Policier, c’est un rêve de gamine, que j’ai poursuivi malgré les embûches…

Bravo Agnès Naudin, capitaine de police, pour ton courage exemplaire 👍
Son texte « Protéger et servir… deux mots qui font rêver » est extrait du livre collectif « Résistons Ensemble, plaidoyer pour des jours heureux » :
Policier, c’est un rêve de gamine, que j’ai poursuivi malgré les embûches. Une intuition suivie depuis toujours qui a trouvé sa réalisation une fois le concours d’officier en poche. Dix ans après ? Je suis en disponibilité de la Police nationale. En disponibilité parce que je n’ai pas eu le courage de démissionner. Parce que je ne sais pas si j’arriverai à gagner ma vie autrement et que je dois nourrir mon fils que j’élève seule. Disponibilité parce qu’« au cas où », je pourrai toujours y retourner. Mais retourner où et pour quoi faire ? Revenir dans cet enfer ? Ces derniers mois m’ont permis de ne plus avoir peur, d’oser dire ce que je pense depuis que je suis entrée dans la police. Que dire, pourquoi le dire, comment le dire ? Prendre le risque de se faire clouer au pilori pour avoir osé critiquer l’institution et ceux qui en font partie ? Certains ont essayé et se sont frottés à l’IGPN pour avoir enfreint le règlement général d’emploi de la Police nationale, celui qui énonce une longue liste de devoirs : la probité, l’impartialité, l’exemplarité, et les deux que je préfère : devoirs de réserve et de loyauté !
Réserve et loyauté… deux commandements qui scellent notre sort
Depuis plusieurs mois, je me questionne sur l’origine et l’intérêt des devoirs de réserve et de loyauté. Comme s’ils allaient de soi depuis toujours, que l’on ne se posait jamais de question quant à leur véritable pouvoir. Quel pouvoir ? Ne pas avoir le droit de critiquer notre institution revient à permettre les comportements les plus ignobles dont l’humain est capable. Parce que le devoir de loyauté ne devrait pas être envers sa hiérarchie mais bien envers le citoyen, celui que doit servir et protéger le policier. Parce que le devoir de réserve qui commande de se taire devrait plutôt être le droit de réserve. Le droit de dire « non », de dire « stop », de refuser d’obéir lorsqu’il s’agit d’empêcher le citoyen de protester contre le pouvoir politique en place. Parce que la théorie des baïonnettes intelligentes n’a pas été inventée que pour le soldat ou pour condamner Maurice Papon. Parce que tout policier devrait en son âme et conscience se demander s’il est juste d’agir au nom d’un État servile. Parce que non, nous ne sommes pas là pour « casser du jaune » tous les week-ends. Parce que non, nous ne sommes pas là pour vous faire taire. Parce que non, nous ne voulons pas être le bras armé d’une politique libérale qui nous met tous sur la paille. Parce que non, nous ne voulons pas être manipulés par les quelques-uns qui déshumanisent notre société. Parce que non, nous n’avons pas signé pour ça. Parce que non, ça n’est pas notre vocation ! C’est devenu un sacerdoce ! Parce que nous sommes aussi des Gilets jaunes, toujours en ligne, sans avoir le droit de reculer.
Le devoir d’obéissance… à celui qui nous trahit
Oui, je veux obéir. Mais à qui ? De policière, je suis devenue révolutionnaire. Je ne veux plus servir cet État qui ne sert pas celui qui l’a mis en place. Je ne veux plus de cette institution policière à deux têtes qui ne font que se chicorer pour savoir laquelle aura le plus de pouvoir, entre le préfet de police de Paris et le directeur général de la police. Je ne veux plus d’une cogestion entre l’administration et les syndicats qui lui mangent tous dans la main, sachant que l’un reporte toujours la faute sur l’autre et qu’aucun n’est responsable des décisions qui changent profondément la vie des flics. Je veux un service de ressources humaines digne de ce nom, avec une vision, une politique, et une réelle organisation, où le policier est un humain et non un matricule. Oui, je veux obéir. Mais à qui ? Je veux un chef. Un seul. Pas un chef qui donne l’ordre aux policiers de tirer avec des LBD sur des citoyens en colère contre leur président qui les laisse mourir de faim. Pas un chef qui donne l’ordre aux policiers de tirer sur des pompiers. Pas un chef qui dit amen à tout pour être sûr de garder sa place au chaud. Je veux un chef éclairé. Un chef qui ait le courage de dire non au politique quand l’ordre est manifestement immoral, et de protéger les siens lorsqu’ils sont injustement attaqués. Je veux un chef à la tête d’un corps uni et solidaire, et non affaibli par les divisions et guerres intestines. Je veux un chef qui pense à ceux dont il est responsable et à leur bien-être, plutôt qu’à la prime qu’il aura à la fin de l’année. Je veux un chef qui connaisse les mots « empathie » et « bienveillance » et qui réussisse enfin à rassembler policiers et citoyens vers un but commun : la solidarité de tous pour le bien du peuple.
