« Don’t look up », peinture de l’absurde en taille réelle

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Comme un bon nombre de Terriens depuis le 5 décembre, date de sa sortie sur Netflix, Nicolas Dufrêne a vu Don’t look up : déni cosmique, d’Adam McKay. Dans cette chronique, le Haut fonctionnaire, économiste et directeur de l’Institut Rousseau, explique en quoi ce film constitue, selon lui, « une critique réussie de la montée du relativisme, du cynisme et de l’apathie qui gangrènent le monde  ». Attention, spoilers !

Nicolas  Dufrêne
– 30 décembre 2021
Image extraite du film « Don’t look up : déni cosmique », d’Adam McKay (2021) / © Netflix

C’est un film amusant mais surtout intéressant que Don’t look up. Au-delà de la comédie satirique parfois un peu vulgaire (juste à la mesure de notre monde), il met en lumière le malaise de notre civilisation, celui qui se révèle quand nous nous confrontons à l’absurde sans pouvoir y réagir ou changer le cours des choses (attention, spoiler par la suite). L’absurde, c’est ce que vivent deux scientifiques (le professeur Mindy et la jeune scientifique Dibiasky) qui découvrent qu’une comète va heurter la terre mais s’aperçoivent aussitôt que, de la présidente (véritable Trump au féminin jouée par Meryl Streep) aux médias, leur découverte ne fait que s’ajouter à un cirque médiatique dont seules l’audience et l’outrance guident les priorités.

Car non seulement leur bouleversante découverte, qui devrait accaparer l’attention, est reléguée à l’état de fait divers, mais sa présentation même doit respecter le format des médias, faussement convivial et accessible. Invités à un talkshow, ils ne disposent finalement que de quelques minutes pour présenter leur découverte, alors que l’émission fait la part belle à l’histoire de cœur grand-guignolesque entre Ariana Grande et son compagnon rappeur.

Comme l’écrivait Bourdieu, on peut dire ici que le fait divers, omniprésent dans les médias, est celui qui fait diversion des vrais problèmes. La priorisation des enjeux n’existe plus, donc la pensée disparaît dans un maelstrom confus de news qui disparaissent aussi vite qu’elles apparaissent. La présentatrice du talkshow l’incarne parfaitement : blasée, vide et sans attache réelle, elle passe d’un sujet à l’autre, d’une relation à l’autre, dans un relativisme poussé au point que les évènements n’ont plus pour elle aucune singularité, ni aucune importance. À l’instar de cette présentatrice, l’un des grands intérêts du film est que les personnages, pensés comme des caricatures, touchent très juste à de multiples moments.

Deux stratégies se mettent alors en place : Mindy (Di Caprio) accepte de jouer le jeu des médias et de dédramatiser, quitte à se compromettre, tandis que la jeune Dibiasky explose en plein direct pour crier sa colère face à l’apathie régnante. Son cri du cœur fait temporairement monter l’audimat mais la sanction ne tarde pas à tomber : pour avoir bousculé les codes des médias sans y avoir été invitée au préalable, elle devient persona non grata. Elle ne sera plus réinvitée. Alors qu’elle est à l’origine de la découverte de la comète, les honneurs iront finalement au professeur Mindy, dont l’image plus lisse est plus rassurante pour le grand public et pour les décideurs. D’autant que ce dernier semble prêt à toutes les compromissions, jusqu’à s’engager dans une liaison avec la présentatrice du show. Comble de l’humiliation pour la jeune Dibiasky, son cri de colère sincère et légitime devient un mème : elle est tournée en dérision, perçue comme folle, par une foule ignare qui englobe jusqu’à sa famille et ses proches.

