Comment un groupuscule néonazi allemand a commis dix meurtres racistes sans se faire arrêter

Enquête sur le NSU (Groupe clandestin national-socialiste)

paru dans lundimatin#510, le 23 février 2026

Le processus de fascisation en cours est complexe et pluriel, plusieurs forces, parfois hétérogènes, y concourent. En France, il y a évidemment la tête de gondole institutionnelle, le Rassemblement national, en parallèle et autrement puissants, il y a les dirigeants de la Tech tel que Peter Thiel, les influenceurs en lumières sombres comme Curtis Yarvin ou encore les mécènes milliardaires comme Pierre-Edouard Stérin et Vincent Bolloré. Au milieu d’un tel paysage les groupuscules néo-nazis qui se montrent publiquement depuis dix jours à la faveur de la mort d’un des leurs, pourraient apparaître comme une arrière-garde attardée. Nous publions cette semaine c’est très grosse enquête signée La forteresse cachée sur le NSU (Groupe clandestin national-socialiste), responsable de dix meutres en Allemagne.

Entre 2001 et 2006, neuf hommes d’origine turque ou grecque sont assassinés un peu partout en Allemagne par la même arme à feu. Le mode opératoire reste toujours le même : toutes les victimes travaillent dans de petits commerces de proximité, comme des fleuristes, des cybercafés ou des snacks. Elles sont tuées en plein jour, leurs magasins ne sont pas pillés et les assaillantes laissent peu de traces. Tous les meurtres ayant été commis avec un pistolet semi-automatique CZ 83 assez rare, la police établit rapidement un lien entre ces crimes.

L’enquête sur ces meurtres s’étend sur une décennie, mais ne parvient qu’à botter en touche, malgré la mise en place d’un dispositif considérable – à certains moments, plus de 150 agentes de la police participent à des unités d’enquête spécialisées sur cette affaire. Illes examinent plus de 11 000 personnes, interrogent 900 petits commerçantes d’origine turque et analysent plus de 3 500 preuves, ainsi que des millions de paquets de données électroniques (téléphonie mobile, transactions financières, etc.). La police bavaroise va jusqu’à installer des snacks à Nuremberg et à Munich afin de « reconnaître les pratiques commerciales liées à l’origine ethnique des commerçants turcs. Reconnaître les contraintes auxquelles sont soumis les commerçants turcs (par exemple, les accords territoriaux) » [1]] – sans résultat. Les autorités chargées de l’instruction investissent même du temps et de l’argent pour étendre leurs recherches au domaine métaphysique. Ainsi, dans le cadre de l’enquête sur le meurtre de Süleyman Tasköprü à Hambourg, la police fait usage des services de voyance d’un homme en Iran. Cet homme affirme pouvoir entrer en contact avec les morts. Lorsque la police le fait venir en Allemagne en avion, il déclare que « le suspect aurait le teint mat (sud-européen), les yeux marron et les cheveux noirs » [2].

Au cours d’une décennie, l’enquête privilégie systématiquement l’hypothèse du crime organisé au sein de la communauté turque pour expliquer ces meurtres. Elle tente d’établir une relation entre les hommes assassinés et des réseaux mafieux actifs dans la prostitution, le trafic de drogues, les jeux d’argent ou la vente d’armes. Lorsque la Soko Bosporus, l’unité de recherche de la police, soupçonne l’entourage des victimes d’avoir tué leurs maris, leurs frères ou leurs pères, elle les soumet à de longues enquêtes intrusives. Elle invente alors des histoires de tromperies et de participation au crime organisé de la part de leurs proches.

L’affaire fait l’objet d’une couverture médiatique importante en Allemagne. La presse lui attribue plusieurs surnoms qui vont dans la même direction stéréotypée et raciste que l’enquête policière. On parle des Dönermorde [assassinats de kebab], la Mordserie Bosporus [la série de meurtres du Bosphore], ou aussi la Halbmond-Mafia [mafia de la demi-lune]. Malgré l’absence de preuves établissant un lien entre les victimes et le crime organisé, la Abendzeitung de Munich titre, après le septième cas, « la mafia turque a encore sévi ». Après les huitième et neuvième assassinats, l’entourage des victimes programme des manifestations et accuse l’État allemand de s’en tenir aux mêmes pistes racistes. Les familles et les proches réclament que l’on explore la possibilité de meurtres commis par l’extrême droite. Leurs voix, comme celle d’un profileur criminel de la police qui évoquait en 2006 la piste des tueries à motivation raciste, restent ignorées.

