«L’affaire Delevoye est un symptôme de l’oligarchisation des élites»

FIGAROVOX/ENTRETIEN – Pour Arnaud Benedetti, la communication autour de «l’affaire Delevoye» a envenimé la situation du gouvernement autour de la réforme des retraites, dans le contexte d’une fracture élite/peuple de plus en plus profonde.

BERTRAND GUAY/AFP

Arnaud Benedetti est professeur associé à l’Université Paris-Sorbonne. Il est rédacteur en chef de la revue politique et parlementaire. Il a publié Le coup de com’ permanent (éd. du Cerf, 2018) dans lequel il détaille les stratégies de communication d’Emmanuel Macron.


FIGAROVOX. – L’annonce de la démission de Jean Paul Delevoye a été annoncée aujourd’hui. Sa démission peut-elle rétablir la crédibilité du gouvernement sur la réforme des retraites?

Arnaud BENEDETTI. – Le problème de l’acceptabilité de la réforme est antérieur aux révélations relatives à la déclaration d’intérêts de Jean-Paul Delevoye mais c’est une évidence que ces dernières ont fragilisée depuis quelques jours la communication de l’exécutif. Le problème Delevoye c’est l’événement aléatoire qui par nature contribue à perturber un système d’ensemble, l’illustration par l’absurde de ce qu’un processus communicant ne peut en aucune manière être parfaitement maîtrisé.

La démission du ministre était inévitable à partir du moment où il s’était affranchi de l’article 23 de la constitution qui rend incompatible le cumul d’une fonction ministérielle avec un emploi. On a habillé cette décision comme si elle était le fruit d’un acte volontaire de l’impétrant ; la réalité c’est qu’à partir du moment où le Président “ veille au respect de la constitution «(article 5) la mécanique institutionnelle devenait implacable. C’est d’ailleurs ce qu’avait rappelé fort justement la sénatrice de Paris Marie-Pierre de la Gonthier dans un tweet on ne peut plus explicite.

Cette esquisse maladroite de sanctuarisation du ministre a surinfecté tout le week-end la parole gouvernementale.

Le nœud gordien devait être immanquablement tranché. Le chef de l’État n’avait pas d’autre choix, sauf à libérer l’espace à un vrai «scandale constitutionnel». Il a pris la bonne décision, mais avec retard. C’est là qu’intervient le facteur communicant. À ne pas aller assez vite, il a laissé les membres de son gouvernement défendre de manière assez désespérée et pathétique une position enfoncée de toute part. Cette esquisse maladroite de sanctuarisation du ministre a surinfecté tout le week-end la parole gouvernementale, suscitant le soupçon d’une collusion entre les promoteurs de la réforme et des intérêts privés d’une part et en entretenant cette idée que les élites décidément ont toute latitude pour se départir des règles du jeu quand le commun ne peut s’y soustraire. Pour un Président élu par l’effet de souffle provoqué par l’accident Fillon, et après les dégâts causés par l’affaire Benalla, il était urgent de se délester d’un ministre empêtré dans une tourmente politico-médiatique. Le problème c’est qu’en communication, laquelle est essentiellement une mise en ordre symbolique, le temps perdu ne se rattrape pas. Au moins aura-t-on peut-être évité à la veille de la manifestation du 17 décembre des banderoles qui n’auraient pas manqué de prendre pour cible le ministre et ses conflits d’intérêts.

Comment expliquer la communication chaotique du gouvernement autour de «l’affaire Delevoye»?

