Bien comprendre les leçons du Chili, par Vincent Presumey

Nouvel article sur Arguments pour la lutte sociale
par aplutsoc

La victoire de Gabriel Boric Font à la présidentielle chilienne de ce dimanche 19 décembre 2021, candidat du Frente Amplio, sur José Antonio Kast, candidat des capitalistes et des militaires, symbole du régime Pinochet, par 55,86% contre 44,14% des suffrages exprimés, avec 52,67% d’abstentions, sonne comme un évènement important sur l’arène mondiale. Elle éveille des images et des souvenirs qui ont leur importance, mais il est nécessaire, pour commencer, de la situer dans les développements présents.

La « transition à l’espagnole » consistant à préserver l’armée et l’État de Pinochet a commencé au Chili en 1988, avec un rôle clef joué par le PS « rénové » allié à la démocratie-chrétienne. Cette combinaison ayant épuisé ses possibilités, la droite néo-libérale, dont aucune contre-réforme n’avait été atteinte, revient directement au pouvoir en 2010 avec la présidence du riche capitaliste corrompu Sebastian Pinera, mais elle est combattue par un puissant mouvement de la jeunesse et des étudiants, celles et ceux qui ont grandi depuis la « transition », qui exigent la gratuité des études et n’acceptent plus misère et précarité.

Ce mouvement est porteur de ce qui va grandir et exploser à la fin de la décennie. Une puissante vague féministe, largement dirigée contre la hiérarchie catholique, de portée internationale, et des revendications écologistes s’y ajoutent de manière fondamentale à partir de 2017-2018. Puis, à partir du 18 octobre 2019, lorsque de milliers des jeunes et de pauvres refusent la hausse des prix du ticket de métro, éclate une crise révolutionnaire dans laquelle les plus larges masses cherchent à affronter directement l’armée golpiste, qui tire, éborgne et viole, mais que les manifestants affrontent directement. Des comités élus par la population apparaissent dans les quartiers.

Cette « insurrection populaire » s’inscrit dans une vague internationale dont elle est l’un des points forts, et qui affecte aussi bien des États « néolibéraux » dont le Chili est l’archétype, que des États « anti-impérialistes », dans toute l’Amérique latine de Haïti à la Bolivie en passant par le Nicaragua et le Venezuela, et au Proche et Moyen Orient où reprennent alors les « révolutions arabes » (Algérie, Soudan, Irak).

Comme au Soudan, la crise révolutionnaire chilienne de l’automne 2019 pose la question du pouvoir et singulièrement de la destruction de l’armée et du corps des officiers, et rapidement monte l’exigence d’une assemblée constituante souveraine.

Durant l’année 2020, au Chili comme ailleurs, répression, pandémie et utilisation répressive de la pandémie, se conjuguent pour ralentir la lame de fond, mais elle est toujours là. Le parlement réactionnaire est contraint de convoquer un référendum en octobre 2020 sur le maintien ou non de la constitution existante. Les 78% de voix pour un changement signifient une exigence très majoritaire de rupture au niveau de l’État, pour en finir avec l’héritage de Pinochet. S’ensuit l’élection d’une « assemblée constituante ». Les guillemets s’imposent car il y a un problème : l’État, l’armée, les officiers, les assassins, et les voleurs, sont toujours là, et la constituante n’est donc pas souveraine, car elle a été concédée par le pouvoir ébranlé et pas réalisée directement par le peuple insurgé. Elle n’est dans ces conditions élue, en mai 2021, que par 43,43% du corps électoral.

L’égalité des femmes et des hommes et les droits des indiens Mapuches sont les deux sujets que la constituante octroyée a réellement posés, sans les résoudre. Sur l’ensemble des questions constitutionnelles et sociales, l’enlisement des débats, la poursuite des reculs sociaux et de la pandémie, ont nourri une désaffection populaire qui ne signifie pas démobilisation, mais interrogation et recherche d’une issue, laquelle n’est possible qu’en détruisant l’État existant et en réalisant la démocratie, et ont aussi permis une radicalisation des secteurs réactionnaires de la société voulant en finir avec la « chienlit », pour reprendre une vieille expression gaullienne.

Les institutions existantes continuant à fonctionner pendant que la constituante octroyée est censée préparer une Magna Carta (loi fondamentale, dans laquelle il apparaît clairement que ni le corps des officiers, ni la propriété privée des moyens de production, ne seraient mis en cause), pour l’été 2022, des élections présidentielles ont donc eu lieu, qui, dans ces conditions, étaient les élections de tous les dangers.

C’est ce qu’a bien montré le premier tour, le 21 novembre dernier. Le « vainqueur » apparaît comme étant José Antonio Kast, qu’on ne saurait mieux définir que comme un pinochetiste avec une louche de Bolsonaro, qui a exploité à fond le repoussoir vénézuélien dans sa campagne, avec près de 27,91 % des suffrages exprimés. Suit Gabriel Boric Font, désigné par la primaire du Frente Amplio, contre le candidat du PC, avec 25,82%. Boric est l’ancien porte-parole du mouvement étudiant de 2011, ce qui fait sa popularité, mais son orientation est toute de compromis : dans l’État et avec l’économie existants, on va refaire un « État providence » et établir un système de retraites d’État à la place du système pinochetiste de retraites par capitalisation. Ensuite nous avions Franco Parisi, « droite populiste antisystème » réfugié aux États-Unis pour des raisons fiscales (!!), d’où il a fait campagne : 12,81%. Sebastian Sichel, « droite libérale » : 12,79%. Yasna Provoste, héritière de la coalition PS/démocratie chrétienne : 11,60%. Marco Enriquez-Ominami, fils d’un dirigeant du MIR tué sous Pinochet, est un dissident du PS ayant formé son propre parti, militant pour la nationalisation du cuivre : 7,6%. Eduardo Artes, d’origine maoïste, dirigeant d’une « Union patriotique » se réclamant d’Allende et de … Maduro : 1,46%. Le tout avec plus de 53% d’abstentions.

