Vainqueurs et perdants, (Dés)union des gauches, fascisation, inversion du barrage républicain… Que révèlent les élections municipales 2026 sur la situation politique en France?
60 villes remportées par le RN, moins de 15 remportées par LFI. Sur 35 000 communes.
La focale médiatique sur le sensationnel et le nouveau distord le réel : ce sont des nains dans ces élections locales. Pour comparaison, le PCF, totalement invisibilisé, a conquis 250 mairies dès le premier tour. Un candidat PCF a conquis Nîmes, la 20e ville de France, performance que ni une liste LFI ni une liste RN n’a été capable d’atteindre seule. Mais ce sont les LR et le PS les grands vainqueurs de ces élections municipales. Au premier tour, la droite traditionnelle et le centre-droit obtiennent chacun autour de 5 millions de voix là où LFI et le RN tournent autour de 1 million d’électeurs chacun. Les maires PS préemptent les grandes métropoles (Paris, Marseille, Nantes, Montpellier, Lille…) et LR a le plus fort maillage territorial dans les villes petites et moyennes. LFI ne remporte que des mairies de banlieue (Creil, Roubaix, Vénissieux, La Courneuve, Saint Denis…) et le RN que des petites et moyennes villes du Nord et du Sud-Est : aucune grande métropole (si ce n’est Nice pour le RN par l’alliance avec Ciotti).
Deux facteurs explicatifs.
Premièrement, la prime aux maires sortants et aux partis déjà implantés localement. Dans un système électoral local largement basé sur l’interconnaissance, il existe une très forte inertie. Or, LFI débute dans le jeu et le RN n’avait qu’une vingtaine de villes en 2020. Il a fallu 25 ans au RN pour faire ce qu’a fait LFI en une élection. Et le RN emporte encore peu de villes mais en a tout de même triplé le nombre.
Deuxièmement, la prime aux partis modérés au second tour face aux partis radicaux. Au premier tour, 7 % des Français environ ont voté pour l’un de ces deux partis. Ils n’obtiennent au final que 0.04 % des mairies pour LFI et 0.15 % pour le RN. Les partis radicaux sont pénalisés par le vote à deux tours et subissent un plafond de verre. S’ils emportent l’adhésion d’une forte minorité, ils subissent des votes-barrage au second tour car ils constituent des épouvantails pour la majorité. De fait, puisque radicaux, ils ont tendance à perdre par le jeu des reports au second tour lorsqu’on doit voter par défaut pour le parti le moins éloigné de nos idées.
On peut trouver un troisième facteur explicatif et il ne va pas plaire aux adeptes de l’utopie du « LFI sans Melenchon », ceux que l’on entend régulièrement dire « je pourrais aimer LFI mais je n’aime pas Melenchon ». Là où la figure de J.-L. Melenchon approche les 8 millions de voix aux présidentielles, la somme des figures LFI locales obtiendrait approximativement 7 fois moins. Certes, la comparaison est biaisée du fait que LFI n’a pas présenté des candidats dans toutes les communes, mais rares sont les candidats LFI qui ont passé la barre des 20 %. C’est peut-être que Melenchon est populaire malgré tout le media bashing et qu’il porte son parti plus qu’il n’en est le « boulet ».
Par leur forte présence dans les seconds tours, LFI et le RN n’en demeurent pas moins des forces concurrentes ou des forces d’appoint avec lesquelles la gauche pour l’un et la droite pour l’autre doivent composer aux municipales.
Les gauches ne sont inconciliables que sur les plateaux télé, la diabolisation de LFI ne se ressent pas particulièrement dans les urnes
« Jean-Luc Melenchon est le boulet de la gauche » selon Olivier Faure. « C’est toxique de les fréquenter » ajoute Jérôme Guedj. « LFI nous a fait perdre » ajoute Boris Vallaud.
Voilà pour le PS une manière très fair-play de se dédouaner de ses défaites sur son partenaire.
