Islam, 19 ans, a été sévèrement mordu à la gorge par un chien de la police municipale le 21 mars à Rillieux-la-Pape. Une vidéo que nous nous sommes procurée montre comment le chien a été lâché par un policier. Islam a porté plainte pour tentative de meurtre. Depuis qu’il a été blessé, les quartiers de la banlieue lyonnaise s’embrasent.
Samedi 21 mars, vers 22 heures, Islam, 19 ans, et ses amis discutent en bas de chez lui, dans le quartier de la Velette, à Rillieux-la-Pape (Rhône). Dans cette petite commune de la banlieue lyonnaise, l’ambiance est à la fête. Le ramadan est fini, la bande d’amis se prépare à aller dîner. La brigade spécialisée de terrain (BST) décide de les contrôler. La tension monte. La police municipale est appelée en renfort. « Ils sont arrivés cagoulés, casqués, armés et ils avaient pris leur chien », raconte le jeune homme.
Dans une vidéo de la scène, filmée par un témoin, on voit le malinois de la police municipale sauter sur Islam, reconnaissable à sa veste orange et à son bas gris clair. Phobique des chiens, nous raconte-t-il, il lui donne un coup de pied. Un policier le plaque aussitôt au sol. « Je me suis laissé faire, assure-t-il. Puis j’ai senti que quelque chose me mordait. »
Sur une autre vidéo, filmée depuis le haut de l’immeuble, on voit que l’agent a ramené son chien, puis l’a laissé foncer, libre, dans la mêlée. Islam est mordu à plusieurs reprises à la gorge.
« Mon cou était dans la gueule du chien, raconte-t-il, la voix tremblante. J’ai cru qu’il allait me tuer. J’ai fait mes prières. » Il parvient à s’enfuir, poursuivi par un policier, et se rend aux urgences du Médipôle Lyon-Villeurbanne. Un médecin constate « trois traces de crocs profondes en regard de la zone jugulaire et carotidienne » et lui prescrit huit jours d’incapacité totale de travail (ITT). « Il m’a dit qu’à deux centimètres près, je me vidais de mon sang », souffle le jeune homme, encore choqué.
Deux amis d’Islam condamnés pour violences
L’appartement familial a été perquisitionné mardi matin. Islam n’y était pas. Il évite son domicile, de peur de se faire interpeller comme trois de ses amis présents samedi soir. L’un d’entre eux, mineur, a été relâché libre après quarante-huit heures de garde à vue – sans son téléphone. Les deux autres ont été poursuivis pour « outrages » et « violences » sur deux policiers.
Ils ont passé la nuit au quartier des arrivants de la maison d’arrêt de Lyon-Corbas, puis ont été jugés en comparution immédiate : ils ont écopé de six mois ferme pour l’un et de six mois avec sursis pour l’autre. Les réquisitions étaient encore plus lourdes : douze mois ferme avec mandat de dépôt. « Ils m’ont juste relevé et m’ont aidé à m’échapper », s’indigne Islam.
Alexandre Vincendet, le maire de la commune fraîchement réélu, n’a pas répondu à nos sollicitations. Lundi, il avait réagi sur sa page Facebook pour soutenir sa police. Dans sa version des faits, la laisse du chien aurait cédé et sa muselière se serait déplacée après qu’il a été « frappé au visage par un délinquant », ce que semblent démentir les images.
« L’auxiliaire canin » aurait ensuite agi en état de légitime défense. « Il y a des images et des rapports de police où l’on voit que le chien était attaché et muselé. […] On voit sur les vidéos que l’individu donne un coup de pied au chien, le policier tire alors l’animal vers lui et la laisse casse. Ensuite ce sont d’autres coups de pied qui démusèlent le chien », a-t-il assuré à Lyon Capitale.
Dans les rangs des policiers municipaux, Rillieux-la-Pape est connue pour être une ville attractive : des salaires élevés et la quasi-totalité des équipements autorisés. « C’est des cowboys », assure un policier municipal d’une autre commune de l’agglomération lyonnaise, qui a travaillé à Rillieux-la-Pape par le passé.
