RELANCE DES GREVES ET RENOUVEAU DES MANIFESTATIONS ANTI PASS

RELANCE DES GREVES ET RENOUVEAU DES MANIFESTATIONS ANTI PASS : UN DEBUT D’ANNEE 2022 PARTICULIEREMENT CHAUD
QUELLES VONT ËTRE LES SUITES ?
Bien que les médias aient majoritairement passé sous silence le succès des manifestations du 8 janvier – et quand ils en ont parlé c’est surtout de celles de l’extrême droite ? histoire de continuer à donner un alibi aux directions syndicales et de gauche pour leur absence -, le gouvernement a quand même du reconnaître qu’il y avait 105 000 manifestants d’après ses comptes, ce qui signifie qu’il y en avait en réalité au moins le double. Ce qui est exceptionnel si tôt en début d’année.
DEBUT D’ANNEE EXCEPTIONNEL
De même, il est exceptionnel que dés le 3 janvier, les grèves, principalement pour des hausses de salaires, aient repris en nombre dans la foulée de la vague de décembre. Il est encore exceptionnel que les manifestations de soignants aient recommencé dés le vendredi 7 janvier et continueront tous les vendredis avec également des grèves de sages-femmes qui se poursuivent ou des grèves qui reprennent dans les réanimations, les urgences et d’autres services hospitaliers.
Il est toujours exceptionnel et totalement inédit que si tôt dans l’année, les appels à la grève pour les jours et semaines à venir sortent de partout, en commençant au niveau national par une grève de la santé, du médico-social et des travailleurs sociaux le 11 janvier que viennent de rejoindre les agents territoriaux, et une autre des enseignants le 13 janvier, tandis que les professeurs de nombreux collèges et lycées se sont déjà mis en droit de retrait. C’est exceptionnel parce que tout cela est accompagné par la grève des éboueurs de Toulouse qui continue, celle de la SAM aussi, comme encore dans certains secteurs de la Poste, des bibliothèques, des piscines, des grèves chez Dassault qui s’intensifient, des grèves chez Naval Group, des grèves dans les transports urbains qui ne cessent pas et des grèves qui reprennent à la SNCF, des grèves dans les assurances ce qui est peu fréquent, des grèves des sans papiers qui se coordonnent, et puis bien d’autres qui continuent ou commencent dans des entreprises privées et puis encore une multitude d’appels à la grève nationale dans les jours qui viennent dans de grosses structures comme chez Total, à Air Liquide, dans l’énergie, à Pôle Emploi, les transporteurs de fonds ou encore les intermittents du spectacle et bien d’autres encore.
Ce qui est exceptionnel également et qui traduit la poussée de fond qui s’exerce, c’est que non seulement les syndicats CGT, Solidaires, FO participent ou appellent à ces grèves mais que bien des syndicats CFDT ou CFTC le fassent à la base aussi alors que la grève n’est vraiment pas leur arme favorite.
Ce qui est exceptionnel enfin, c’est qu’une partie non négligeable de ces grèves ou de ces appels à la grève, invitent à la convergence, à la continuité de la lutte ou à la prise en main des luttes par la base.
Ainsi, les agents du travail social appellent à la mobilisation tous azimuts du 11 janvier au 1er février avec des Assemblées générales et des coordinations et partout où c’est la possible à la reconduction des grèves. Ceux de la santé appellent à l’action tous les vendredis en dehors des cadres syndicaux. Dans l’éducation, les appels à la grève se font souvent non seulement le 13 janvier pour leur journée nationale mais aussi, par exemple en Haute Garonne,le11 janvier, la journée de la santé et du médico-social, en argumentant que le problème de santé est aussi le motif de la grève des enseignants du 13. Ils font donc du 11 une journée de préparation au 13 et des deux journées, les11 et 13, une préparation à la mobilisation interprofessionnelle du 27 janvier.
