Soignantes, le grand épuisement

A l’hôpital, les infirmières et les aides-soignantes sont les plus touchées par les accidents du travail, et les plus exposées aux risques cancérogènes. Des soignantes doivent encore se battre pour faire reconnaître leurs maladies professionnelles.

PUBLIÉ LE 10 MARS 2022 PAR DISCLOSE

Le 25 mars 2020, Emmanuel Macron est à Mulhouse, région alors la plus touchée par la Covid-19. « Je veux, ce soir, saluer la mémoire des soignants qui ont payé de leur vie leur engagement pour soigner d’autres vies, déclare-t-il. A l’issue de cette crise, un plan massif d’investissement et de revalorisation de l’ensemble des carrières sera construit pour notre hôpital. C’est ce que nous leur devons ».

Deux ans de crise sanitaire plus tard, les conditions de travail des « premières lignes »  du secteur de la santé restent alarmantes. Parmi ces travailleurs essentiels, on compte plus d’un million d’infirmiers et aides-soignants, dont près de 90 % sont des femmes.

En 2020, les congés de longue durée et longue maladie, ainsi que le taux d’absentéisme dû aux accidents du travail étaient au-dessus de la moyenne nationale des hôpitaux.  « On est en effectif minimum, on se retrouve à deux au lieu de quatre parfois », dénonce Marie-Clémence Baccarelli-Amoretti, infirmière depuis 2014, passée par le service psychiatrie de l’hôpital Sainte-Marguerite à l’AP-HM.

Une infirmière du service de réanimation de l’AP-HM de Marseille, en grève, le 5 janvier 2022. / ©Nicolas TUCAT – AFP

Une situation que l’on retrouve dans la plupart des hôpitaux de France. Disclose a passé au crible les bilans sociaux et les synthèses nationales de plus de 300 établissements hospitaliers de 2012 à 2019, dans lesquelles sont indiqués le nombre d’arrêts de travail, le taux d’absentéisme ou encore le turn-over du personnel.

En cause, la détérioration des conditions de travail et l’épuisement du personnel. Chaque année depuis 2012, les aides-soignantes, les infirmiers et les agents de bionettoyage – très majoritairement féminisés – sont les plus touchés par les accidents du travail à l’hôpital. Les blessures les plus fréquentes surviennent au moment de déplacer des malades.

Au niveau national, 83 % des salariées du privé touchées par des accidents du travail dans le secteur hospitalier sont des femmes. Quant aux infirmières et aux sages-femmes, elles affichent un indice de fréquence des accidents du travail plus de deux fois supérieur à la moyenne nationale, et plus important que celui des travailleurs du bâtiment.

TRAVAIL DE NUIT ET CANCER

A l’hôpital, on travaille vite, trop vite, avec des horaires décalés. On soumet le corps à de fortes charges, et à un véritable marathon. On manipule des produits chimiques. On s’expose aux risques biologiques. Selon la direction de l’animation, de la recherche, des études et des statistiques (Dares), les métiers de la santé font ainsi partie des métiers les plus pénibles notamment à cause du travail de nuit.

Ce dernier, classé par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) comme « cancérogène probable », concerne plus de 26 % du personnel hospitalier. Chez les femmes, le travail de nuit augmenterait le risque de développer un cancer du sein, une pathologie qui n’est pourtant pas reconnue comme une maladie professionnelle.

« Le cancer du sein peut être causé par plusieurs facteurs au travail comme les solvants, le travail de nuit ou les rayonnements ionisants. Quand on s’intéresse au travail de nuit, ce sont les infirmières et les aides-soignantes qui ressortent le plus », confirme Emilie Cordina-Duverger, épidémiologiste à l’Inserm et coautrice d’une étude sur le lien entre cancer du sein et travail de nuit.

​​En Moselle, une aide-soignante tire la sonnette d’alarme depuis les années 1990. « Mais il n’y avait pas encore d’études à l’époque pour montrer que le travail de nuit était cancérogène », raconte Josiane Clavelin, 64 ans. Les cas de cancers du sein parmi ses collègues s’accumulaient aux services de pédiatrie à l’hôpital de Freyming-Merlebach et en gériatrie à Creutzwald, en Moselle.