Un curieux renversement s’opère dans notre société du divertissement : c’est le futile qui devient important, et l’important qui est caricaturé

Le film met ainsi habilement en scène un constat cruel. À force de ne pas donner d’importance aux choses sérieuses, et de prétendre que l’on ne prend pas au sérieux les choses futiles pourtant regardées à longueur de journée, un curieux renversement s’opère dans notre société du divertissement : c’est le futile qui devient important, et l’important qui est caricaturé. L’accessoire devient l’essentiel et inversement. Ainsi, ce n’est pas d’Ariana Grande et de ses histoires de cœur grand-guignolesques avec son rappeur de compagnon qu’on se moque, mais bien de la scientifique qui a découvert la comète. Mindy pousse cette logique jusqu’au vice involontaire en exprimant sa tristesse pour la rupture de la star, qu’il ne connaissait pas l’instant d’avant, et dont elle fait ses choux gras.

La télévision mainstream, grand public, joue ainsi le rôle que Paul Nizan prêtait à la philosophie dans Les chiens de garde (1932) : elle « a pour mission de faire accepter un ordre en le rendant aimable, en lui conférant la noblesse, en lui apportant des justifications. Elle mystifie les victimes du régime bourgeois, tous les hommes (ou les femmes en l’occurrence) qui pourraient s’élever contre lui. Elle les dirige sur des voies de garage où la révolte s’éteindra ». De fait, Dibiasky, moquée et écartée, finit caissière dans un supermarché, après avoir tout perdu. Les seules émotions autorisées à la télévision sont celles que l’on prend soin de fabriquer et de délimiter soigneusement auparavant.

Même le Dr. Clayton « Teddy » Oglethorpe, brave fonctionnaire qui sert depuis vingt ans au Bureau de coordination de la défense planétaire (bureau qui existe vraiment pour détecter les astéroïdes qui pourraient représenter une menace), qui tente de leur apporter un soutien après avoir vérifié leurs calculs, se heurte au mépris de la présidente (« Qui êtes-vous ? ») qui ne s’intéresse qu’aux élections. Ici, c’est le cynisme politique classique qui en prend un coup : combien de voix peut me faire perdre ou gagner votre noble cause ?

Le pouvoir politique cède face au techno-illusionisme de soi-disant visionnaires, que l’on vénère quand ils imaginent pouvoir révolutionner la monnaie en nous faisant retourner deux cents ans en arrière

Discrédités par la télévision, ignorés par la politique, le secours leur vient temporairement de la communauté scientifique, qui confirme leurs analyses. Au pied du mur, la présidente comprend enfin qu’elle peut tirer parti de la situation et se résout à mettre en place une mission pour dévier la comète. Mais les fusées tirées opèrent soudainement un demi-tour. Un ordre vient de tomber d’une puissance supérieure : un milliardaire industriel technophile (mélange d’Elon Musk et de Zuckerberg) a découvert que la comète est remplie de terres rares utiles pour la construction de téléphones portables et d’ordinateurs. Fidèle à sa promesse de révolutionner le monde tout en soulageant l’humanité de ses maux, la Silicon Valley entre alors en scène et veut courir le risque de fragmenter la comète pour récupérer les métaux précieux à l’intérieur. Le pouvoir politique cède face au techno-illusionisme de soi-disant visionnaires, que l’on vénère quand ils font du tourisme spatial ou quand ils imaginent pouvoir révolutionner la monnaie en nous faisant retourner deux cents ans en arrière (le clin d’œil cynique à l’absurdité des crypto-monnaies m’a particulièrement plu).

La technologie du milliardaire technophile et l’ensemble des données personnelles qu’il récolte lui permet d’ailleurs de faire taire les scrupules du professeur Mindy en l’impressionnant par la révélation de sa mort prochaine : une mort solitaire et triste (prédiction que ce dernier déjouera finalement grâce à un acte d’amour et de pardon que les algorithmes ne pouvaient pas anticiper).