Ces affirmations outrancières de centristes en mal de visibilité dans un monde médiatique polarisé relèvent d’une manœuvre politique totalement contre-productive. On l’a bien compris : ce qui se jouait dans ces élections pour ces gens est de débouter LFI de sa position hégémonique à gauche. Ils ont beau jeu de déplorer pâtir de la stigmatisation de LFI. Cette stigmatisation, ils l’ont eux-mêmes causée, criant avec les loups, contribuant à la diabolisation du premier parti de gauche. Ils se condamnaient eux-mêmes en faisant d’un allié nécessaire un épouvantail. Cela fait des mois qu’ils urinent dans la bassine et quand ils y plongent, ils s’agacent que ça sente la pisse. Forts de l’échec qu’ils ont provoqué, ils persistent et signent au soir du second tour. Judicieuse manière de préparer la présidentielle, où l’union des gauches sera plus que jamais nécessaire.
Ces prémisses étant posées, analysons les chiffres de plus près. Cette rhétorique des gauches inconciliables ne correspond pas réellement aux faits. Si on additionne les scores des partis de gauche obtenus séparément au premier tour, on obtient globalement le score qu’ils obtiennent au second tour lorsqu’ils s’allient, avec très peu de déperdition : -4 % pour Avignon et Aubervilliers, -6 % pour Argenteuil, + 12 % pour Besançon, -2 % pour Clermont Ferrand, -1 % pour Grenoble et Clichy, +1 % pour Limoges, -10 % pour Metz, +7 % pour Lyon, -3 % pour Nantes… L’alliance avec LFI a permis au PS de conserver Nantes et aux écologistes de conserver Lyon et Grenoble. D’autres villes en revanche ont été perdues comme Brest, Clermont, Avignon, Poitiers et Besançon. Ces dernières ont été perdues non en raison d’un comportement anti-LFI des électeurs du PS mais en raison de scores trop faibles du PS sortant dès le premier tour : il n’était pas aisé de faire remonter un candidat qui partait de 23 % au premier tour à Brest par exemple. Les fusions PS-LFI ont en fait un bilan plutôt neutre entre victoires et défaites. Cela est plutôt honorable quand on comprend que ce sont les candidats PS en très mauvaise posture qui ont fait appel à LFI malgré les consignes nationales de O. Faure et F. Hollande, là où les candidats où la victoire semblait assurée ont choisi de ne pas faire alliance à l’image d’un B. Payan à Marseille.
La rhétorique des gauches inconciliables arrange la droite qui veut un adversaire faible, elle anime les dirigeants de parti qui luttent pour l’hégémonie sur la gauche mais elle ne correspond pas à la réalité des électeurs de gauche.
En revanche, il existe il est vrai un certain effet repoussoir de LFI dans les partis de droite et d’extrême-droite avec une surmobilisation pour les adversaires de LFI au second tour. A Toulouse notamment, l’alliance LFI/PS ne perd que 3 500 voix sur les 82 500 obtenues séparément au premier tour mais le maire sortant Jean-Luc Moudenc progresse de 34 000 voix du premier au second tour. Les électeurs de gauche n’ont aucun problème à suivre les alliances mais il est possible que LFI génère un sursaut de mobilisation chez ses adversaires.
Autant reprocher alors à LFI d’être de gauche ! Pas étonnant que LFI fasse peur aux électeurs de droite et d’extrême-droite puisque ce mouvement propose des réformes sociales, écologiques et revendique l’antifascisme. Toutefois, il est évident que le matraquage médiatique et politicien contre LFI a créé des peurs injustifiées et les ténors du PS en sont les responsables en accréditant les thèses et fake news de la droite et de l’extrême-droite sur LFI. En jouant le jeu « les antiracistes sont les nouveaux racistes » ou en inventant une violence chez LFI, ils participent d’une inversion dangereuse du barrage républicain chez les électeurs de droite. LFI qui ne devrait faire peur qu’à une poignée de milliardaires ne payant pas d’impôts crée une panique morale beaucoup plus large.
