Traitement médiatique de l’affaire Epstein: le cas Conspiracy Watch 

Traitement médiatique de l’affaire Epstein: le cas Conspiracy Watch 

27/02/2026

Alors que l’affaire Epstein fait la une des journaux depuis que de nouvelles personnalités se trouvent impliquées dans un réseau colossal de trafics sexuels et financiers en tout genre, la structure Conspiracy Watch (CW) se voit grandement déstabilisée. Farouchement anti-« extrême gauche », le site géré par l’Observatoire du conspirationnisme obtient des financements de l’État, de la DILCRAH et de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah. Depuis 2019, CW entend “fact-checker” activement les théories complotistes « les plus folles » qui entourent ce scandale international. Or voici que près de trois millions de documents, révélés par la justice états-unienne le 30 janvier dernier, viennent mettre à jour les liens tout à fait réels entre toute une élite internationale et Jeffrey Epstein. Bien que de nombreux éléments aient validé des théories jusqu’ici considérées comme « fantasmagoriques », Rudy Reichstadt, le directeur de CW, et ses collaborateurs, sur la défensive, s’arc-boutent et s’empressent de colporter la défaite des conspirationnistes.

« C’est plus qu’une déstabilisation pour Conspiracy Watch, c’est un discrédit radical pour eux. » Si Conspiracy Watch traque les théories du complot à la loupe, Fabrice Epelboin, spécialiste des médias sociaux, invite courtoisement à inverser la focale. À l’heure des nouvelles révélations sur le dossier Epstein, l’affaire prend des proportions vertigineuses. Un scandale de pédocriminalité international est retracé peu à peu à travers les plus de trois millions de documents publiés en vrac par la justice états-unienne (DOJ) le 30 janvier dernier : les « Epstein Files ». Mais progressivement, le débat en France s’est transformé en un face-à-face entre les « conspirationnistes » et ceux qui s’auto-proclament garants de la vérité.

Pour Fabrice Epelboin, les « chasseurs de conspis » se retrouveraient en grande difficulté. « Epstein leur pose un problème fondamental, esquisse l’ex enseignant à Sciences Po. Il s’agit d’un trafic pédophile, dans un cercle restreint qui constitue en lui-même un grand complot : ce sont des e-mails dans un petit monde qui vit hors des cadres. » Il plaisante : « Cela ne dit évidemment pas que la terre est plate. Mais désormais, cela va quand même être compliqué de qualifier les gens de complotistes. »

Caricaturer pour mieux régner

C’est effectivement le désarroi pour le site web Conspiracy Watch (CW), dont la ligne éditoriale se concentre sur la dénonciation des théories conspirationnistes. Derrière ses lunettes rectangulaires, Rudy Reichstadt, le directeur, regarde son nombril et, contre toute évidence, s’empresse d’écrire que les dernières révélations de l’affaire Epstein annoncent « la défaite des complotistes ». À l’en croire, de longue date ceux-ci « prennent leurs désirs pour des réalités. »

Capture d’écran du site Conspiracy Watch avec une liste d’articles récents sur l’affaire Epstein 

Corruption, trafics sexuels, copinages douteux, complaisances médiatiques, failles juridiques ? Circulez, pontifie Reichstadt, il n’y a rien à voir. « La fragilité de leur argumentation, ils la compensent par l’esbroufe, l’agitation, des heures de palabres, de commentaires sur des moitiés de faits mélangés à des spéculations pures et simples qu’ils présentent comme des évidences », peut-on notamment lire sous la plume du fondateur de Conspiracy Watch, le lundi 9 février.

Pour justifier son propos, le récit est appuyé jusqu’à la caricature. Après une pique à Jean-Luc Mélenchon, Rudy Reichstadt explique avec pédagogie qu’il y aurait en réalité deux affaires : celle d’Epstein, indéniablement colossale, et celle des “complotistes”. Les documents révélés alimenteraient ainsi une « panique morale et une soif de revanche » chez les théoriciens du complot qui finiraient par « intoxiquer une partie du public ». Ces révélations, et les réactions indignées qu’elles ont suscitées, ont pourtant provoqué une cascade de démissions à travers le monde, et fait les gros titres de la presse internationale.

