« Les conséquences de l’effondrement de la biodiversité sont déjà très concrètes »
Un pic tridactyle, espèce classée en danger critique en France par l’UICN. – Matvei Kiselev / CC BY-SA 4.0 / Wikimedia Commons
16 mars 2026 à 17h27Mis à jour le 17 mars 2026 à 18h27
Durée de lecture : 8 minutes
Aucune technologie ne saurait compenser l’effondrement de la biodiversité. Sa préservation exige des changements systémiques, explique la biologiste Tatiana Giraud. Une vérité radicale, qui entraîne déni et contestation.
Plus d’un million d’espèces sont menacées d’extinction sur Terre, soit environ 1 sur 8. Les cinq grandes causes de cet effondrement du vivant sont la destruction des milieux naturels, la surexploitation des ressources, les pollutions, le changement climatique et l’introduction d’espèces exotiques dans les milieux.
Ces données dramatiques sont connues, mais saviez-vous que les insectes représentaient la moitié (1,05 million) des espèces recensées ? Qu’il y a plus d’organismes vivants dans une cuillère à soupe de sol que d’êtres humains sur Terre ? Et qu’il faudra probablement 3 à 7 millions d’années, dans les scénarios « optimistes », pour retrouver la diversité dans le vivant qui existait avant d’être perturbée par les humains ?
Ces chiffres et de nombreux autres sont présentés de manière pédagogique dans La Biodiversité en infographies (Tana éditions), tout juste paru le 12 mars 2026. Il a été écrit par Tatiana Giraud, biologiste, directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique et membre de l’Académie des sciences. Elle accompagne ces plus de 200 infographies de textes qui expliquent la complexité de la biodiversité, rejettent les fausses promesses du technosolutionnisme et concluent que la solution sera nécessairement systémique, notamment dans l’agriculture.
Reporterre — Comment expliquez-vous que l’effondrement de la biodiversité peine à capter l’attention du grand public et des médias, que le sujet mobilise bien moins, par exemple, que l’urgence climatique ?
Tatiana Giraud — Déjà parce que le sujet a émergé plus tardivement, et ensuite parce qu’il est plus complexe. Sur le climat, on peut se concentrer sur une variable et un objectif faciles à quantifier, comme les émissions de gaz à effet de serre. Pour la biodiversité, on ne dispose pas d’une telle variable simple, on ne sait même pas comment mesurer des écosystèmes hypercomplexes.
Peut-être aussi parce que le climat est expliqué par des physiciens, des gens perçus comme plus sérieux, par le grand public, que des chercheurs qui travaillent sur les oiseaux ou les papillons qui disparaissent. Ces derniers peuvent être ramenés à de la sensiblerie et sans doute faire plus facilement l’objet d’un déni quant à la gravité du problème.

Pourtant, les conséquences de la perte de biodiversité sont déjà très concrètes pour les gens : les inondations, la hausse des maladies dans les cultures, la baisse de la production agricole liée à la perte de fertilité des sols, tout cela est lié à l’effondrement de la biodiversité. Mais les médias n’expliquent presque jamais ce lien. Par exemple, très peu de médias mettent les inondations en perspective avec la disparition des zones humides.
On assiste également à une montée des propos rassuristes et des attaques contre le consensus scientifique sur l’effondrement de la biodiversité. Craignez-vous l’émergence de contre-feux similaires au mouvement climatosceptique visant à retarder l’action ?
Il y a plus d’attaques car on parle de plus en plus du sujet, on peut y voir un signe encourageant. Mais il est vrai qu’on voit monter les propos dénialistes, comme l’article du Point qui contestait l’effondrement de la biodiversité en Europe. On s’attaque aux indices de mesure, on concentre l’attention sur de petits contre-exemples pour décrédibiliser le constat général. Ou on détourne l’attention des ravages des pesticides en insistant par exemple sur l’impact des chats ou des espèces invasives pour la biodiversité…