De manière globale, il n’y a clairement pas de gauches inconciliables dans les peuples de gauche. Nous l’avons vu : les candidats PS ou écologistes qui s’allient avec LFI obtiennent approximativement la somme des voix obtenues séparément. Même lorsque des candidats PS jouent avec le feu contre l’extrême-droite en refusant l’alliance avec LFI comme à Marseille et Paris, les électeurs insoumis n’hésitent pas à leur accorder leurs voix. Il faut en cesser avec cette rhétorique des gauches inconciliables car elle peut à terme avoir un effet performatif. C’est d’ailleurs le but de ceux qui la professent à droite et le PS a tout à perdre à la relayer.
On a souvent reproché à la gauche des années précédant l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne de ne pas avoir fait alliance. Il ne faut pas oublier qu’eux avaient de bonnes raisons : 15 ans plus tôt, les socialistes avaient mené une répression ultra-violente pour écraser la révolution communiste d’après-guerre. Ils avaient encore leur sang sur les mains et leurs rêves d’une société égalitaire sous les semelles. Pour ce qui est du PS et LFI, on parle de conflits d’appareils, de guerres d’ego, du refus d’un poulain de suivre son mentor lorsqu’il a voulu former son parti dissident : il y a à peine plus de quinze ans, J. Guedj et J.L Melenchon tractaient ensemble. Depuis, l’un a décidé de suivre François Hollande dans un néolibéralisme bon teint, l’autre a décidé de travailler un programme écologique et social. Mais les Français de gauche n’ont que faire de leurs querelles et de leurs rivalités personnelles.
Lorsqu’il a fallu les envoyer dans les camps, Hitler ne distinguait pas les communistes des socialistes. Si le PS laisse s’opérer la criminalisation de LFI, s’il participe à sa diabolisation et à cette inversion des valeurs, alors ce sera bientôt à son tour de les subir. Lorsqu’ils réaliseront, il sera trop tard et il n’y aura plus personne pour les défendre. Eux aussi seront qualifiés d’« extrême-gauche » puis d’« anti-France », eux aussi seront menacés de dissolution, eux aussi seront envoyés en garde-à-vue. Le front antifasciste commence par ne pas désigner comme ennemi public son rival politique et à ne pas lui mettre une cible dans le dos.
Au soir du deuxième tour, Bardella a fustigé « l’emprise idéologique de la France insoumise et de Melenchon sur toute la gauche française ». Selon lui, « Lille et Marseille » ont été « livrées aux désordres de l’extrême-gauche ». Comment ça ? B. Payan, qui a rejeté avec dégoût la main tendue par LFI à l’entre-deux tours, se voit tout de même associé à l’extrême-gauche ? Les voilà jetés indistinctement dans le même sac ? Ce n’est pas Melenchon qui les dérange, c’est la gauche qui gagne. Melenchon n’en est que l’avatar conjoncturel. Aujourd’hui c’est lui, demain ce sera le PS. On ne change pas une méthode qui marche. L’extrême-droite ne s’embarrasse pas de nuances.
Le RN est banalisé dans les médias, mais pas dans le peuple.
Le racisme et l’antisémitisme du RN ne sont quasiment nulle part majoritaires.
Le barrage républicain a certes été altéré par 5 ans de matraquage médiatique et par la position complaisante du centre droit et de la droite traditionnelle. Ainsi du ministre de l’Intérieur qui n’a à reprocher au RN que son « programme économique » là où LFI représente « un chaos social » (discours au soir du second tour). Ainsi d’Aurore Bergé qui propose un « front républicain contre LFI » pendant la campagne des municipales. Ainsi de la chaîne LCP qui passe 5mn à mettre en exergue les réussites du RN au soir du premier tour là alors qu’elle ne le fait pour aucun autre parti. Ainsi de J. Guedj qui s’acharne à dénoncer la paille de l’antisémitisme dans l’oeil de LFI là où il ne voit pas la poutre de l’antisémitisme et du racisme qui structure le RN.