Ce sont encore les assistants d’Education qui eux sont appelés à une semaine entière de grève après le 19 janvier. Ce sont aussi les salariés de l’Énergie qui ont une journée nationale de grève le 25 janvier mais reconductible et qui sont appelés à continuer au moins jusqu’à la journée nationale du 27 sinon plus loin ou encore ceux de Pôle Emploi qui sont appelés le 27 janvier mais aussi à continuer la grève jusqu’à leur journée nationale de grève le 1er février. Tout cela sans oublier les grèves générales qui en sont à leur 56e jour en Guadeloupe et 49e jour en Martinique et qui associent la lutte contre le pass et l’obligation vaccinale aux luttes pour les salaires, les prix, l’emploi ou l’environnement…
QUAND LA QUANTITE SE CHANGE EN QUALITE
On aurait donc tort de se dire qu’il y a là seulement beaucoup de grèves et de ne pas y prêter plus d’attention que cela, y compris et surtout pour ceux qui sont immergés dans les élections présidentielles, et qui ne mesurent pas l’impact que ces luttes peuvent avoir sur ces élections, j’y reviendrai. Parce que s’il y a beaucoup de grèves, l’important à retenir est que le quantitatif pourrait bien se changer en qualitatif.
En ce sens, il faut remarquer que le noyau de ces grèves et luttes se tient dans le secteur du lien social, santé, médico-social, travail social, aides à domiciles, animation, maisons de retraites, aides à l’enfance, éducation, commerce, culture… C’est-à-dire, d’une part, que ce sont des grèves de femmes, dans des secteurs professionnels souvent moins organisés que les hommes, mais qui sont à l’origine de tous les chambardements intervenus dans les mouvements sociaux ces dernières années, des Ehpad aux Gilets Jaunes et, d’autre part, que les luttes dans ces métiers qui tissent le lien social, vont bien au delà des revendications économiques mises en avant, salaires, effectifs, conditions de travail pour porter une autre manière de vivre, plus solidaire, plus généreuse, plus humaine car la destruction de leurs conditions de travail, signe aussi la destruction d’un mode de vie et d’une société plus solidaire.
C’est pourquoi, malgré les divisions corporatistes syndicales, la conjonction qu’on voit apparaître par exemple entre les journées des 11 et le 13 janvier dans certains endroits, de la santé, du médico-social, des travailleurs sociaux, des Ehpad, aides à domicile, soutiens à l’enfance amis aussi de l’éducation, pourrait être le signe d’un mouvement commun à suivre, pour d’autres valeurs, un autre monde. C’est-à-dire que ce qui anime au fond ces grèves contre la destruction de leurs métiers et qui les pousse à franchir des frontières, des habitudes et des préjugés est le maintien du lien social pour une humanité meilleure. Or ? on n’enferme pas ces préoccupations dans des revendications et de simples journées de luttes surtout catégorielles. Elles débordent toujours à un moment ou à un autre.
C’est pourquoi, à chaque fois que les femmes sont entrées en lutte, même avant ces métiers du lien mais avec depuis longtemps les mêmes responsabilités sociales dans le cadre familial, ce sont des révolutions qu’elles annonçaient.
Tout cela pour dire que les manifestations anti-pass du samedi 8 janvier et les samedi suivants pourraient bien être elles aussi encore autre chose qu’un ou des samedis de manifestations réussis contre le pass vaccinal. Il est bien plus probable qu’en s’enchevêtrant durant tout le mois de janvier et probablement février avec une multiplication de grèves et de colères pour des hausses de salaires ou contre le manque de moyens dans la santé et l’école, que ces samedis et ces grèves s’imprègnent mutuellement pour tendre vers un seul mouvement et ouvrent une nouvelle phase dans les luttes, qui ne sera d’ailleurs peut-être pas que nationale mais s’ouvrira en direction d’un mouvement à l’échelle européenne, le 8 janvier ayant été une première journée de mobilisation européenne.
Dés lors, dés que le mouvement actuel de grèves prendra un caractère visiblement national et général, et il se dirige vers cela, la fusion des deux mouvements apparaîtra de plus en plus à beaucoup comme une nécessité. Si cette prise de conscience ne se fait pas largement déjà avant la journée de mobilisation interprofessionnelle du 27 janvier, il est sûr qu’elle se fera autour de cette date.