« La défaite des complotistes »

Trois jours après la consultation des correspondances issues de la boîte mail de Jeffrey Epstein, Mediapart dévoilait les nombreux liens financiers entre le multimillionnaire et l’ancien ministre de la Culture, Jack Lang, ainsi que sa fille Caroline. Après le scandale, Jack Lang a démissionné de l’Institut du monde arabe. Cinq jours plus tôt, sa fille avait quitté son poste de déléguée générale du Syndicat de la production indépendante. Plus encore, en novembre 2025, avant même les publications du DOJ, c’est Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton et ex-président de l’université Harvard, qui annonçait à son tour son retrait de la vie publique après la révélation de courriels échangés avec Epstein. Il a définitivement été poussé à la démission de son poste d’enseignant ce mercredi 25 février.

Et les ramifications de l’affaire s’étendent largement au-delà de la France et des États-Unis. Outre-Manche, une photographie glaçante de l’ambassadeur Peter Mandelson, en sous-vêtements aux côtés d’une femme, a fait vaciller le gouvernement britannique. Morgan McSweeney, conseiller du Premier ministre, Keir Starmer, a renoncé à ses fonctions pour avoir soutenu la nomination de l’ambassadeur à Washington. Le Premier ministre a, lui aussi, failli tomber. Et puis, une fois encore la royauté britannique se voit rattrapée par le scandale. L’ex-Prince Andrew a été arrêté le 19 février pour soupçons de « faute dans l’exercice de fonctions officielles », avant d’être relâché après une journée de garde à vue. Il avait déjà été déchu de son titre et de ses prérogatives royales, après la publication du livre posthume de Virginia Roberts Giuffre, Nobody’s Girl, dans lequel elle l’accuse de trois viols.

« Publiez les dossiers Epstein » pouvait-on lire dans les rues de Washington, le 18 octobre 2025.
© Geoff Livingston

Si la simple mention du nom d’une personne dans les dossiers n’implique pas nécessairement d’acte criminel, les documents rendus publics montrent de nombreux liens entre Jeffrey Epstein et certaines personnalités qui ont au mieux minimisé, et au pire nié, l’existence de tels rapports. Ariane de Rothschild (patronne de la banque Edmond de Rothschild), Donald Trump (président des Etats-Unis), Bill Gates (fondateur de Microsoft), Olivier Colom (ex-conseiller de Nicolas Sarkozy), ou encore Ofer Rafaeli (dirigeant d’une agence de mannequin). Mais aussi Noam Chomsky (intellectuel) et Bill Clinton (ancien président des États-unis) se voient impliqués pour avoir conseillé ou entretenu des relations privées avec l’homme, à des titres divers. Et les révélations se poursuivent.

Les déconspirateurs dans le déni

Bien que Conspiracy Watch précise ne traiter que des théories du complot liées aux affaires et non des affaires elles-mêmes, la légèreté de certains discours surprennent face à la réalité inquiétante des faits. Non content de réduire la portée cruciale de ces dossiers, envisagés comme des munitions pour la complosphère, Rudy Reichstadt a refusé, le 3 février dernier, d’employer le terme « victimes » pour désigner les femmes mentionnées dans les Epstein Files, dont des images et des données personnelles ont été publiées accidentellement. Les faits se déroulent au milieu de son émission Les Déconspirateurs. « Tu parlais tout à l’heure de victimes, rebondit ce dernier, interpellant Tristan Mendès France, son binôme à CW. Et de poursuivre dans sa lancée : « Moi, pour être tout à fait précis je parlerai de plaignante parce que le statut de victime est avéré au terme d’une enquête et d’une vérité judiciaire ». 

Tristan Mendès France, Rudy Reichstadt et David Medioni dans Les Déconspirateurs, émission diffusée sur YouTube. Capture d’écran

Un scrupule bien étonnant quand on sait que Jeffrey Epstein a été condamné par la justice en 2008 pour « sollicitation de prostitution d’une mineure et pour proxénétisme (procurement of minors for prostitution, NDLR) », puis à nouveau arrêté et incarcéré en juillet 2019 pour « trafic sexuel de mineures et complot en vue de trafic sexuel (sex trafficking of minors and conspiracy to commit sex trafficking of minors, NDLR). » De même que son ancienne compagne Ghislaine Maxwell, reconnue coupable en 2022 de « complicité de trafic sexuel de mineures » et condamnée à vingt ans de prison.