Mais le barrage républicain, le vrai, celui qui protège les valeurs « liberté, égalité, fraternité », a fonctionné dans l’immense majorité des villes de France.
A Toulon, Laure Lavalette à qui l’on avait promis la mairie n’a pas remporté les élections grâce à un large front républicain autour de la candidate divers droite et au report spontané des voix. A Marseille et à Paris, les candidats PS n’ont même pas eu besoin d’alliance avec LFI pour que ses électeurs votent pour eux. Le score d’Emmanuel Gregoire a augmenté de 12 points, sans doute en partie grâce à un transfert des votes LFI dont la candidate a perdu 3 points et à un report des voix accordées au centriste Bournazel au premier tour. A Marseille, le retrait sans conditions de S. Delogu a permis le report de ses 12 % vers B. Payan, venant soutenir une large victoire sans doute aussi portée par des électeurs moins tranchés mais défavorables au RN. Il existe aussi une droite conservatrice qui, lorsqu’il s’agit de donner les clefs du pouvoir au RN, hésite encore et ne franchit pas le pas.
Si les medias donnent l’impression que le RN est un parti comme un autre, les Français ont encore conscience du danger et le parti n’est majoritaire que dans une cinquantaine de villes petites et moyennes.
La question de la représentativité est essentielle
A Saint Denis, Bally Bagayoko a été élu maire dès le premier tour. Abdelkader Lahmar à Vaulx en Velin. Aly Diouara à la Courneuve. Omar Yaqoob à Creil. Yahaya Soukana à Fleury Merogis. Bassi Konaté à Sarcelles. Adama Gaye à Mantes la Jolie.
Ils sont éducateurs sportifs, cadres d’entreprise, responsables d’association, fonctionnaires, députés, enseignants. Ils ont fait des études de géopolitique, Science Po, l’IUFM, un DUT ou aucune étude supérieure. Ils sont originaires du Sénégal, du Mali, de Gambie, d’Algérie. Ils représentent la diversité de la société française.
Ils ont pour point commun d’être racisés, c’est à dire qu’ils sont des héritiers visibles de l’immigration et qu’ils ont pu subir du racisme. Il en subissent encore d’ailleurs, comme nous le verrons. Ils ont comme autre point commun d’être investis dans le tissu associatif de leur ville depuis des années, d’avoir vécu dans les villes où il ont été élus, d’être des enfants de ces territoires.
Cinq d’entre eux ont été investis par LFI. Ce choix est important, il montre l’envie de ne pas faire de l’antiracisme un simple discours mais de le faire vivre en confiant à des racisés des positions de pouvoir. Il correspond aussi à une stratégie : lutter contre la démobilisation électorale des banlieues due à l’absence de représentativité du personnel politique. En présentant aux groupes sociaux particulièrement touchés par l’abstention des candidats auxquels ils peuvent s’identifier. Des candidats qu’ils connaissent, qui leur ressemblent et qui leur font sentir que la politique n’est pas un monde parallèle qui ne les concerne pas. Le pari est en partie réussi car les quartiers des candidats se sont particulièrement mobilisés et l’accueil enthousiaste des habitants montre des phénomènes d’identification : ces victoires, ce sont aussi les leurs. De plus, au-delà de la question des personnes, les victoires de LFI dans les quartiers défavorisés montre que leurs positionnements ont séduit l’électorat populaire. Mais l’abstention reste majoritaire dans tous ces territoires et le chemin du retour vers les urnes sera encore long.
Aussi, cette entrée des enfants de l’immigration dans la vie politique du pays engendre en retour de bâton un déferlement de racisme.
Les campagnes racistes de l’extrême-droite se déguisent en accusations mensongères de racisme anti-blanc fondées sur leurs propres préjugés et de pures fake news.
