Iran: L’embrasement

Fabien Gay sénateur PCF
Depuis le 28 février, le monde assiste, impuissant et horrifié, à une nouvelle escalade guerrière menée conjointement par les États-Unis et Israël contre la République islamique d’Iran. Les frappes ont semé la désolation à travers 24 provinces iraniennes : déjà des centaines de morts en Iran, des centaines de personnes blessées, et des victimes en Israël ainsi que dans les bases américaines du Golfe.
C’est le bilan provisoire d’une agression dont l’unique but est de contraindre la soumission d’un peuple souverain aux appétits voraces de l’impérialisme états-unien, notamment via l’assassinat du guide suprême du régime, l’ayatollah Ali Khamenei, dans un acte de décapitation politique qui viole toutes les normes du droit international. Nous assistons au retour du concept fallacieux de « guerre préventive », comme en Irak en 2003 ou en Libye en 2011, dont la rhétorique du « Nous avons le droit de nous défendre » est inchangée. Une seule certitude : son illégalité et le désastre qui en résultera.
La mort d’Ali Khamenei, au pouvoir depuis trente-sept ans, marque un tournant brutal. Nul ne pleure ce théocrate sanguinaire, responsable d’immenses souffrances infligées à son peuple : emprisonnements massifs, répression sanglante des manifestations et de toute voix contestataire, négation totale des libertés aux femmes, exécutions sommaires.
Nos pensées vont en cet instant à Narges Mohammadi, prix Nobel de la paix 2023, toujours emprisonnée, et au souvenir de Mahsa Amini, assassinée par le régime, dont la mort a déclenché le vaste mouvement « Femme, vie, liberté », que nous n’avons jamais cessé de soutenir.
Tuer un chef d’État par bombardement n’est cependant pas un acte de justice, mais un acte de guerre qui ouvre la porte à l’escalade, aux représailles et à un chaos généralisé.
Ce qui s’est passé n’est pas une « libération » spontanée du peuple iranien, dont l’avenir ou les aspirations à la liberté et la démocratie n’ont jamais été le sujet de Trump. C’est une opération militaire massive et illégale, menée par les États-Unis et par Israël – deux puissances qui ont elles-mêmes un lourd bilan en matière de violations des droits humains et d’ingérences sanglantes dans la région (Irak, Gaza, Liban, Syrie…). Elle laissera des plaies béantes qui nourriront la haine et la rancœur, terreau d’idéologies terroristes. Cette offensive, baptisée cyniquement « Roaring Lion », pendant laquelle les fauteurs de guerre osent appeler le peuple iranien à « reprendre » son pays, n’est rien d’autre qu’une guerre de domination et d’annexion déguisée.
Trump, ce cow-boy d’un capitalisme sans limites, promet de « raser » les missiles iraniens et d’anéantir sa marine. Sous prétexte de « menace existentielle » (programmes nucléaire et balistique iraniens), Washington et Tel-Aviv ne cherchent qu’à démanteler un État qui n’est pas dans leur zone d’influence.
Du Nil au golfe Persique, c’est bien la même logique impérialiste qui est à l’œuvre. Cette guerre est un prolongement direct du génocide en cours à Gaza, où Israël, avec le soutien inconditionnel des États-Unis, bombarde impunément un peuple assiégé depuis des décennies, continue son entreprise d’apartheid et de colonisation en Cisjordanie, d’annexion de Jérusalem-Est, et de génocide à Gaza. L’Iran va riposter, et comme toujours, ce sont les populations civiles qui paieront le prix fort. Qui en profitera vraiment ? Les mêmes qui vendent des armes, qui spéculent sur le pétrole et qui rêvent d’un Moyen-Orient sous tutelle occidentale.
Quelle hypocrisie des grandes puissances ! Ceux qui poussaient des cris d’orfraie lorsque Trump a brandi la menace sur le Groenland tout en applaudissant l’ingérence américaine au Venezuela restent bien silencieux sur cette nouvelle agression. Ce « deux poids, deux mesures » est insupportable. Il n’y a pas un « bon » impérialisme lorsqu’il s’attaque à l’Iran et un « mauvais » lorsqu’il menace les intérêts européens. Il n’y a qu’un seul et même impérialisme états-unien. Il ne cherche qu’à soumettre par la voie militaire ou par le déploiement d’ingérence électorale pour s’assurer d’avoir des dirigeants dociles pouvant être intégrés à la grande alliance néofascisante qui se réunit désormais sous le label fallacieux de « Conseil de la paix ».
La France et l’Union européenne, muettes ou complaisantes, doivent rompre avec cette soumission atlantiste. La France a certes demandé une réunion d’urgence du Conseil de sécurité, et condamné l’escalade militaire au Moyen-Orient. Mais pensons-nous vraiment que cela suffise ?
Nous assistons à la mort des Nations unies et à l’enterrement du droit international au profit de la loi du plus fort, et d’un nouvel affrontement entre hyperpuissances qui ne seront jamais rassasiées dans leur volonté de domination mondiale. Si nous continuons à laisser Trump et ses alliés imposer leurs volontés, nous n’aurons plus aucun levier pour sanctionner des régimes qui violent les droits humains, et Poutine aura un boulevard pour prolonger sa guerre en Ukraine, comme Erdogan pour écraser le peuple kurde, comme il en rêve depuis fort longtemps.
Cette guerre n’est pas seulement une tragédie pour l’Iran, dont le peuple – déjà éprouvé par un pouvoir répressif multipliant les meurtres et exécutions – paie le prix du sang.
L’embrasement de toute la région ne semble être qu’une question de jours alors que les frappes iraniennes sur Israël, les Émirats arabes unis et les bases américaines risquent de conduire à une conflagration mondiale. Trois soldats américains tués, des civils innocents fauchés à Beit Shemesh : voilà les fruits empoisonnés d’une politique belliciste qui sert les intérêts des multinationales de l’armement et du pétrole, au détriment des peuples.
Face à cette nouvelle escalade impérialiste, nous devons réaffirmer notre opposition à la guerre et notre solidarité avec les peuples opprimés, qu’ils soient iraniens, palestiniens, libanais ou yéménites. La vraie espérance, c’est celle d’une transition démocratique interne, portée par les Iraniens eux-mêmes – les femmes, les jeunes, les ouvriers et ouvrières, les syndicalistes – et non par des bombes larguées depuis des F-35 ou des drones Reaper.
Pour l’Iran, nous ne souhaitons ni la survie du régime des mollahs ou de leurs successeurs cléricaux autoproclamés, ni le retour du chah ou d’une monarchie restaurée sous Reza Pahlavi. Ces options, qu’elles soient théocratiques ou monarchiques, sont rejetées par celles ceux qui luttent pour un Iran libre, laïque et vraiment démocratique, sans tutelle extérieure ni nostalgie d’un passé autoritaire.