Bildzeitung, 12.04.2006, “Les assassins de kebab passent à leur neuvième victime”
Le 4 novembre 2011, à Eisenach, deux néonazis allemands en cavale depuis 1998, Uwe Mundlos et Uwe Böhnhard, sont retrouvés morts. Ils se sont suicidés, dans un camping-car de location, intégralement consumé par les flammes. Peu de temps après, l’appartement qui s’avère leur avoir servi de base opérationnelle est également incendié. Le lendemain, la Česká 83, l’arme utilisée dans la série de meurtres, est découverte dans les décombres, établissant un lien direct entre les néonazis et celle-ci. Le 8 novembre, Beate Zschäpe, une néonazie recherchée depuis plus de dix ans, se rend au commissariat d’Iéna. Après avoir entrepris cela, elle avait pris le soin d’envoyer une quinzaine de copies d’une vidéo revendiquant la séquence d’assassinats au nom du NSU à plusieurs médias, à des mosquées et à la police. L’énigme entourant cette longue série de meurtres semble enfin résolue. Rapidement, il s’avère que le trio est responsable d’au moins un meurtre en plus : celui de la policière Michèle Kiesewetter, assassinée en service en 2007.

Manifestation « pas de dixième victime, à Kassel », en 2006, Source : capture d’écran du court-métrage ‘Kein 10. Opter’

Les neuf hommes d’origine turque et la policière victimes du NSU : Enver Şimşek, Abdurrahim Özüdoğru, Süleyman Taşköprü, Habil Kılıç, Michèle Kiesewetter, Mehmet Turgut, İsmail Yaşar, Theodoros Boulgarides, Mehmet Kubaşık et Halit Yozgat. Source : Wir wollen zeigen, wer sie waren sur wdr.de
Cependant, la fin des treize années de la clandestinité pour ces néonazies qui ont commis au moins dix homicides, trois attentats à la bombe, quinze vols avec violence et blessé au minimum 26 personnes, dont plusieurs gravement, suscite un malaise généralisé dans la société. Comment ont-illes pu opérer durant une période aussi longue ? Pourquoi, alors que neuf petits commerçants d’origine étrangère sont tués avec la même arme, aucune instance n’a-t-elle sérieusement envisagé la possibilité de meurtres racistes ? Pourquoi les services de renseignement allemands, solidement implantés dans la scène néonazie depuis la réunification, n’ont-ils pas exploré cette piste ? La thèse selon laquelle les trois membres officiels du NSU auraient procédé seuls, sans soutien logistique ni financier pendant plus d’une décennie en clandestinité, est-elle crédible ?

Dans l’entretien qui suit, Marco, militant antifasciste actif en Allemagne, revient sur ce sombre chapitre de l’histoire allemande du début du XXIe siècle. Dans un contexte de montée en puissance globale de l’extrême droite, cette interview illustre comment les démocraties occidentales d’après-guerre froide se construisent et se stabilisent à travers des idéologies racistes.

Carte des lieux et les années auxquelles ont été commis les meurtres, les attaques à la bombe et les braquages de banque. Source : Der Nationalsozialistische Untergrund sur bnp.de
Nous introduisons l’entretien par un bref résumé de l’évolution de l’extrême droite dans les deux Allemagnes après la Seconde Guerre mondiale et de la situation politique, économique et sociale de l’Allemagne de l’Est après la réunification. Pourquoi ce territoire anciennement communiste, bâti sur la défaite du régime hitlérien, est-il devenu un haut lieu du néonazisme dans les années 1990 ? Ce contexte est essentiel pour comprendre l’émergence du groupuscule NSU.

L’entretien aborde le NSU, le racisme systémique dans la police et les scandales liés au service de renseignement allemand, le Verfassungsschutz, qui a traité la vie de personnes d’origine étrangère comme une priorité secondaire. En annexe, nous présentons des extraits d’initiatives antiracistes et solidaires lancées suite à cette affaire.

Longtemps oublié et perdu, puis retrouvé, l’entretien a trouvé sa forme finale dans le projet La Forteresse cachée : une conversation entre camarades, annotée pour préciser et contextualiser les propos.

Marseille, 2026