Procès en appel: Vincent et Arthur deux cordistes morts ensevelis en mars 2012

Quand des proches racontent le drame des accidents du travail

TÉMOIGNAGES de FANNY et MARION
compagnes de Vincent et Arthur 
deux cordistes morts ensevelis en mars 2012

Fanny et Marion étaient respectivement les compagnes de Vincent Dequin et Arthur Bertelli.
Un matin de mars 2012, les vies de ces deux jeunes cordistes sont emportées au fond d’un silo à sucre de l’usine Cristal Union à Bazancourt.

Neuf ans après le drame, Fanny et Marion ont pris la plume pour raconter leur triste expérience.

Il est rare de prendre le temps d’écouter celles et ceux qui restent.
Comment ces vies se retrouvent chamboulées du jour au lendemain.
Comment de tels drames mettent à l’épreuve les corps, les esprits, toutes les petites choses du quotidien et toutes les grandes choses que l’on projetait…
Comment l’on se découvre des forces insoupçonnées pour affronter les épreuves.

Tout cela, Fanny et Marion ont pris le temps de le coucher à l’écrit pour le partager.

Un très beau texte, touchant et précieux en ce qu’il donne à voir une autre facette des drames que sont les accidents du travail.
Et puis, c’est aussi une belle ode aux métiers de la hauteur.
Une passion de la corde, de la montagne et du rocher que Fanny et Marion arrivent très bien à nous faire ressentir.

Neuf ans après le drame, la procédure judiciaire est toujours en cours.
Neuf ans après, les proches d’Arthur et Vincent attendent toujours des réponses.

Mardi 21 septembre se tiendra à Reims le procès en appel de cet accident.

 

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« FLASH-BACK »

Extraits :
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Été 1989 :
J’ai 8 ans, je découvre l’escalade pour la première fois, dans les Alpes, avec mes parents, ma frangine et un guide. Un monde s’ouvre à moi  […]

Au même moment, Vincent fait ses armes sur les blocs de Fontainebleau. Une chance pour lui, sa grand-mère maternelle y réside, il peut donc écumer les blocs et peaufiner sa technique en autodidacte, au gré des week-ends et vacances passés chez elle.

[…]

Septembre 1996 :
C’est notre première rencontre, nous sommes au lycée, en première. […] Je vois Vincent pour la première fois, évoluant sur le mur artificiel du gymnase, tel un acrobate, avec sa gestuelle si particulière, lente et posée, toute en souplesse. Chaque geste parait si naturel et si facile… je suis impressionnée. Il a plutôt un look de danseur classique, avec ses 50 kg tout mouillé et ses « pattes de mouche » moulées dans son caleçon noir (eh oui, on ne choisit pas les modes vestimentaires de l’époque) mais déjà il en impose par sa fluidité et son niveau de technicité.

[…]

Novembre 2004 :

Il est tard, je dors déjà depuis un moment quand Vincent me rejoint dans le lit et me glisse fièrement à l’oreille « ça y est, je suis président ! » Encore à moitié dans le gaz, je ne capte rien et lui demande « président de quoi ? » Il rentre à l’instant de l’assemblée générale du Comité Départemental 51 de la Fédération Française de la Montagne et l’Escalade et s’est proposé, à seulement 25 ans, pour en reprendre la présidence. Il restera président du CD jusqu’en 2012 et son sérieux, sa motivation ainsi que son implication furent salués par ses pairs.

[…]

2007 :
Son CATSC [Certificat d’aptitude aux travaux sur cordes] en poche, Vincent se lance avec entrain dans la vie active de cordiste nomade, intérimaire la plupart du temps. Il enchaîne les missions, à bord de son Partner aménagé, aux quatre coins de la France. C’est un touche-à-tout et il a soif de découverte, mais ses domaines de prédilection sont l’industriel et l’urbain. Il profite aussi des périodes creuses pour passer différentes formations telles que le CACES nacelle, les habilitations électriques H0 B0, N1, zones ATEX etc. afin d’accroître sa polyvalence.

[…]

2010 et 2011 :
La vie se déroule sans encombre, même si les périodes de boulot de Vincent loin de la maison sont souvent difficiles à supporter pour nous deux. Nous attendons impatiemment les vendredis soirs, souvent très tard, quand il rentre enfin profiter d’un peu de repos et de bons moments passés ensemble.

C’est le temps des chantiers d’envergure, avec notamment la maintenance et la peinture des mâts des voiliers de croisière du Club Med. C’est aussi le temps des nouveaux potes de chantier « pour la vie », tels que Loul, Jeannouille, Anne, Luis, Laurent, Robin et bien d’autres avec qui il partage de belles expériences et des chantiers plus ou moins marquants.

[…]

2012 :

13 mars :

Il est environ 15 heures, le téléphone fixe sonne, je m’extirpe en boitillant du canapé pour aller décrocher (toujours cette entorse de cheville qui me donne du fil à retordre). C’est Simon. Bizarre.

Non seulement il m’appelle moi, en pleine journée, sur le fixe, mais en plus il a une voix très étrange.

Rapidement et d’une façon hachée il m’explique le topo : personne n’arrivait à me joindre puisque rares sont les amis ou collègues de Vincent qui ont mon numéro / problème à Bazancourt à la sucrerie, dans le silo (je croyais qu’il bossait à Sillery dans une autre sucrerie) / deux cordistes ont disparu / personne ne sait exactement ce qui s’est passé/ il est sur place, mais on ne veut pas le laisser entrer dans la sucrerie / ils sont ensevelis mais il n’a pas plus d’info pour l’instant / il viendra chez moi plus tard / il ne faut pas que je reste seule.