Droit d’être protégé… par son supérieur hiérarchique !
Celui que l’on ne peut pas critiquer, pas remettre en question, celui pour qui souvent le mot d’ordre c’est : « Surtout pas de vagues ». Et vous savez pourquoi ? Parce que c’est lui qui a la grande mission de noter le subalterne. De cette notation dépendent les avancements en grade et les mutations. Donc, soit tu plies sous le joug de ton chef et tu obtiendras ce que tu veux quoiqu’il t’en coûte, soit tu décides de résister aux injustices et c’est direct les oubliettes pendant une durée indéterminée, allant de « jusqu’à ce que tu craques » à « pour toujours ». Et voilà comment on maintient le flic sous emprise… sauf quand il décide de partir. Pour toujours. Donc celui qui est censé nous protéger en réalité nous asservit. Le seul droit que nous avons et pourtant… Cette année nous avons un record ! Le record du nombre de morts. Le compteur des suicidés. Ceux dont on explique qu’ils avaient des situations personnelles difficiles. Ceux à propos desquels on ne veut pas voir qu’être flic aujourd’hui est devenu un sacerdoce et non plus une vocation. On dira que c’est de la faute du citoyen et que les flics crèvent d’un manque de reconnaissance. Et pourtant ce n’est pas ça qui les tue. Non. Ce qui les ronge, c’est l’injustice dans laquelle ils baignent toute la journée dans leur maison ! Un bain d’acide ! Parce que le système est conçu pour diviser et que, de collègues, on devient si facilement ennemis. Pourquoi ? Comment est-ce possible ? Pourquoi n’y a-t-il pas de cohésion dans ce métier aussi difficile ? La raison première, c’est le système. Celui que personne ne veut vraiment s’atteler à réformer car, vous comprenez, « c’est difficile » et « c’est comme ça ». Et surtout, la grande majorité de ceux qui ont la voix pour le faire se tait car la soupe est bonne…
Le seul droit que nous avons… est bafoué quotidiennement quel que soit le maillon de cette longue chaîne hiérarchique. En revanche, il y aura toujours du monde pour venir demander des comptes dès qu’un devoir n’est pas correctement exécuté. C’est la danse entre « La meilleure arme, c’est ton stylo » et « Sortez tous les parapluies » !
Réserve et loyauté…
Que la loyauté reste un devoir et que la réserve devienne un droit. Vous avez aussi le droit de vous insurger contre le pouvoir politique en place. Non seulement celui de manifester, comme vous l’avez déjà fait, mais aussi celui de désobéir. Que ceux qui en ont la possibilité fassent valoir leur droit de retrait. Vous êtes le dernier rempart entre le peuple et son chef. Si le peuple veut changer de chef, ne vous mettez pas en travers de son chemin. Que, pour une fois dans son histoire, la police fasse le bon choix : celui du courage plutôt que celui de la collaboration.
… Deux petits mots qui signifient de gros ennuis à venir pour moi… mais chaque policier le mérite bien.
Agnès Naudin est capitaine de police à la brigade territoriale de protection de la famille. Elle est l’autrice de plusieurs documents au Cherche-Midi comme Affaire de famille : immersion au sein de la brigade spéciale et Affaire d’ados.
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