La concentration des terres agricoles reprend sa course

Les Echos
Richard Hiault
Le 25/11/2020

L’inégalité foncière est en hausse sur l’ensemble des continents de la planète révèle un rapport de l’ONG, International Land Coalition. Réformes agraires insuffisantes, poids des multinationales de l’agroalimentaire et financiarisation des terres fragilisent le développement durable des pays.

« L’agriculture est la mère de tous les arts : lorsqu’elle est bien conduite, tous les autres arts prospèrent ; mais lorsqu’elle est négligée, tous les autres arts déclinent […] ». A l’heure où l’insécurité alimentaire progresse sur nombre de continents, la pensée du philosophe grec Xénophon résonne plus que jamais.

La situation pourrait encore se détériorer si l’on en croit le rapport élaboré par l’International Land Coalition (ILC), dont fait partie le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), en collaboration avec l’ONG Oxfam. Si chacun entend plus souvent parler des inégalités de richesses, l’inégalité concerne également les terres arables dans le monde. Et celle-ci progresse aussi.

Globalement, 1 % des exploitations les plus importantes exploitent plus de 70 % des terres agricoles de la planète et s’inscrivent dans le système alimentaire industriel. A l’inverse, 80 % des propriétés agricoles sont de petites exploitations de moins de deux hectares et sont généralement exclues des chaînes alimentaires mondiales. L’étude avance encore que les 10 % les plus riches des populations rurales accaparent 60 % de la valeur des terres agricoles, tandis que les 50 % les plus pauvres, généralement plus dépendants de l’agriculture, n’absorbent que 3 % de cette valeur.

La concentration des terres arables aux mains de quelques-uns reprend sa course ascendante au niveau mondial - ILCLa concentration des terres arables aux mains de quelques-uns reprend sa course ascendante au niveau mondial – ILC

L’Amérique latine en tête

Toutes les régions du monde sont touchées. En la matière, c’est l’Amérique latine qui détient la palme de l’inégalité telle que mesurée par le coefficient de Gini des terres agricoles (0 indique l’égalité parfaite où chacun détient une part égale de terre et 1 l’inégalité totale où une seule personne détient la totalité des terres). L’indice de la zone culmine au-dessus de 0,75, bien au-dessus de celui de l’Amérique du Nord (environ 0,65) ou de l’Afrique (inférieur à 0,55).

L\'Amérique latine où les exploitations peuvent atteindre parfois 22.000 hectares détient la palme des inégalités foncières - ILC
L’Amérique latine où les exploitations peuvent atteindre parfois 22.000 hectares détient la palme des inégalités foncières – ILC

De nombreux pays d’Amérique latine et d’autres pays (souvent colonisés), comme l’Afrique du Sud, où la répartition inégale des terres constituait l’épine dorsale de la richesse et de l’inégalité des actifs à l’époque coloniale, sont encore caractérisés par des inégalités foncières extrêmes. Les réformes agraires visant à redistribuer les terres ont largement échoué à corriger le tir.

En 2016, l’ONG Oxfam, à partir de 15 pays d’Amérique latine, montrait déjà que les 1 % des plus grandes exploitations possédaient plus de la moitié de toutes les terres agricoles. En moyenne, la taille de chacune de ces grandes exploitations est de plus de 2.000 hectares, soit l’équivalant de 4.000 terrains de football. L’Argentine détient le record : la taille moyenne des plus vastes exploitations dépasse 22.000 hectares.

Ruée vers l’or vert

Parmi les causes de cette concentration des terres, le rapport dénonce l’arrivée d’investisseurs qui considèrent les terres comme un actif financier. Le rapport pointe une ruée vers la terre depuis 2000 qui a principalement affecté les économies agraires en Afrique et en Asie, avec un pic de demande en 2010.

En 2018, environ 1.000 transactions de terres agricoles à grande échelle couvrant 26,7 millions d’hectares de terres environ avaient été effectuées. La part de l’Afrique représentait 42 % de ces transactions pour environ 10 millions d’hectares de terres.

Le poids des industriels

Autre effet négatif observé : la concentration de la propriété et du contrôle est de plus en plus importante dans le secteur agroalimentaire, ce qui influence la façon dont les terres sont utilisées. Les systèmes alimentaires dominants à l’échelle mondiale sont contrôlés par un petit nombre d’entreprises et d’institutions financières, motivées par la logique d’un fort retour sur investissement obtenu par les économies d’échelle. Dans ce secteur, les acteurs contrôlent, via l’intégration horizontale et verticale, de larges tronçons de chaînes de valeur spécifiques, allant souvent des semences à la vente au détail en passant par les intrants, ce qui leur permet d’exercer un contrôle important sur les terres pour en tirer le meilleur parti et contribue indirectement aux inégalités foncières.

Le développement durable en danger

Si le creusement des inégalités foncières se poursuit, il aura des conséquences négatives importantes sur le développement économique et social de tous les pays, mais également sur l’environnement, la démocratie et la paix, alertent les auteurs. Le changement climatique est à la fois une cause et une conséquence des inégalités foncières. Il réduit la productivité agricole et force de nombreuses personnes à abandonner leurs terres.

Et tandis que les monocultures de grande échelle, nuisibles à l’environnement, contribuent au changement climatique, les pratiques plus durables des petits agriculteurs et des peuples autochtones sont menacées par les expulsions, la déforestation, la perte de biodiversité et les pressions excessives exercées sur l’eau et d’autres ressources naturelles. « Nos résultats modifient radicalement la compréhension de l’étendue et des conséquences profondes de l’inégalité foncière dans le monde, prouvant non seulement que le problème est plus important que nous le pensions, mais qu’il sape la stabilité et le développement de sociétés durables », déclare dans un communiqué, Ward Anseeuw, chercheur au Cirad. Aux champs Elysées, Xénophon doit en pleurer de rage.

Par Richard Hiault
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