« ON A PAYÉ LES POTS CASSÉS«

L’exposition aux rayons X vient s’ajouter au travail de nuit comme facteur de développement du cancer du sein. Pour elle, un scandale sanitaire couve. « On a payé les pots cassés. On tenait les enfants quand il y avait les radios à faire. On n’avait pas de tablier, ni de dosimètre », se souvient-elle, dénonçant les radiations, un cancérogène avéré selon le CIRC. Selon le bilan annuel 2020 de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), les travailleurs du médical arrivent en tête du plus grand nombre de salariés exposés aux rayons ionisants.

Grâce à une enquête-action menée avec la CFDT en Moselle, quatre dossiers ont déjà été envoyés à la Caisse primaire d’Assurance-maladie. Objectif : faire reconnaître le cancer du sein des infirmières comme maladie professionnelle.

Depuis des années, celles qui soignent nos cancers courent le risque d’être à leur tour victimes de la maladie. Dans les hôpitaux, les infirmières, les sages-femmes et les aides-soignantes restent aussi les plus exposées aux produits de chimiothérapie : les cytostatiques. Sur 91 900 salariés exposés en France, 77 100 sont des femmes, selon l’enquête Sumer de la Dares.

Ces substances anticancéreuses peuvent se répandre tout au long de la chaîne du médicament, lors du transport, des injections, au contact des patients, ou lors d’accident.

« LES PIEDS DANS LA CHIMIO »

Comme ce fut le cas en novembre 2019 à l’hôpital Sud du CHU de Rennes. Alors qu’un chirurgien et son équipe préparaient un bain de chimiothérapie, la procédure a mal tourné et l’équipe s’est retrouvée « les pieds dans la chimio », selon une source qui souhaite garder l’anonymat.

L’accident a provoqué « des projections et des écoulements de liquide de chimiothérapie chauffé à 42 degrés, ceci de manière continue pendant quatre-vingt-dix minutes », comme le rapporte un droit d’alerte rédigé par les syndicats à l’époque. Neuf personnes ont été exposées à la Cisplatine, un produit de chimiothérapie dangereux. « Le produit s’est dispersé sur la table, le sol, le socle. Les tapis absorbants n’étaient plus protecteurs, imbibés de produits de chimio », confirme Dominique*, témoin de la scène. Les membres du CHSCT avaient pourtant émis des réserves sur cette nouvelle procédure et regrettaient qu’aucun test n’ait été effectué en amont. Interrogé par Disclose, le CHU de Rennes assure que « cet incident n’a eu aucun impact » et que le protocole a été renforcé.

Le 20 juillet 2021, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a demandé le classement de dix-huit substances anticancéreuses comme cancérogènes. « Ce sont des substances actives que l’on retrouve dans des médicaments, détaille Henri Bastos, le directeur scientifique Santé Travail de l’Anses. On veut faire en sorte qu’elles soient reconnues comme cancérogènes, pour qu’après soient prises les mesures de prévention les plus appropriées ». Un premier pas.

L’exposition aux produits de chimiothérapie commence à peine à être reconnue en France et en Europe. En Bretagne, après une longue bataille, deux soignantes du centre de lutte contre le cancer Eugène-Marquis de Rennes ont réussi à faire reconnaître leur cancer comme maladie professionnelle, après avoir été exposées à des produits de chimiothérapie durant leur carrière, surtout dans les années 1980.

Dominique Botrel, Infirmière au centre Eugène Marquis à Rennes, de 1983 à 2012. Elle a été exposée aux produits de chimiothérapie et de curiethérapie, sans protection / ©Alberto Campi pour Disclose

L’une d’entre elles, Simonne Bouarioua, est partie trop tôt pour le savoir. En décembre 2021, juste avant les fêtes, elle s’est éteinte dans une chambre d’hôpital. L’aide-soignante luttait contre un cancer de l’ovaire depuis 2017, après avoir soigné pendant quarante ans des malades du cancer au centre Eugène Marquis.

Durant sa carrière, elle a été exposée à de multiples risques : rayons ionisants, radium et substances anticancéreuses toxiques pour traiter les patients. Dans les années 1980, elle y a été exposée frontalement, sans protection. Tout était irradié.

Simonne avait confié à son fils, Slimane, la mission de continuer le combat jusqu’au bout. Un mois jour pour jour après son enterrement, le 17 janvier, l’Assurance-maladie a fini par reconnaître sa maladie professionnelle. « Elle voulait que ça s’arrête, que ce soit connu et corrigé pour les générations futures, confie Slimane Bouarioua. Le message que ma mère voulait faire passer, c’est qu’elle a travaillé toute sa vie pour aider des patients. Et le fait de les avoir aidés, ça l’a tuée. »

Daphné Gastaldi & Mathieu Martinière

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