Mégabassines : les ingrédients d’une lutte efficace

Manifestation contre les mégabassines dans les Deux-Sèvres, le 29 octobre 2022.

En 5 ans, la lutte contre les immenses retenues d’eau, les mégabassines, a pris de l’ampleur. Reporterre détaille comment elle est montée en puissance : soutien des scientifiques, art de la joie, imprévisibilité…

La mobilisation contre les mégabassines des Deux-Sèvres les 29 et 30 octobre a été, à plus d’un titre, déterminante : par sa radicalité, son ampleur et évidemment son succès. Le chantier de Sainte-Soline a été bloqué et suspendu. Une nouvelle manifestation est prévue le 28 novembre [1]. En cinq ans à peine, cette lutte est sortie de terre. Et si la victoire n’est toujours pas acquise, le chemin tracé est d’autant plus remarquable que le mouvement écologiste traverse en ce moment une période difficile. Comme s’il était désorienté ou plongé dans une profonde déprime. Face à l’obstination du pouvoir et à l’approfondissement du désastre, les activistes du climat peinent, aujourd’hui, à trouver des prises. Ils tâtonnent et s’interrogent sur leurs pratiques.

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La lutte contre les mégabassines pourrait bien servir d’exemple et ouvrir les possibles. « De nombreux militants aujourd’hui veulent explorer de nouvelles pistes stratégiques, dit Victor Vauquois de l’association Terre de luttesAvec le spectre de la victoire de Notre-Dame-des-Landes, des modes d’actions plus conflictuels, ancrés sur des terrains de lutte, attirent de plus en plus de monde. » Comment, à l’avenir, ce qui se joue dans le marais Poitevin pourrait-il inspirer le mouvement écologique ? Quelles leçons politiques tirer de la dynamique à l’œuvre sur ce territoire ?

Reporterre retrace les six éléments clés qui ont permis à cette lutte de s’épanouir.

1 — Partir d’une « révolte sensible »

C’est l’un des enseignements que rappelle cette lutte : l’importance de son implantation locale et de son inscription sur le territoire. « La lutte a été initiée par des personnes qui habitent les lieux : des paysans alternatifs, des naturalistes, des travailleurs du marais ou des riverains qui sont amoureux de leur territoire, dit un membre des Soulèvements de la Terre. Depuis plusieurs années, ces personnes constatent la dégradation continue de leur milieu de vie, l’arrachage des haies, l’intensification de l’agriculture, la pollution des eaux, et cette transformation leur est devenue insupportable. » Tout part ainsi d’« une révolte sensible », ancrée dans un quotidien et une connaissance fine de ce bout de campagne. « Pour eux, ce n’est pas une lubie, c’est une question de survie. »

Des manifestants plantent une fleur sur le terrain d’une future bassine géante.

Cet enracinement donne moins de prise aux promoteurs des mégabassines pour discréditer le mouvement, estime Victor Vauquois. « Nous ne sommes pas hors sol », dit-il. En médiatisant les soutiens de la Confédération paysanne et les convois de tracteurs, les antibassines ont aussi pu déconstruire le récit dominant qui voulait faire de cette lutte une bataille entre écologistes et agriculteurs. « On a évité que le débat s’enferme dans une impasse. On a montré à l’inverse que c’était deux types de modèles agricoles qui s’opposaient, deux manières de se rattacher au territoire et de s’y relier », explique un membre des Soulèvements.

2 — S’appuyer sur la science

Derrière la vitrine des grands rassemblements se cache un minutieux travail, plus invisible, porté par une équipe de bénévoles, chercheurs, juristes, hydrologues, naturalistes qui ont bâti un contre-argumentaire étayé pour s’opposer aux mégabassines et diffuser massivement ces critiques. « L’engagement des scientifiques a été déterminant, relève Lisa Belluco, députée Europe Écologie-Les Verts de la Vienne, pour porter la bataille sur le plan médiatique et retourner le discours de l’agrobusiness. »

Les travaux de Magali Reghezza, géographe et membre du Haut Conseil pour le climat (HCC), de Florence Habets, professeure à l’École normale supérieure (ENS), de l’hydrologue Emma Haziza ou encore de Christian Amblard, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ont eu un effet important dans la reconnaissance officielle des arguments antibassines. « On a travaillé le fond, assure le député européen et agriculteur Benoit Biteau. C’est parce que notre combat repose sur des faits scientifiques objectifs que personne ne peut l’ignorer aujourd’hui. C’est le liant de la lutte. C’est aussi ce qui permet d’avoir ensuite des actions plus fortes. »

3 — Assumer la conflictualité

Devant l’avancée rapide des travaux, l’épuisement ou la lenteur des recours juridiques, les opposants aux mégabassines n’ont pas hésité à franchir le cap de l’illégalité. Les militants ont assumé collectivement le rapport de force et sont montés en radicalité, jusqu’à bloquer physiquement des travaux, saboter des engins de chantier ou même, pour certains, affronter les forces de l’ordre. Si ces actions ont forcément créé du remous, elles ont aussi montré la capacité du mouvement à stopper les projets tout en restant soudés, malgré les tensions et la répression.