[…]

15 mars :
Gendarmerie de Witry-les-Reims. Je sors de l’audition accompagnée de mon père, des parents, de la sœur et du frère de Vincent et je découvre, sur le parking, deux familles dans le même état que nous.

Il s’agit des parents d’Arthur, de ses cinq sœurs et de Marion (sa compagne) entourée de ses parents et de son frère. Le contact s’établit immédiatement, nous échangeons sur les modalités, les démarches, les causes probables de l’accident… D’emblée j’avais demandé à Mathieu (le gérant de la SETT Paris qui avait recruté Vincent pour cette mission à Bazancourt) de me mettre en contact avec Marion et avec Fred, l’intérimaire qui était aussi dans le silo et a failli être aspiré complètement par le sucre.

Nous avons instinctivement compris tous les trois, qu’il nous faudrait échanger pour tenter de comprendre ce drame, nous soutenir et nous épauler, même si dans l’état de choc où nous étions, nous ne mesurions pas encore à l’époque l’ampleur de la tâche. Nos destins étaient désormais liés, qui mieux que nous trois pouvait comprendre nos états d’esprit ?

Avec Marion le courant est tout de suite passé : nous avions le même style, presque la même profession (elle est infirmière à l’hôpital) et un certain nombre de similitudes dans nos parcours respectifs, même si j’ai quelques années de plus. Nous sommes devenues comme des sœurs, avec un cœur en miettes à recoller et une furieuse envie de nous battre et surmonter tout ça. Nous nous comprenons mieux que quiconque (certainement mieux que les psychologues que nous consulterons chacune un bon bout de temps) et pouvons sans détour évoquer nos états d’âme, sans craindre d’énerver ni de choquer personne. Nous sommes bien souvent dans le même état, au même moment et quand ce n’est pas le cas, l’une peut remonter le moral de l’autre.

[…]

21 juin 2017 :
Je suis chez mes beaux-parents dans le jardin quand une alerte du quotidien régional s’affiche sur mon téléphone. Je l’ouvre et frissonne malgré l’air étouffant des 35 degrés à l’ombre : un jeune cordiste de 21 ans, Quentin, vient de perdre la vie dans un silo à Bazancourt… Je n’en crois pas mes yeux ! Moment de stupeur et terrible impression de déjà-vu d’une part, puis très vite arrive un sentiment de colère et de dégoût. Je me remémore la première chose qu’instinctivement sans nous consulter, Marion et moi avions dite à nos avocats respectifs : « Pour Arthur et Vincent, il n’y a plus rien à faire, un procès ne les ramènera pas. Mais surtout, faites-en sorte que ça en se reproduise pas ! » Le pire vient de se reproduire.

Conclusion de Marion:
Neuf ans après la perte d’Arthur je me demande encore souvent comment cette plaie pourra se refermer tant elle est douloureuse.

Pourtant le temps nous a permis de sécher nos larmes, d’esquisser de nouveau un sourire. De redonner du sens à notre vie, de belles notes d’optimisme.

Mais notre quotidien est un partage constant entre la violence de ce bouleversement émotionnel et notre reconstruction.

Ce drame nous a sûrement fait grandir trop vite Fanny et moi. Nous qui nous croyions invincibles dans nos couples si solides, nous avons perdu notre insouciance à jamais.

Aujourd’hui je vis chaque instant comme un moment unique, je sais trop bien que la vie ne tient qu’à un fil.

Il y a peu de temps, alors que nous étions à table en train de dîner ma petite famille et moi, Léna ma fille aînée, âgée de 5 ans, me demande pour le dessert un petit suisse avec du sucre.

Elle regarde alors la boite de sucre avec insistance et me demande : « Maman comment on fait le sucre ? » je vois des étoiles dans ses yeux, elle qui est si gourmande et aime tant cette substance à la saveur si douce qui, moi, me rend amère.

Je lui réponds vaguement que le sucre peut provenir de la betterave ou de la canne à sucre.

Elle me regarde et rétorque « Je ne comprends pas », à cet instant je sais que je ne vais pas m’en tirer comme ça. Je cherche alors un petit documentaire pour enfants qui explique en dix minutes la fabrication du sucre.

Le silence se fait dans la maison et tous les quatre nous regardons cette vidéo explicative, même Zoé qui n’a que 3 ans semble captivée.

Lorsqu’apparaissent les silos sur l’écran les larmes coulent sur mon visage, je ne peux les retenir.

Mon mari, leur papa, m’attrape la main et la serre fort.

La vidéo est terminée, Léna est satisfaite, elle va avoir des choses à raconter en classe demain.

Moi j’ai le cœur noué, j’ai envie de crier, de pleurer, je suis si mal…

Pourtant je le sais, un jour je vais devoir leur raconter.

LIRE le TÉMOIGNAGE INTÉGRAL
FANNY ET MARION 
un film de Elie Cuxac
Atelier Cinéma Université de Paris Année 2020 – 2021
En parallèle du témoignage écrit que nous offrent Fanny et Marion, des étudiants en cinéma ont choisi de capter leurs témoignages au travers d’un court documentaire.
Une belle vidéo qui revient sur l’accident de travail qui a coûté la vie à leurs compagnons et sur les années d’attente que justice soit rendue.
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Réalisé par Elie Cuxac
Image de Sarah Faget
Son de Camille Charles
Monté par Camille Charles, Elie Cuxac et Sarah Faget
Réalisé dans l’Atelier de Master «  Corps étranger »,
dirigé par Sophie Bredier
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