Des victimes ont bien été reconnues par le département de la justice états-unienne, dont le nombre est estimé par ses soins à mille : « De nombreuses victimes ont été abusées par EPSTEIN à plusieurs reprises par la suite (many victims were abused by EPSTEIN on multiple subsequent occasions, NDLR). » Mis en cause sur les réseaux sociaux, Rudy Reichstadt s’est justifié sur son compte X une semaine après les faits, expliquant que si cela était à refaire, il préciserait « qu’il y a des victimes avérées et des victimes présumées », mais que dans les documents publiés, on ne peut pas exclure la présence “d’affabulations”.

« On est quand même en face d’une affaire qui est patente de réalité matérielle »

Même dans les médias mainstream, la position des traqueurs de conspirateurs devient intenable. Lors de l’émission du 5 février 2026 de C ce soir, sur France 5, Marie Peltier, historienne et spécialiste du complotisme elle aussi, s’indigne des propos de Tristan Mendès France, qui vient tout juste de décrire une « folie planétaire » et un « chaos informationnel ». Sidérée, elle s’interpose. « On est quand même en face d’une affaire qui est patente de réalité matérielle, rappelle-t-elle en élevant la voix. L’anti-conspirationnisme ne peut pas se contenter de dire “il faut faire attention aux théories du complot” quand on a une affaire aussi scandaleuse devant les yeux ».

De son côté Virginie Vilar, grand reporter à Complément d’enquête, co-autrice du documentaire Les derniers mystères de l’affaire Epstein, diffusé en janvier 2025, utilise ce soir-là, son expérience journalistique personnelle comme cas d’école. L’enquête diffusée présentait plusieurs éléments remettant en question la thèse officielle du suicide de l’homme (l’un des faits les plus remis en question par les « complotistes »). En 2019, il avait été retrouvé dans sa cellule, pendu avec un drap. Le documentaire détaille notamment les fractures du cou, jugées incompatibles avec une pendaison, selon un célèbre médecin légiste, la panne des caméras survenue, ainsi que l’absence de participation des gardiens aux rondes cette nuit-là. Il inclut également le témoignage du frère d’Epstein, qui a rapidement douté du constat officiel du suicide. « Quelque part je suis venue valider les thèses complotistes », témoigne Virginie Vilar dans l’émission.

« Pouvez-vous me dire qui est l’agent du FBI chargé de l’enquête sur la mort de mon frère (Jeffrey Epstein). Merci. » E-mail de Mark Epstein, issu des Epstein Files, daté du 22 avril 2022

De l’autre côté de l’Atlantique, plusieurs grands médias comme CBS News, ou Wired interrogent plus que jamais le constat officiel. Et ici aussi en France, ces interrogations sont relayées : “Affaire Epstein : « Il a été assassiné »… Le frère du milliardaire accuse le gouvernement américain” (20 Minutes); “Affaire Epstein : Mort mystérieuse, secrets d’Etat et liens troubles” (France Inter); “Jeffrey Epstein s’est-il vraiment suicidé ?” (C dans l’air).

Des pronostics catégoriques sur la mort d’Epstein

Tristan Mendès France, maître de conférences associé à l’université Paris-Cité, lui, ne s’exprime pas dans l’émission sur les théories entourant la mort d’Epstein. Effectivement, chez Conspiracy Watch, le doute semble proscrit. « Un assassinat maquillé en suicide ?, interrogeait Rudy Reischach récemment dans Les Déconspirateurs. Bah on n’a pas la preuve de ça. Jusqu’à preuve du contraire, il s’est suicidé ». CW n’acceptait pas plus de nuance en 2025 : « Comme Conspiracy Watch le pronostiquait dès l’annonce du décès de l’homme d’affaires américain, ceux qui, depuis le départ, ont décidé de croire à un assassinat plutôt qu’à un suicide n’en démordront pas : quoi qu’il advienne, ils ne changeront pas d’avis. » Ni en 2019, lorsque Tristan Mendès France commentait pour le Parisien : « Des milliardaires, des politiques de premier plan, en gros les puissants du monde, et des soirées orgiaques. C’est le cœur nucléaire de la fantasmagorie. » A ceci près que tout cela ressemble étrangement à la stricte réalité.

