Mais qui aurait pu prédire ?…
Le Monde – mardi 3 mars 2026 – Soazig Le Nevé
Droits d’inscription, le tabou du financement des universités
C’est un rapport que l’on s’est passé sous le manteau pendant plus d’un an. Commandé en décembre 2022 par l’ex-ministre de l’enseignement supérieur Sylvie Retailleau, il avait été remis en janvier 2025 à l’un de ses successeurs, l’actuel ministre, Philippe Baptiste. Celui-ci ne l’avait pas rendu public, jusqu’au 16 février 2026 : discrètement, le rapport a été mis en ligne, sans aucune communication officielle.
Dans ce document intitulé « Modèle économique des établissements publics de l’enseignement supérieur », l’inspection générale des finances et l’inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche fustigent l’importante part de la dotation publique dans le budget des établissements (76 %), ce qui ne les inciterait pas à la « performance ». Il manque aux universités des « ressources propres », et, pour y remédier, les inspections générales prônent une augmentation des droits d’inscription des étudiants. Les montants actuels de 178 euros pour une année en licence et 254 euros en master n’ont rapporté que 500 millions d’euros en 2023 (2,7 % des recettes) et sont sans commune mesure avec le coût des formations.
La hausse des droits d’inscription, fixée par arrêté ministériel, serait accompagnée d’un renforcement des prêts étudiants garantis par l’Etat et d’une réforme des bourses. Résultat : plus de 2,5 milliards d’euros par an pour les universités. Un autre scénario est évoqué, moins rémunérateur, fondé sur la modulation des frais selon les revenus du foyer, qui générerait une augmentation des ressources de 500 millions d’euros.
Philippe Baptiste reste évasif. «Il n’y aura pas, à la rentrée prochaine, d’augmentation des droits d’inscription pour les étudiants français » , a-t-il affirmé sur Franceinfo le 13 février. « Nous ne pouvons pas mettre en place une telle réforme à court terme car les conditions ne sont pas réunies à ce jour » , répondait-il au sénateur socialiste de l’Essonne David Ros lors des questions au gouvernement le 11 février.
Arbitrage ministériel secret
Mais le ministre ne rejette pas l’idée. Il estime même qu’il s’agit d’ « un débat légitime ». « Mais cette décision ne peut pas être prise sans en apprécier l’impact et sans un débat largement partagé » , a-t-il ajouté au Sénat. La campagne présidentielle de 2027 est le moment idoine, répète-t-il en privé.
Pour l’heure, la grande affaire du début de 2026 est celle des « assises du financement des universités », que Philippe Baptiste a ouvertes le 9 février en conviant les acteurs de la communauté. Son credo : « Faire la paix des chiffres et arrêter de se chamailler sur les montants des subventions du ministère, afin d’analyser ce qui a fonctionné ou non et de proposer de nouvelles modalités de financement » , avait-il indiqué aux présidents d’université, fin décembre 2025. La situation l’exige, alors que presque toutes les universités ont voté un budget en déficit pour 2026 et que le niveau de dépense publique par étudiant, en euros constants, ne cesse de baisser depuis les années 2010.
A l’automne 2025, au moment des débats budgétaires au Sénat, le ministre de l’enseignement supérieur avait ironisé lors de son audition. « Ce n’est pas Zola non plus », avait-il jugé, suscitant un tollé parmi les universitaires. « La situation de mon université, c’est bien du Zola » , a rétorqué le 26 janvier, dans une lettre au chef de l’Etat dévoilée par Le Monde, Anne Fraïsse, présidente de l’université Paul-Valéry à Montpellier. L’établissement compte parmi les moins dotés, 11 départements disciplinaires fonctionnant avec seulement 50 %, voire 40 %, d’enseignants titulaires.
Le système actuel d’allocation des moyens est critiqué de toutes parts. Les dotations annuelles des universités résultent d’un arbitrage ministériel tenu secret. «Pour un étudiant de même discipline, une université peut recevoir deux fois moins qu’une autre. Pourquoi ? Personne ne le sait » , illustre Anne Fraïsse dans sa lettre.
Dans une note du Conseil d’analyse économique en 2021, les économistes Gabrielle Fack et Elise Huillery avaient estimé que les coûts moyens varient de 1 à 4 entre une année de licence et une année en classe préparatoire. De même entre les disciplines, selon qu’elles appartiennent aux sciences dures ou aux sciences humaines et sociales. La différence de financement tient surtout aux taux d’encadrement : en licence, il n’y a que 3,5 enseignants-chercheurs pour 100 étudiants, contre 8,9 en IUT et 9 en école d’ingénieurs.
Un tel sous-investissement explique en grande partie le faible taux de réussite observé en première année de licence. Les erreurs d’orientation sont courantes et « l’arrivée à l’université, pour certains étudiants qui n’y sont pas prêts, peut ressembler à la découverte d’un autre continent » , estime Bruno Fiorio, vice-président de CY Cergy Paris Université, où un quart des étudiants sont issus d’une famille dont les deux parents n’ont pas fait d’études supérieures.
Entre 2010 et 2020, les effectifs d’étudiants ont augmenté de 20 %, passant de 2,3 à 2,8 millions, quand le nombre d’enseignants diminuait de 2 %. Parmi les bacheliers de 2020, seulement 40,3 % ont obtenu leur diplôme de licence, soit une baisse de 5,4 points par rapport aux bacheliers de 2019 et de 6,6 points par rapport à ceux de 2018, selon une note des services statistiques du ministère de l’enseignement supérieur, de novembre 2025.
Les universités sont les seules formations à recevoir tous les publics, donc tous les profils. Assurer une mission de service public devient alors aussi une « performance ». Avant d’évoquer la question sulfureuse des droits d’inscription, il serait normal que le nombre d’emplois d’enseignants-chercheurs accordé à chaque université – dont le ministère est seul comptable auprès de Bercy – tienne compte des réalités de terrain.