La technique est de projeter son propre racisme sur la personne racisée ou celui qui la soutient. Ainsi, si LFI investit des candidats noirs dans certains territoires, c’est qu’ils sont racistes envers les blancs. Si ce candidat est élu, alors il ne sera le maire que des noirs et il laissera les blancs de côté.
C’est exactement cette mécanique qu’a subi Bally Bagayoko à Saint Denis. Sa victoire a été perçue non comme une victoire pour l’intégration des immigrés dans notre pays, non comme une avancée de la démocratie représentative, mais comme une défaite des blancs. Sur Cnews puis sur d’autres chaînes d’information, les commentaires sur son élection ont toujours été illustrées des scènes de liesse où la foule excitée par sa victoire le soulevait et le faisait sauter sur ses bras. Une scène qui montre qu’il suscite l’enthousiasme populaire, me direz-vous. Or, quand on lit les commentaires sous cette vidéo sur les réseaux sociaux, on comprend que ce manque de solennité représente pour eux l’ensauvagement. C’est pour cela que les médias et comptes d’extrême-droite ont fait défiler en boucle ce moment qui a duré 5 secondes.
De plus, Bally Bagayoko a été accusé d’avoir prononcé la phrase « c’est la ville des noirs » à propos de Saint Denis alors qu’il a simplement déclaré « c’est la ville des rois et du peuple vivant ». La fake news vient de Gilbert Collard et Jean Messiah sur Cnews mais elle a infusé l’opinion jusqu’au plateau d’Apolline de Malherbe, journal mainstream, où elle lui demande de se justifier sur cette phrase qu’il n’a en fait jamais prononcée.
Enfin, il s’est retrouvé associé à ses dépens à la délinquance et au trafic de drogue sur BFM. « Que diriez-vous à ceux qui, justement sur la participation, pointent le fait que les cités de Saint Denis ont survoté dans cette élection et qui accusent les narcotrafiquants d’être allés chercher les électeurs. Que répondez-vous à ceux qui disent que dans la salle des fêtes de la mairie il y avait de nombreux patrons de points de deal et que vous allez être redevables de ces gens aujourd’hui. Est-ce que vous allez débrancher des caméras de surveillance ? Vous êtes dans la main de qui, monsieur le maire ?». Tout y est. D’abord, les cités de Saint Denis ne sont pas légitimes à participer aux élections selon lui, il faut qu’elles restent dans leur abstention. Ensuite, ces habitants des cités sont forcément des délinquants. Enfin, en tant que personne noire, il est forcément lié aux dealers et autres délinquants par assignation identitaire. Le tout sur le mode « que répondez-vous à ceux qui disent » afin de se décharger de ce propos sans fondement en cas de plainte pour diffamation. Quand E. Macron a vu financer la moitié de sa campagne présidentielle, la plus chère de l’histoire, par un millier de donateurs riches, quand il s’empresse dans sa première année au pouvoir de supprimer l’ISF, où était ce journaliste pour demander « vous êtes dans la main de qui » ? On ne l’a pas entendu non plus sur les prestations gratuites offertes par l’entreprise McKinsey durant cette campagne, entreprise qui a obtenu ensuite des contrats de l’État à plusieurs millions d’euros. C’est manifestement un problème d’être redevable aux électeurs des quartiers populaires mais ça ne l’est pas lorsqu’il s’agit d’être redevable envers une partie ultra-privilégiée de la population qui vous a financé.
Les fake news de renversement du racisme en racisme anti-blanc ont aussi touché d’autres candidats LFI comme F. Piquemal à Toulouse avec une campagne publicitaire de fake news. « Je ne veux pas de babtous en tête de ma liste municipale », une phrase qu’il n’a jamais prononcée, a été matraquée via internet devant une photo de F. Piquemal. « Le 22 mars, je vote Piquemal » annonce une femme en voile intégral sur un faux tract du candidat LFI. Une autre image diffusée reprend une séquence d’American History X où le personnage principal tue de sang froid une personne noire en écrasant sa tête contre le trottoir mais le tatouage néonazi a été remplacé par un tatouage LFI. La source n’a pas été formellement identifiée mais il semblerait que cela relève d’une ingérence étrangère car l’opération est très organisée et très coûteuse. Cette opération de désinformation peut fonctionner car elle conforte une inversion du réel opérée sur le long terme par la droite et l’extrême-droite sur le thème « les antifascistes sont les nouveaux fascistes » ou « les antiracistes sont les vrais intolérants », campagne à laquelle les autres partis de gauche ont volontiers participé.