Il n’y a pas de communication heureuse quand les événements se précipitent. Tout au plus on colmate, on écope … Mais on ne peut pas exclure un effet générationnel. Je m’explique: la génération qui dirige a baigné psychologiquement dans la facilité du succès. Le macronisme a ce côté miraculeux: tout lui a réussi, tout passe, y compris ce sentiment de précipice qu’ils ont frôlé au moment de la crise des gilets jaunes. Bill Gates n’a pas tort lorsqu’il dit que «le succès est mauvais conseiller» . Sous ce soleil-là, d’aucuns ont peut-être imaginé que l’épisode Delevoye se diluerait dans le flux de l’information permanente. D’où cette défense maladroite plaidant la «bonne foi» du ministre avec ce zest d’hubris que l’on ne se laisse pas dicter sa conduite sous la pression afin de certifier que l’on reste les maîtres des horloges. Une autre lecture consiste à comprendre ses atermoiements comme un test visant à évaluer la dangerosité de la situation, à prendre son temps pour observer le degré de développement et de cristallisation de la polémique. C’est bien sûr là une erreur, voire même une faute pour des acteurs politiques socialisés dans un écosystème médiatique de l’immédiateté et de la viralité. Un dernier paramètre doit être pris en compte et non des moindres: le Président est un homme de fidélité. La politique, c’est aussi de l’affectif. Delevoye a rejoint très vite Emmanuel Macron quand celui-ci a entamé sa longue marche.

Touche-t-on aux limites de la transparence en politique?

La transparence est une revendication indexée sur l’état de la société. Quand l’anomie se répand, traverse en profondeur le corps social, quand les inégalités se creusent, quand le sentiment de dépossession citoyen et culturelle ne cesse de croître, le ressentiment populaire s’accroît à proportion à l’encontre des élites dirigeantes.

L’oligarchisation des élites suscite son antidote : une revendication toujours plus grande d’exemplarité.

Quasi-mécaniquement le niveau d’exigence se relève. L’oligarchisation des élites, c’est-à-dire ce mélange d’entre-soi et de solidarité implicite, suscite son antidote: une revendication toujours plus grande d’exemplarité. En France l’hypertrophie de la vertu a conduit sous la Révolution à la terreur mais au principe des grands maux il y a hélas toujours la faillite politique et morale des gouvernants et des dirigeants. Dans toute autre démocratie occidentale, y compris celle du Sud, le cas Delevoye eut pris tout au plus 24 h pour être réglé. Il faut s’interroger sur cette prégnance française qui consiste à ne pas tirer en temps et en heure les manquements à la règle commune. Sans doute une résilience lointaine d’Ancien Régime …


Retour sur les révélations qui ont mené à la démission de Jean-Paul Delevoye

Jean-Paul Delevoye a démissionné lundi 16 décembre de ses fonctions de haut-commissaire aux Retraites. En moins de dix jours, il est passé d’homme providentiel à maillon faible de la réforme des retraites.

Haut-commissaire aux retraites, Jean-Paul Delevoye a démissionné le 16 décembre 2019 (REUTERS/Benoit Tessier)
Haut-commissaire aux retraites, Jean-Paul Delevoye a démissionné le 16 décembre 2019 (REUTERS/Benoit Tessier) BENOIT TESSIER/REUTERS

L’«homme de dialogue» s’est fait shunter. Moins de dix jours après avoir été épinglé pour un «oubli» dans sa déclaration d’intérêts auprès de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), le haut-commissaire aux Retraites, Jean-Paul Delevoye, a été contraint de démissionner de ses fonctions lundi 16 décembre par un feu roulant de critiques venues del’opposition. En plein conflit sur la réforme des retraites, ces révélations auront eu raison de ce haut fonctionnaire et ancien ministre de 72 ans devenu le «Monsieur retraites» du gouvernement en 2017.

● Un «oubli» embarrassant

Il n’aura fallu que 24 heures au journal Le Parisien pour relever un «oubli» de taille dans la déclaration d’intérêts de Jean-Paul Delevoye, publiée samedi 7 décembre sur le site de la HATVP. Dans un article paru le 8 décembre, le quotidien révèle que le haut-commissaire aux Retraites n’a pas déclaré sa fonction d’administrateur d’un institut de formation dans les assurances.

Jean-Paul Delevoye occupait en effet depuis 2016 la fonction d’administrateur de l’Institut de formation de la profession de l’assurance (Ifpass). «Une omission par oubli», se défend dans un premier temps l’intéressé, qui dit «ne pas y avoir pensé une seconde». Surprenant? «Je reconnais que ce n’est pas responsable», concède l’ancien ministre.