On tendra d’autant plus vers cette fusion que le mouvement anti-pass est grandement animé par des Gilets Jaunes, qui ne sont pas qu’anti-pass mais aussi contre la hausse des prix et pour une société plus démocratique, faisant ainsi le lien entre la question des libertés autour du covid avec celle des salaires et des moyens dans la santé et l’école. De plus un certain nombre de Gilets Jaunes souhaitent depuis déjà un moment faire le lien avec le mouvement des salariés en grève.
L
ES ELECTIONS PRESIDENTIELLES CONDITIONNEES PAR LES LUTTES
Le vieux monde qui n’accorde guère d’importance aux mouvements sociaux actuels et ne perçoit pas leur basculement possible du quantitatif au qualitatif, se maintient en faisant chercher des solutions aux problèmes actuels à ceux qui vivent encore dans son univers mental, au travers de ses vieilles institutions, au premier titre desquelles les élections présidentielles. Elles ne sont en réalité destinées qu’à donner tous les cinq ans un coup de ripolin au système capitaliste d’exploitation et d’oppression, mais elles arrivent néanmoins encore à susciter espoirs et mobilisations, même si c’est en déclin.
Ceci dit, même si le « mur de l’argent », les conseils d’administration qui président aux banques ou à l’industrie sont eux qui dirigent réellement le monde sans être soumis au suffrage universel, il y a quand même une différence si c’est Mélenchon qui est élu ou Macron/Le Pen, Zemmour/Pécresse, ne serait-ce que pour le sens politique que ça prend et l’aide psychologique et politique – ou pas – aux mobilisations sociales. Car la seule vraie question électorale est là. Pas dans les programmes car c’est le Medef qui décide au final, mais dans l’encouragement ou pas aux luttes, quand il y en a.
Or il y en a. En ce sens, si le mouvement social prend de l’ampleur et dure d’une manière ou d’une autre jusqu’en mars ou avril, ce qui est tout à fait possible, c’est lui qui se prononcera sur le scrutin en fonction de cet encouragement possible ou non et ce sera facile alors de choisir quoi faire dans ces conditions.
Aux USA, la question qui était posée aux électeurs, n’était pas tant pour ou contre Biden ou Trump mais pour ou contre le mouvement social puisque les élections avaient lieu dans le sillage du plus grand mouvement social de l’histoire des USA, celui de Black Lives Matter. Et même si Biden ne s’était pas prononcé en faveur de Black Lives Mater, il était sûr que Trump y était opposé à mort. C’est cet enjeu qui a expliqué la très forte participation à ce scrutin et le succès de Biden indépendamment de son programme.
Au Chili, au premier tour des présidentielles, dans ce pays où les mobilisations sociales sont marquantes depuis 2019, l’abstention a été importante parce qu’aucun des candidats, même à gauche ne suscitait d’espoir de réel changement dans les classes populaires. Puis, le candidat d’extrême droite étant arrivé en tête pour le second tour, les jeunes et les ouvriers des quartiers populaires se sont alors fortement mobilisés et ont donné la victoire électorale au candidat de gauche. Ce n’est pas qu’ils aient tout d’un coup changé d’avis sur le candidat d’une gauche très molle, mais ils savaient qu’une victoire de l’extrême droite aurait contribué à démoraliser les classes populaires et par conséquent affaiblir leurs luttes dans la rue et les grèves, ce qui était pour eux déterminant.
En France, l’extrême droite et LR ont tenté comme d’habitude de polariser la pré-campagne sur les thèmes identitaires et anti-immigrés. Mais le retour en force de la pandémie replace les questions de santé et de protection sociale au cœur des préoccupations de la population.
L’exigence d’arrêt de la fermeture de lits et services, d’embauches massives pour l’hôpital public, d’un accroissement des budgets hospitaliers, du médico-social et du travail social, de hausse des salaires donc pour les soignants deviennent des questions vitales, tout comme la mise sous contrôle public de l’industrie pharmaceutiques et de la levée des brevets, à l’heure ou les profits indécents des laboratoires pharmaceutiques apparaissent au très grand nombre comme un scandale, ce qui lie les électeurs aux luttes des professions concernées car les luttes des personnels hospitaliers et de tout le système de santé ou du médico-social portent ces exigences. Leurs luttes, leurs échecs ou succès et le soutien ou l’hostilité que portent les politiques à ces luttes deviennent des acteurs majeurs de la campagne.