Décidément, ils conspuent les conspis sans répit pour convaincre le public que le multimillionnaire s’est bien donné la mort… puisque deux jours après, le 13 août 2019, un nouvel article « Mort de Jeffrey Epstein : résister à l’intimidation complotiste » était publié sur CW. Vraisemblablement convaincu, ce dernier s’ouvre sur une tirade bureaucratique : « Compte tenu des éléments dont nous disposons à ce jour, rien ne devrait empêcher de dire que Jeffrey Epstein s’est probablement suicidé dans sa cellule. » Avant d’affirmer : « Si de nouveaux éléments infirmant cette conclusion venaient à être rendus publics, l’auteur de ces lignes serait le premier à se raviser. » Ces déclarations seront complétées le 15 août, assurant que la fracture du défunt est observée « aussi bien chez les victimes de strangulation que dans les cas de suicide par pendaison ». 

Capture d’écran du médecin légiste dans Complément d’Enquête, illustrant les fractures du cou d’Epstein

Une argumentation pour le moins orientée. Il convient de rappeler que, le célèbre médecin légiste Michael Baden, fort de plus de 20 000 autopsies, a été particulièrement troublé par celle de Jeffrey Epstein. Sur un millier de pendaisons recensées dans les prisons de New York, il n’aurait, paraît-il, jamais rencontré de cas comparable. Les « trois fractures des os du cou » lui font dire que ce décès « ressemble plus à un homicide qu’à un suicide », dit-il dans « Complément d’Enquête ». Selon lui, elles correspondraient plutôt à un meurtre par strangulation, avec les mains, un lien, une corde ou un drap.

Une grande influence dans les médias et les institutions

Se gargarisant, d’assurer « un travail d’information et de veille critique sans équivalent », qu’est-ce qui peut bien donner à ces experts auto-proclamés tant d’aplomb et de visibilité ? Piloté depuis 2014 par l’association « l’Observatoire du conspirationnisme », Conspiracy Watch jouit d’un financement étatique et privé particulièrement favorable pour une petite structure comprenant une poignée de salariés. A minima, 230 000 euros leur sont versés chaque année, renouvelés automatiquement, comme il l’a ébruité lors d’une commission au Sénat en mai 2023. La moitié provient de fonds publics, l’autre de soutiens privés.

Nous avons toutefois recensé une somme légèrement plus élevée, autour de 280 000 euros par an : 60 000 euros de la CIPDR (via le Fonds Marianne depuis 2021), 70 000 euros de la DILCRAH et 150 000 euros issus de fonds privés de la FMS (Fondation pour la Mémoire de la Shoah). Une estimation sur laquelle s’est penchée Amélie Ismaïli, journaliste indépendante, notamment lors du fiasco du Fonds Marianne« Ça n’est pas anodin, c’est un business idéologique », affirme-t-elle.

Contactés, les membres de CW n’ont pas donné suite à notre demande de vérification de ces sommes.

Rudy Reichstadt et son homologue se sont en tout cas imposés en béni-oui-oui privilégiés du gouvernement : qu’il s’agisse d’un rapport commandé par Emmanuel Macron en 2022 pour une commission sur « Les Lumières à l’ère numérique » (présidée par Gérald Bronner, avec Rachel Kahn, Jean Garrigues, et autres personnalités), ou d’un échange avec le conseil national du numérique sur le complotisme en 2021.

Dans les médias dominants, ce sont des heures d’antennes et des colonnes entières qui leur sont allouées. Rudy Reichstadt et Tristan Mendès France animent ainsi leur propre émission de podcast sur France Info, intitulée Complorama, qui compte désormais une centaine d’épisodes, sans compter les nombreux tapis rouges qui leur sont déroulés dans Le MondeLe FigaroLe ParisienFrance CultureBFMLe JDDL’Est RépublicainLa Tribune, liste non exhaustive. Une telle mansuétude politico-médiatique interroge alors même que ledit expert en conspirationnisme, Rudy Reichstadt, ne possède aucun diplôme académique de chercheur et dispense une information pour le moins orientée. Qui sait, peut-être Bernard-Henri Lévy lui a-t-il soufflé la Règle du Jeu ?

Louison Lecourt