● «Delevoye sans issue»

L’opportunité est trop belle pour les opposants au projet de réforme des retraites de brocarder son chef d’orchestre, qu’ils croquent désormais en porte-flingue du monde de l’assurance. «Pur hasard», ironise le porte-parole du PCF Ian Brossat, «rien à voir avec le fait qu’il saccage les retraites par répartition. Et hasard aussi si le gouvernement a accordé une fiscalité super avantageuse pour ceux qui placent leur argent dans des fonds de pension en avril dernier.» «Le monde de l’assurance, lui, n’a pas oublié de déclarer ses liens avec la réforme des retraites que prépare» Jean-Paul Delevoye, a abondé le numéro 2 de La France insoumise, Adrien Quatennens.

À droite, la députée Les Républicains Valérie Boyer juge que «la macronie a quelque chose de désespérant dans sa constance à donner des leçons de morale et se croire au-dessus des règles». Jean-Paul Delevoye tente de calmer la situation le 9 décembre en démissionnant de la fonction polémique, mais rien n’y fait. La semaine décisive pour la réforme commence sur cette très mauvaise note. Dans la rue, l’affaire fait les gorges chaudes des opposants, qui scandent à tue-tête «Delevoye sans issue» lors de la manifestation du 10 décembre.

Espérant «clore toute polémique» en démissionnant de ses fonctions d’administrateur de l’Ifpass, Jean-Paul Delevoye quitte par ailleurs son poste à la tête du think tank parallaxe et au sein du groupe de formation IGS. Le haut-commissaire aurait, selon l’AFP, perçu plus de 16.000 euros de la part de ce dernier organisme depuis son entrée au gouvernement, le 3 septembre 2019, alors que la Constitution interdit «toute activité professionnelle» à ses membres.

Le 13 décembre, le procureur de Paris demande des précisions sur la déclaration d’intérêts de Jean-Paul Delevoye à la HATVP. L’intéressé, pour sa part, confie dans un entretien à Libération ne pas exclure une démission de ses fonctions de haut-commissaire pour préserver la réformer des retraites. Le 14 décembre, le premier ministre Édouard Philippe monte au créneau pour défendre le «monsieur retraites» du gouvernement. «Quand il a eu la certitude que quelque chose dans sa déclaration n’allait pas, il a à la fois démissionné des mandats pour lesquels il n’était pas rémunéré, et s’est engagé à rembourser immédiatement les sommes en question. Je pense que la bonne foi de Jean-Paul Delevoye est totale.»

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● Treize à table

Pas de chance: la transparence pâtit parfois de l’arithmétique. À peine le chef du gouvernement a-t-il fini de défendre son haut-commissaire que paraît une version révisée et (très) enrichie de sa déclaration d’intérêt à la HATVP: ce ne sont plus 3, mais 13 mandats (dont 11 bénévoles) qu’égrène le document. Des omissions qu’il justifie par la nature «de l’ordre de l’engagement social» de ces mandats, mais qui dynamite la thèse selon laquelle ces blancs dans la déclaration étaient de simples «oublis».

Dans un entretien au Monde, Jean-Paul Delevoye parle désormais d’«erreur», qu’il estime avoir «réparée». Mais sa position devient précaire alors que le ton monte entre les syndicats et le gouvernement, qui craint de voir le débat de fond sur les retraites parasité par cette affaire naissante. Du Rassemblement national à la France insoumise en passant par le Parti socialiste, une nouvelle salve de critiques accable le haut fonctionnaire, soupçonné de conflits d’intérêts tout au long du week-end. L’opposition exige sa tête. Elle l’obtient lundi 16 décembre à midi. Le président Macron dit accepter «avec regret» la démision de Jean-Paul Delevoye. Le grand ordonnateur de la réforme des retraites sera remplacé «dans les plus brefs délais».