Mais si ces gens-là ont si peur de n’être pas pris en compte par un maire noir au point de fantasmer par paranoïa une fausse déclaration sur « la ville des noirs », pourquoi ne comprennent-ils pas le besoin de représentation des populations issues de l’immigration, qui se sentent exclues de la politique parce que non représentées ?
Il existe une violence d’extrême-droite qui passe complètement sous les radars
La campagne des municipales n’a pas été particulièrement violente selon les chroniqueurs présents sur LCP au soir du second tour, chroniqueurs par ailleurs beaucoup plus qualifiés que sur la moyenne des chaînes concurrentes. Et pourtant…
A Toulon, des militants LFI ont été attaqués en marge de la campagne. Trois militants ont été visés par des menaces, des dégradations ou des coups, jusqu’à leur domicile. Enhardis par le succès électoral de la candidate RN au premier tour, les groupuscules identitaires violents ont sévi à plusieurs reprises durant la campagne à Toulon. Il faut lire Street Press pour le savoir car les violences de l’extrême-droite sont sous-médiatisées.
Ces groupuscules violents sont armés idéologiquement par les discours véhéments de l’extrême-droite et de la droite à l’encontre de leur adversaire de gauche. Eric Zemmour qualifie LFI d’« ennemi » parce que « parti de l’étranger ». Sur le plateau de Cnews, un obscur auteur vient reprocher à Melenchon de ne pas avoir de sang français. Le lexique de l’extrême-droite est repris par le gouvernement macroniste lorsqu’Aurore Bergé ou Prisca Thevenot qualifient le parti « d’anti-France », expression que l’on doit à l’antisémite notoire C. Maurras durant l’affaire Dreyfus, également très appréciée par le régime de Vichy. Bruno Retailleau accuse sur Cnews le parti d’être « en dehors du champ républicain ».
Ce matraquage de discours anti-LFI virulents excite la violence à leur égard, il la légitime, il arme le fascisme des rues. Si en dehors de la France, si en dehors de la République, alors l’action à leur égard peut se situer en dehors de l’État de Droit.
En conclusion, si LFI et le RN font beaucoup de bruit médiatique, les partis dominants aux municipales sont les partis historiques : LR domine dans les petites et moyennes villes, le PS dans les grandes villes et le PCF fait de la résistance. Néanmoins, la diabolisation de LFI dans les médias n’altère pas véritablement le vote de l’électorat de gauche qui, à l’encontre de la rhétorique des gauches inconciliables, n’a pas de problème à voter pour des listes communes incluant LFI. A l’inverse, malgré la banalisation du RN par les élus de droite et les médias, le barrage républicain reste assez fort pour limiter l’arrivée au pouvoir du RN dans des mairies de grandes villes.
Par ailleurs, la volonté de LFI d’aller chercher l’électorat populaire abandonné par le PS s’est avérée payante puisque le parti parvient à réaliser des scores majoritaires dans les banlieues paupérisées. Le choix d’investir des personnes racisées issues de la localité et impliquées dans le tissu associatif local s’est avéré payant et permet des avancées historiques. Cependant, le « backlash » ou « retour de bâton », à défaut de pouvoir être ouvertement raciste, est dans le retournement de l’accusation en prêtant au parti du communautarisme et du racisme anti-blanc. Si l’impact de ces accusations est relatif dans l’électorat de gauche qui semble déjouer les manipulations médiatiques et politiciennes, il excite les réactions de l’extrême-droite allant de la fake news à la violence physique.