Au vu de ce premier tour, si l’on raisonne de manière convenue, Kast avait gagné. Le total des candidats issus du mouvement ouvrier (Boric, Provoste, Enrique-Ominami, Artes), si tant est qu’il ait un sens vu leur diversité, susceptible de se reporter « normalement » sur Boric, est de 46,48%. Le premier tour, au Chili et dans toute l’Amérique latine, a été un coup de gel : le retour des héritiers directs de Pinochet se profilant …

Toute euphorie sur le second tour doit donc être mitigée du sentiment de défaite qu’avait imposé, accablant, le premier tour. Mais surtout, et on aborde là les images et souvenirs plus lointains s’agissant du Chili, la pire des erreurs serait de se raconter que c’est par de prétendues « classes moyennes », finalement pas si « radicales » au sens de la « gauche radicale », que Boric, avec un programme modéré, aurait finalement gagné contre toute espérance. Après la défaite et l’assassinat d’Allende, on avait déjà eu droit, au niveau international, à cette interprétation : Allende avait soi-disant fait peur aux bourgeois et aux modérés, alors qu’il avait poussé le compromis jusqu’à nommer Pinochet dans son gouvernement, et le PC italien notamment, annonçait qu’après cette terrible expérience il fallait en venir à un « compromis historique » … dont on connaît la suite, la longue suite.

Boric n’a pas gagné parce qu’il avait un « programme modéré » et ce ne sont pas d’imaginaires « classes moyennes » qui l’ont sauvé. Il nous manque encore une analyse serrée des processus électoraux d’entre les deux tours, mais des suppositions vraisemblables s’imposent. L’abstention a diminué mais pas considérablement – elle reste de 52,67% – mais des mouvements plus amples sont sans doute derrière ces chiffres. L’électorat de « gauche modéré » était battu, complètement démoralisé depuis le 21 novembre, et n’y croyait pas.

Par contre, dimanche dans la journée du vote, les lignes de bus reliant les quartiers pauvres de Santiago aux bureaux de vote étaient curieusement coupées, et la solidarité populaire s’organisait pour aller voter. Il est vraisemblable que l’électorat « modéré » n’a pas fait gagner Boric mais s’est en bonne partie abstenu ou a même voté Katz. Et que c’est une partie, la plus mobilisée, des abstentionnistes des quartiers populaires et des couches de la jeunesse qui ont fait la crise révolutionnaire de l’automne 2019, qui sont allés porter un coup aux militaires et aux exploiteurs, pour éviter une défaite. Et ils sont sortis dans la rue dimanche soir. Et quand Boric leur a dit qu’il aller tendre la main à Katz, ils ont hué et hué encore …

A l’échelle de l’histoire, le Chili est un symbole et plus que cela. La politique de front populaire d’Allende, étayée par le PC et aussi par le MIR, a conduit à une terrible défaite et à la mort d’Allende, le 11 septembre 1973. Le Chili a alors été le prototype du néolibéralisme des Chicago boys. C’est ce que Boric dit vouloir changer. Mais ce changement est impossible sans toucher à la propriété privée des moyens de production, et de façon plus immédiate encore, sans affronter le corps des officiers et l’armée, que le peuple veut, à juste titre, détruire. Leur destruction est la condition de toute démocratie.

Ces leçons chiliennes là valent bien entendu très au-delà du Chili. Franchement, si vous pensez que pour la France, la leçon du Chili c’est « la gauche s’est unie en faisant une primaire et alors elle a gagné », c’est que vous n’avez rien compris au Chili, ou la « gauche unie par une primaire » était en réalité, le 21 novembre au soir, désunie et perdante.

En France aussi, les forces profondes du prolétariat ont été actives ces dernières années. En France aussi la question est de ne pas laisser ce régime et son appareil d’État, le régime du coup d’État du 13 mai 1958 et de tous les petits coups d’État de Macron, nous porter un coup, et donc de lui porter, nous, le prolétariat, la jeunesse, les femmes, un coup direct. Au Chili, prolétariat, jeunesse, femmes, se sont saisis entre les deux tours du vote Boric pour signifier à nouveau, malgré Boric, et comme elles et ils l’ont fait déjà dans l’insurrection de 2019 et dans le référendum, qu’elles et ils ne veulent plus de cet État, de cette armée, de ces exploiteurs. En France, la dynamique de l’abstention active majoritaire, suite des Gilets jaunes, des grèves pour les retraites, expression des grèves actuelles, c’est notre vote Boric à nous, pour porter un coup à ce régime, pour ouvrir les brèches vers la démocratie.

VP, le 20/12/2021.

aplutsoc | 20 décembre 2021

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