À voir aussi – Démission de Jean-Paul Delevoye: quelles conséquences pour l’exécutif?

Démission de Delevoye: quelles conséquences pour l’exécutif ?
Jim Jarrassé, rédacteur en chef adjoint du service politique du Figaro, analyse les conséquences de la démission du haut-commissaire aux retraites dans le conflit en cours autour de la réforme proposée par le gouvernement.


Polémique sur le cumul de revenus et conflit d’intérêts (wikipédia)

Dans sa déclaration à la HATVP, rendue hors délais le 33, il « oublie » de mentionner sa fonction bénévole d’administrateur au sein l’IFPASS, un des principaux instituts de formation de l’assurance, corporation intéressée au premier chef par la réforme des retraites34 ; l’IFPASS est détenu en majorité par IGS35. Il a aussi été rémunéré en 2018 et 2019 par le même institut36,37, contrevenant ainsi à la loi de 2016 sur la déontologie de la fonction publique38,39,40 et surtout à l’article 23 de la Constitution, qui interdit le cumul entre une fonction de membre du gouvernement et « toute activité professionnelle »41.

En juillet 2016, il succède à Ivan Renar à la présidence de l’Association française des orchestres42, l’une des deux présidences, avec celle de la Chartreuse Notre-Dame-des-Prés de Neuville-sous-Montreuil, qu’il déclare comme fonctions bénévoles susceptibles de faire naître un conflit d’intérêts43. Le dispositif touche en effet les régimes spéciaux des musiciens des formations musicales adhérentes à l’Association française des orchestres, notamment les orchestres de Radio France, dont la chaîne France Musique est en grève sans discontinuer depuis le début du mouvement et dont des concerts ont été annulés. La question du caractère opportun de son maintien à la tête de l’Association est posée44,45.

En raison de ces polémiques, qui interviennent en pleine contestation de la réforme des retraites, Jean-Paul Delevoye annonce sa démission de sa fonction d’administrateur de l’IFPASS le 9 décembre 2019, puis de la présidence du think tank Parallaxe le lendemain46. Il promet également de rembourser 140 000 euros au think tank47 et au moins 123 000 euros au groupe IGS48.

Le 13 décembre 2019, est révélé un nouvel « oubli » par le magazine Capital : Jean-Paul Delevoye n’aurait pas déclaré sa fonction bénévole au sein du conseil d’administration de la Fondation SNCF49. Le lendemain, le journal Le Monde révèle qu’il n’a pas non plus déclaré deux autres fonctions : celle de membre du conseil d’orientation de l’Institut de recherche et débat sur la gouvernance et celle de président de l’Observatoire régional de la commande publique des Hauts-de-France50.

Le 14 décembre, Le Média révèle51 que Jean-Paul Delevoye a siégé jusqu’au 13 octobre 2017 au conseil d’administration de la Fondation d’entreprise Crédit agricole Nord de France52,53,54. D’après leurs informations, cette fondation a financé à au moins deux reprises une association présidée par Jean-Paul Delevoye, « la Chartreuse de Neuville », un « centre culturel de rencontre européen » selon ses promoteurs, hébergé au sein d’un monastère du Pas-de-Calais. De plus, à ses côtés dans le conseil d’administration, siégeaient notamment Bernard Pacory et Christian Valette, respectivement président et directeur général du Crédit agricole du Nord.

Le même jour, Le Monde indique que treize mandats au total, dont onze toujours actifs, contre seulement trois initialement déclarés, et des salaires révisés à la hausse, se trouvent dans la nouvelle version de la déclaration d’intérêts envoyée le 13 décembre par Jean-Paul Delevoye à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique55. Le jour de sa démission du gouvernement, le , un quatorzième mandat à la Fondation Brazzaville56,57, non déclaré, avec une rémunération de 6 330  nets par mois est révélé par Marianne58, ainsi que le fait qu’il se soit trompé sur sa déclaration de patrimoine59. Selon ces déclarations, sa profession de chef d’entreprise agroalimentaire n’est plus d’actualité60.

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