Tout cela relève des mêmes mécanismes de fabrique du doute que ce que l’on voit sur le climat. Il pourrait même y avoir davantage de déni que sur le climat à mon sens. Car pour répondre à l’enjeu climatique, on peut prétendre répondre à l’objectif de décarbonation par des solutions purement techniques. Même si c’est en réalité fallacieux, on peut éviter de poser la question de changements radicaux.
C’est plus compliqué de se voiler la face sur la biodiversité, qui n’est pas réductible à une seule métrique : il faut protéger les habitats, arrêter les pesticides, etc. Les changements nécessaires pour la biodiversité sont clairement systémiques, ça crée des résistances.
Le fantasme des solutions purement technologiques pour préserver la biodiversité gagne malgré tout du terrain, vous le dénoncez dans votre ouvrage…
Prenons l’exemple des banques de graines ou des réserves de semences. De nombreux écologues y voyaient de prime abord une initiative positive, un filet de sécurité pour préserver des espèces. Mais ces graines sont comme mortes, elles ne coévoluent plus avec les pathogènes de l’environnement. Elles ne pourront jamais être réintroduites dans un environnement qui ne sera plus adapté à elles puisqu’on continue de détruire leur climat, la fertilité des sols et les insectes dont elles dépendent.
Ce genre d’approche revient à considérer la biodiversité comme une collection de timbres. Si l’on comprend que tout est imbriqué, qu’une seule espèce manquante peut déstabiliser l’ensemble de l’écosystème, la seule solution qui apparaît est de conserver l’équilibre global.

C’est pareil pour les fantasmes de désextinction, de ressusciter des espèces éteintes. D’abord, c’est une fausse promesse, on change juste quelques gènes pour faire un pigeon un peu plus gros qui ne vole pas, mais ça ne crée pas un véritable dodo. Et puis, on ne créera jamais le nombre d’individus nécessaires à l’obtention d’une population écologiquement viable.
Ces technologies, c’est énormément d’argent, qui serait infiniment plus utile pour la biodiversité s’il servait à subventionner l’agriculture biologique ou la replantation de haies, par exemple.
Les OGM sont un cas d’école de propagande technosolutionniste. L’arrivée des nouvelles techniques génomiques (NGT), ces « nouveaux OGM », vous fait-elle craindre de nouveaux effets néfastes pour la biodiversité ?
Il y a vingt ans, on nous promettait que les OGM allaient permettre de mieux nourrir le monde et de réduire l’usage des pesticides. Même chez les scientifiques, cela fait débat. Certains croient que les OGM peuvent nous aider à gagner du temps, à cultiver avec moins de pesticides, le temps de changer de modèle. En réalité, les OGM font l’inverse : ils verrouillent le système. La majorité d’entre eux favorise l’usage de pesticides car c’est le modèle économique le plus rentable [1].

Les NGT veulent contourner la réglementation et faire moins peur aux gens en occultant le terme OGM. Ces technologies prétendent être moins risquées car ciblant plus précisément les gènes à modifier dans le génome, mais cette précision peut être très délétère : la modification est tellement indétectable qu’il peut devenir impossible de déterminer si une variété a été obtenue par modification génétique ou de manière conventionnelle.
C’est ce qui s’est passé avec le cas d’une « tomate violette » récemment [2]. Le danger est de voir de grosses entreprises menacer de plus en plus les petits semenciers, de les voir s’approprier le vivant et réduire toujours plus par ces technologies la biodiversité des écosystèmes.

On parle parfois de « sixième extinction de masse » de l’histoire de la Terre mais celle-ci n’est pas encore effective. Comment rendre compte de l’urgence et de la gravité de la situation ?
Le taux actuel d’extinction des espèces est supérieur, 10 à 100 fois pour certains groupes d’espèces, à celui de la dernière grande extinction de masse [qui a vu disparaître les dinosaures il y a 65 millions d’années]. Donc on s’y dirige, même si elle n’a heureusement pas encore eu lieu.

Et le taux d’effondrement n’est pas le seul indicateur important : des espèces qui ne sont pas éteintes voient pour autant leurs populations s’effondrer. Or, une population trop petite n’a plus assez de diversité pour survivre à terme, parce que ses individus deviennent consanguins, n’arrivent plus à s’adapter ou à trouver assez de partenaires sexuels.
On parle d’entrée dans un « vortex d’extinction ». De nombreuses espèces d’oiseaux ou d’insectes, par exemple, sont peut-être déjà dans ce vortex et vouées à disparaître.
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La Biodiversité en infographies, de Tatiana Giraud, aux éditions Tana, mars 2026, 136 p., 24,90 euros. |