La société se divise alors : entre ceux qui veulent faire du business avec la comète, ceux qui veulent l’écarter pour sauver l’humanité, ceux qui ne veulent pas voir (« Don’t look up ») et ceux qui préfèrent ouvrir les yeux. Parmi ceux qui ne veulent pas voir, toute une série de gugusses qui ne croient pas à la réalité de la comète malgré les preuves (le changement climatique est évidemment en toile de fond tout au long du film), mais aussi des profiteurs de guerre qui font du business tout en affirmant ne pas prendre parti (un film intitulé « Total devastation » est prévu pour faire un carton avant l’arrivée de la comète).

Impossible de ne pas penser à la crise du Covid-19. S’ensuivent des péripéties liées au contexte international : comme l’on peut s’y attendre, les grandes Nations n’arrivent pas à s’accorder pour trouver une réponse internationale commune au problème. La mission russo-chinoise échouant, seuls les États-Unis et la solution techno-business demeurent.

Elle échoue, évidemment, et la planète prend de plein fouet les fragments de météorites. C’est la fin. Celle qui était prévisible et prévue mais que personne n’a voulu prendre au sérieux. Mais alors que toute vie disparaît sur terre, un vaisseau emmenant une petite communauté d’ultra-riches s’échappe vers une planète lointaine. La moitié meurt pendant le voyage. Mais pour les survivants, la nouvelle terre semble à première vue accueillante et belle. Les ultra-riches, ceux-là même dont la quête de richesses et la cupidité ont privé l’humanité des chances de s’en sortir, sortent de leurs vaisseaux, nus comme des vers dans leur nouveau jardin d’Eden. Loin de tous, coupés de leurs racines, enfin séparés, physiquement et métaphoriquement, de l’humanité mourante, ils croient avoir trouvé leur paradis. Ils se sont en fait condamnés à l’enfer. L’on comprend qu’ils vont se retrouver rapidement en danger dans leur nouveau ghetto, sans les défenses que leur procurent habituellement leur statut social. Ils sont riches et vivants mais ils sont nus et sans protection. La présidente sera la première à en mourir, dévoré par une bestiole inconnue (ce fut la seule prédiction juste du milliardaire technophile qui avait prévu la mort brutale de la présidente).

Le film constitue une critique réussie de la montée du relativisme, du cynisme et de l’apathie qui gangrènent le monde

Par flèches croisées, tirées dans tous les sens, le film s’avère réjouissant car il permet de ressentir l’absurdité du monde. Il constitue une critique réussie de la montée du relativisme, du cynisme et de l’apathie qui le gangrènent. Il met à nu une pensée et une organisation sociale lâches, dans laquelle toute une série de personnages malsains parviennent à faire régner l’illusion, en ne s’attaquant jamais avec courage aux problèmes. Dans cette société de la compromission, de la lâcheté, des faux-semblants, ceux qui tentent de soulever les problèmes par leur réflexion se heurtent au silence ou au mépris. On se rappelle alors de Camus et du mythe de Sisyphe : « l’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde ». Le silence déraisonnable est ici omniprésent, derrière le bruit assourdissant du divertissement et du spectacle.

Pour Mindy comme pour Dibiaski, l’absurde est finalement surmonté par l’humanisme dans une conclusion très camusienne : revenus de leurs errements médiatiques et de leurs colères, impuissants face au navrant spectacle du monde, ils décident d’attendre le moment fatidique ensemble, avec la famille de Mindy, le brave fonctionnaire et l’amoureux de Dibiasky. Ils se rappellent alors des souvenirs qui ont marqué leur existence et lui ont donné un sens, et finissent apaisés car ils ont tout essayé pour prévenir les humains du danger qui pesait sur l’humanité. Ils retrouvent ainsi le sens réel de l’humanité : face à l’absurde, ce qui compte, c’est de donner un sens à notre existence, qui nous rapproche des autres humains, à leur secours, quand le cynisme et l’égoïsme nous en éloignent. Fable morale certes, mais pas si inutile à méditer par les temps qui courent.

 

 

Nicolas  Dufrêne
– 30 décembre 2021
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