En même temps, la hausse des prix s’invite aussi dans la campagne électorale. Toutes les études montrent que le pouvoir d’achat est la préoccupation centrale des électeurs pour le scrutin à venir. Là aussi, les manifestations des Gilets Jaunes contre la hausse des prix et les grèves des salariés pour l’augmentation des salaires, portent dans la rue la préoccupation centrale des électeurs et s’invitent dans la campagne électorale.
Briser violemment aujourd’hui tout près des présidentielles des manifestations d’infirmières par la violence policière n’aurait pas le même effet qu’il y a deux ou trois ans. Il en va de même pour des grèves pour les salaires.
Ainsi les questions sanitaires et sociales, totalement entremêlées, vont influer fortement sur le déroulement de la campagne et son contenu.
Alors que les sondages placent Pécresse, Le Pen, Zemmour et Mélenchon dans un mouchoir de poche quand aux intentions de vote et donc, rendent incertain à ce jour non seulement la participations mais qui sera au second tour contre Macron. Qui plus est, même la place de Macron au second tour peut être remise en cause par la situation sociale et présenter un scrutin inédit.
Les mesures contraignantes (couvre-feu, confinement) qui ont été utilisées jusqu’à présent deviennent de plus en plus impraticables car elles sont vécues comme toujours plus insupportables et de moins en moins efficaces par un nombre toujours plus large de gens.
Pour le moment, Macron qui a les yeux fixés sur la présidentielle, cherche à limiter l’exaspération qui pourrait s’exprimer dans les urnes au mois d’avril et le dégager dés le premier tour. Pour cela, il tente de faire peser sur les non vaccinés toute la responsabilité de la situation et des contraintes qu’il impose, en tuant leur vie sociale, voire en les privant d’emploi et de salaire. Son but avec ce bouc émissaire est d’une part de dissimuler ses propres responsabilités dans la situation avec sa destruction de la santé publique, et d’autre part de diviser les milieux populaires en enchaînant à son char vaccinal les directions syndicales et certaines de directions politiques de gauche. Les dernières déclarations de Macron « Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder » vont dans ce sens. Mais de fait, par cette surenchère électorale, il élargit la politisation des mouvements sociaux, car beaucoup ont envie d’être aussi des « emmerdeurs » contre Macron et pas seulement les non vaccinés. Ainsi, non seulement le refus de la vaccination devient encore plus un acte de résistance à Macron… mais également les luttes dans la santé et tout le service public voire même les luttes pour les salaires, qui peuvent très rapidement en prenant de l’extension gagner le statut « d’emmerdeurs » et surtout en s’unifiant « emmerder » encore pus fortement le gouvernement, Macron et toutes les forces politiques hostiles aux milieux populaires.
Il est donc non seulement impossible à cette date de définir quels vont être les enjeux des présidentielles pour les classes populaires mais même quelle sera la configuration de ces présidentielles. Tout peut changer très rapidement.
L’essentiel va dépendre de la mobilisation et des luttes sociales. C’est pourquoi, il sera toujours temps, aux côtés et avec les personnes et les militants en lutte, en étant très attentif aux changements d’état d’esprit des milieux populaires, de se poser les questions électorales au moment même où le mouvement social commencera lui-même à se les poser. Aujourd’hui, il veut juste gagner ses luttes, ce qui est primordial et essentiel pour la suite. C’est pourquoi encore, plutôt que d’user son temps à essayer de mettre en place des comités électoraux en tous genres, constituants, unitaires ou autres, il s’agit aujourd’hui et maintenant de tout faire pour que les luttes sociales et les grèves aient leurs comités, leurs organes démocratiques de décision, Assemblées Générales, comités de grève, coordinations et tous les collectifs qui peuvent permettre d’aller jusqu’au bout de ce que veulent ceux qui sont en lutte… et à partir de là, être en situation très différente pour aborder le scrutin présidentiel.
Jacques Chastaing, 09/01/2022
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