Le maire nie en bloc la responsabilité de ses agents et accable une fois de plus les jeunes hommes des quartiers populaires de Rillieux.
Pour les élections municipales, Alexandre Vincendet a axé sa campagne et son programme sur la sécurité. Il a notamment promis d’augmenter les effectifs de police municipale, d’installer davantage de caméras de vidéosurveillance et de construire un « hôtel des polices » à Rillieux-la-Pape pour y regrouper la police nationale et la municipale.
« J’aime bien la police, assure Islam, dont le casier est vierge. D’habitude je suis celui qui calme les choses quand mes amis s’énervent. » Le jeune homme envisageait même de faire carrière dans la sécurité. Son CAP en poche, il devait commencer son premier boulot comme agent de sécurité lundi. Il n’a pas pu y aller. Depuis trois jours, il ne dort plus. « Je fais des cauchemars, je revois le chien me mordre encore et encore », souffle-t-il.
Il a porté plainte mardi pour « tentative de meurtre ». « J’ai juste envie que la police de Rillieux admette son erreur et s’excuse. Là, c’est la bavure de trop. J’en ai marre. Ils nous prennent pour des voyous, des dealers ou des animaux ! »
« Cet incident marque une étape supplémentaire dans la déplorable escalade de la violence à Rillieux-la-Pape, a réagi le député insoumis de la circonscription, Abdelkader Lahmar, élu maire de Vaulx-en-Velin, une autre commune de la banlieue lyonnaise. À quelques millimètres près, ce jeune homme aurait pu être tué par l’irresponsabilité des agents sur place. Le maire nie en bloc la responsabilité de ses agents et accable une fois de plus les jeunes hommes des quartiers populaires de Rillieux. »
Des violences récurrentes
Depuis l’agression d’Islam, la colère des jeunes Rilliards explose. Des voitures brûlent chaque soir et les interpellations se multiplient. D’autres communes de la banlieue lyonnaise, Vaulx-en-Velin, Saint-Priest, le quartier lyonnais La Duchère, ainsi que le IXe arrondissement de Lyon, se sont aussi embrasés. Car des soirées comme celle du 21 mars, il y en a souvent à Rillieux-la-Pape, notamment dans le quartier prioritaire de la « Ville nouvelle », où vit la moitié de la population.
En 2017, un fonctionnaire de police a été condamné pour avoir frappé un suspect en garde à vue au commissariat de la commune. En 2018, un adolescent de 13 ans a déjà été mordu par un chien de la police municipale. En avril 2025, non loin de chez Islam, Mouad, 17 ans, a été blessé à la tête par une grenade de désencerclement après avoir lancé un morceau de pastèque sur les policiers. En novembre 2025, le tournage d’un clip de rap a dégénéré en affrontement avec les policiers et en incendie.
Les jeunes ne sont pas en reste. Régulièrement, des voitures et des bus brûlent à la Velette ou aux Allagniers, le quartier voisin. Il y a deux semaines, un agent de la police municipale a été blessé entre les deux yeux par un tir de mortier d’artifice.
Depuis 2016, les policiers peuvent aussi délivrer des amendes forfaitaires délictuelles (AFD), qui permettent de prononcer une sanction pénale sans procès, sur la simple constatation d’une infraction. À Rillieux-la-Pape, les AFD pleuvent : « bruit ou tapage injurieux » (68 euros), « déversement de liquide insalubre » (135 euros), « jet de déchets » (135 euros)… Sans que ces infractions aient été constatées, et alors que les auteurs présumés de ces contraventions n’étaient pas au lieu et à l’heure mentionnés sur les amendes.
Un phénomène documenté par Rue89 Lyon l’année dernière, qui existe aussi à Paris. À force d’amendes et de majorations, de nombreux jeunes doivent plusieurs milliers d’euros au Trésor public. Les ardoises dépassent 20 000 euros à Rillieux-la-Pape, d’après les liasses d’amendes épluchées. Une somme faramineuse dans la « Ville nouvelle », où près d’un tiers des 16-25 ans sont déscolarisés et sans emploi et où 42 % des habitant·es vivent sous le seuil de pauvreté.