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Y a-t-il vraiment deux gauches “irréconciliables” ?
Publication :
23/03/2026
Sophie Kloetzli
©Crédit Photographie : Capture d’écran TF1, le 22 mars 2026
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Des alliances nouées dans des villes difficiles à remporter
Quels scores pour la gauche ayant refusé des alliances avec LFI ?
Des “fusions démocratiques” victorieuses
Un barrage anti-LFI ?
Des alliances “dangereuses”, “nocives” ou même “toxiques”. Sur France 2 dimanche 22 mars, au soir du second tour des élections municipales, Laurent Delahousse n’a pas lésiné sur les adjectifs péjoratifs pour qualifier les accords noués à gauche avec La France insoumise (LFI).
Un refrain et des éléments de langage qui se sont répétés tout au long de la soirée. Avant même l’annonce des résultats à 20h, son confrère Benjamin Duhamel s’interrogeait sur les “gauches irréconciliables”. Et dès les premiers résultats, de conclure en bloc : “L’alliance entre le PS et LFI, ça n’a pas marché”. Diagnostic confirmé par Aurore Bergé (Renaissance) (“Les Français rejettent les alliances de la honte entre la gauche et LFI”), ou encore Pierre Jouvet (PS) (qui a accusé LFI d’avoir “affaibli” la gauche) et Jérôme Guedj (PS) sur France 2 (qui a répété que la gauche républicaine“existe par elle même”, sans LFI).
De Lyon à Grenoble en passant par Nantes pourtant, les habitants de plusieurs grandes villes françaises ont élu dimanche soir un ou une maire conduisant une liste de gauche alliée à LFI. Alors comment interpréter les résultats du second tour ? Y a-t-il vraiment deux gauches “irréconciliables” ?
Des alliances nouées dans des villes difficiles à remporter
Pour analyser l’efficacité des alliances à gauche, il faut déjà voir dans quels contextes elles se sont nouées. En toute logique, le parti socialiste ne s’est allié à la France insoumise que dans les villes où il était en difficulté après le premier tour. Il n’est donc pas étonnant qu’elles aient parfois été vaines :
À Limoges, le socialiste Thierry Miguel n’avait recueilli que 16,9 % des voix au premier tour, derrière son concurrent insoumis Damien Maudet (24,9 %). Pour battre le candidat de droite Guillaume Guérin, les deux listes de gauche avaient fusionné, en vain.
À Toulouse, l’alliance nouée par le socialiste François Briançon et l’insoumis François Piquemal n’a pas réussi à battre Jean-Luc Moudenc (divers droite), qui bénéficiait d’une avance confortable au premier tour (37,2 % contre 27,6 % pour Piquemal et 25 % pour Briançon).
À Avignon, les listes alliées du socialiste David Fournier et de l’insoumise Mathilde Louvain font seulement 2 % de moins que la liste d’Olivier Galzi (droite) au second tour. Là encore, le parti socialiste était en grande difficulté à la veille du premier tour (19,9 % des voix, contre 27 % pour Olivier Galzi).
À Brest, l’alliance du socialiste François Cuillandre et de l’insoumise Cécile Beaudouin n’a pas non plus suffi à compenser l’avance du candidat LR Stéphane Roudaut, arrivé en tête du premier tour.
Ces déconvenues concernent aussi les Écologistes, dont les fusions avec LFI ont échoué à Besançon, Clermont-Ferrand et Poitiers. À chaque fois, ils étaient en mauvaise posture ou ne bénéficiaient que d’une courte avance au premier tour.
La “vague verte” de 2020 enregistre ainsi un net recul. “Ce soir, c’est le cimetière”, a déploré la présidente des Écologistes, Marine Tondelier, sur le plateau de France 2, estimant que “la gauche a perdu” en raison de ses querelles internes. Et même, qu’elle a été “toxique pour elle-même dans cette campagne”.
Quels scores pour la gauche ayant refusé des alliances avec LFI ?
Autre élément qui a pu renforcer l’idée selon laquelle la gauche était mieux sans LFI : les victoires remportées par les socialistes sans l’aide de la France insoumise.
Dans les villes où il est arrivé en tête du premier tour (et où il n’avait pas besoin des voix des électeurs de LFI pour l’emporter), le parti à la rose s’est en effet imposé à Paris, Marseille (où le candidat insoumis Sébastien Delogu s’était retiré face à la menace du RN) ou encore Saint-Étienne.
À Strasbourg, le cas est un peu particulier puisque la candidate socialiste – vainqueure – Catherine Trautmann arrivée au tête du premier tour avait suscité l’ire du président du PS en s’alliant avec Pierre Jakubowicz (ex-Horizons), face notamment à la liste écolo-insoumise.
Mais l’absence d’alliance n’est pas toujours payante. À Bordeaux, où le maire sortant écologiste a refusé toute alliance avec LFI au second tour (après n’avoit eu qu’une légère avance au premier tour), c’est en revanche son adversaire macroniste Thomas Cazenave, qui s’est imposé. Autre exemple de ville où la gauche est en échec : à Saint-Jacques-de-la-Lande (Bretagne), la socialiste Marie Ducamin avait terminé le premier tour avec seulement 40 voix de plus que son adversaire centriste Sébastien Collet, et refusé de s’allier avec la liste insoumise. Même scénario à Saint-Brieuc, où le maire sortant Place publique, Hervé Guihard, a perdu son siège à la droite à moins de 500 voix près, après avoir refusé de s’allier à la liste insoumise (qui avait remporté 1265 voix au premier tour).
Des “fusions démocratiques” victorieuses
Déjouant le récit des “gauches irréconciliables” et des “accords de la honte” imposé par de nombreux médias et responsables politiques, plusieurs listes de gauche ayant fait alliance avec la France insoumise sont sorties victorieuses dimanche soir. Il s’agit dans la majeure partie des cas d’alliances entre les Ecologistes et LFI :
À Lyon, l’écologiste Grégory Doucet allié à LFI rempile sur un second mandat et déjoue son adversaire Jean-Michel Aulas (divers centre).
À Grenoble, l’écologiste Laurence Ruffin alliée à LFI a défait le candidat de droite Alain Carignon, assurant à la ville un troisième mandat sous bannière verte.
À Tours, l’écologiste Emmanuel Denis (allié à LFI) garde la mairie en devançant Christophe Bouchet, candidat de la droite et du centre.
“Je ne regrette pas que nous l’ayons fait”, a réagi sur France 2 Marine Tondelier, dimanche soir, au sujet des alliances avec le parti de Jean-Luc Mélenchon.
À Nantes, la socialiste Johanna Rolland alliée à la France insoumise conserve son fauteuil de maire et bat son adversaire de droite.“Je le dis avec autant de force et du plus profond de mes convictions : face au risque de triangulaire, j’assume, je revendique et je vous le dis, je ne regrette pas une seconde le choix qui a été le mien (…), celui de la fusion democratique”, a-t-elle déclaré. Et d’ajouter : “J’en profite pour redire ici qu’à l’entre-deux-tours, ceux qui nous ont donné des leçons, de Paris et d’ailleurs : les municipales sont d’abord des élections locales.”
Un barrage anti-LFI ?
Les discours sur les alliances “toxiques” à gauche se sont parfois accompagnés d’une résurgence de la notion de “barrage anti-LFI”, comme dans La Tribune. “Partout ou presque, l’étiquette LFI a eu sur les électeurs l’effet d’un repoussoir”, analyse de son côté Alexis Brézet, directeur des rédactions du Figaro. Soit une inversion totale du front républicain que nous avons analysée sur Bon Pote.
Les discours martelant la nécessité de dresser un cordon sanitaire contre LFI auraient-ils commencé à porter leurs fruits ?
Sur Mediapart, la politiste Safia Dahani a appelé à scruter de plus près, en analysant les chiffres détaillés de l’ensemble des bureaux de vote, “les capacités de la droite à mobiliser contre la fusion des listes de gauche”.
Ce ne serait pas une première dans l’Histoire : le directeur de recherches au CNRS Étienne Ollion a quant à lui rappelé qu’en 1983, Dreux fut la première ville à passer à droite dans une coalition avec le Front national.“C’était Jacques Chirac, à l’époque, qui avait dit qu’il vaut mieux ça, en substance, que d’avoir une ville dirigée par des communistes”, a-t-il précisé en supposant qu’il y a peut-être eu dans le cadre des élections municipales de 2026 “un retour de la peur rouge qui a fonctionné cette fois de la part d’une partie de l’électorat du centre-droit et de la droite contre ces alliances qui se faisaient à gauche”.

Un phénomène qu’on a pu observer à Lyon où un tract de la campagne de Jean-Michel Aulas empruntant aux codes graphiques de l’Affiche rouge nazie contre le groupe Manouchian pendant l’Occupation.
Si les discussions et analyses sur l’élection présidentielle de 2027 allaient bon train hier soir (notamment autour de la personne d’Edouard Philippe, président du parti Horizons, réélu au Havre), il faut rappeler que les élections municipales ne préfigurent pas nécessairement le déroulé d’une élection nationale. Ne serait-ce parce que 68 % des communes n’avaient qu’une seule liste aux municipales. Surtout, en l’espace d’un an, comme on l’a vu avec la Nupes en 2022 et le Nouveau front populaire en 2024, la gauche française peut encore s’unir et se défaire cent fois.
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