« De plus en plus de militants comprennent qu’il est nécessaire de perturber l’ordre établi si l’on veut se faire entendre. On ne peut plus manifester sagement. Les gens qui se mobilisent veulent renouer avec des pratiques plus subversives et désarmer les infrastructures écocidaires », affirme un membre des Soulèvements de la Terre très impliqué également à Notre-Dame-des-Landes.

Nicolas Girod, porte-parole de la Confédération paysanne, lors du démontage de la pompe de la mégabassine de Mauzé-sur-le-Mignon, le 6 novembre 2021. © Yoan Jäger/Reporterre

En un an, la lutte est montée crescendo avec quatre grandes « manif’actions ». Elles ont toutes débouché sur des sabotages, couplées, la nuit, à des actions plus clandestines« Contrairement à une idée reçue, ces gestes n’ont pas eu d’effet repoussoir, assure un organisateur. Les gens reviennent toujours plus nombreux. Ils savent que la manifestation va avoir un impact. Ces actions sont perçues comme nécessaires et logiques face à l’entêtement du gouvernement. »

Revendiqués collectivement, sur place puis dans les médias via des tribunes de soutien, ces « désarmements » sont d’autant plus forts, estime une autre organisatrice : « On neutralise le discours des autorités qui voudraient nous isoler et réduire ces gestes à “quelques fichés S” [2] ou “black blocs”. On assume ce geste à plusieurs milliers de personnes, de tous âges, à visages découverts ou masqués. »

4 — Être imprévisible

Autre atout du mouvement, sa capacité d’adaptation et son côté indiscernable. Il se joue des étiquettes et articule les pratiques militantes pour qu’elles soient complémentaires, il associe des modes d’action dits citoyens à des gestes plus offensifs. Cela le rend moins maîtrisable par les autorités. Que faire face à des élus coiffés de leur écharpe tricolore qui tentent de passer un barrage de police au cours d’une manifestation interdite ? Comment traiter ces personnes cagoulées qui dansent et qui chantent : sont-ils une menace ou pas ? Et ces militants âgés qui envahissent une mégabassine et s’assoient sur le chantier ?

« On exploite toutes les failles des dispositifs. On les déborde avec plein de signaux contraires : des actions pacifiques, des sabotages, etc. On saute de point en point pour être imprévisibles, explique un militant. Notre communication joue sur ce flou. On laisse traîner la rumeur de la construction d’une zad. On change nos plans à la dernière minute. »

Le mouvement cultive l’art de la surprise. Le 6 novembre 2021, face à l’armada policière et pour éviter une confrontation directe avec la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) qui surveillait la bassine, les organisateurs ont changé de trajet au dernier moment, prenant une autre cible, au grand dam des autorités.

En 2018, 6 500 activistes écologistes venus de toute l’Europe s’étaient retrouvés pour une action près de Cologne en Allemagne. But : bloquer les infrastructures de la mine de charbon d’Hambach. © Fanny Dollberg / Reporterre

« Leur intelligence tactique est grande », juge Nicolas Haeringer, du mouvement climat [3]. La lutte contre les mégabassines est une forme de syncrétisme, dit-il. « Elle puise dans les gestes et les imaginaires qui ont ponctué les batailles de ces dernières années » : le côté éruptif des Gilets jaunes, la résistance des zads, la désobéissance de la Confédération paysanne, les grandes convergences du forum social ou encore les convois d’Ende Gelände« Elle a su tirer le meilleur de ces dynamiques et les assembler. »

5 — Créer une alliance large

C’est un des autres éléments essentiels. La lutte a su donner la place à chacun et à chacune : les ONG, les collectifs autonomes, les associations écolos, les paysans, les politiques et les syndicats pour bâtir un front commun solide. Chacun joue sa partition dans le même orchestre, malgré les différences. « Rassemblées autour du noyau de Bassines non merci, les Soulèvements de la Terre et la Confédération paysanne, 150 autres organisations soutiennent la lutte, se félicite Léna Lazare de Youth for Climate. On ne se juge pas, on avance ensemble. On a besoin de tous. » La députée Lisa Belluco parle de « l’alliance des Terrestres ».

Certains bataillent dans les institutions pour arracher la victoire dans les ministères. D’autres occupent le terrain. La lutte s’appuie sur la logistique du milieu autonome, avec ses cantines et ses chapiteaux, mais aussi sur les réseaux politiques et médiatiques de certaines grosses ONG, avec leur forte capacité de communication.

« Il y a une vraie volonté de faire commun, affirme Nicolas Girod, secrétaire national de la Confédération paysanne. C’est une agréable surprise. On se respecte. On a appris au fil des années à mieux se connaître pour éviter de tomber dans les scléroses identitaires. On a créé les bases d’un mouvement accueillant et ouvert. »

C’est toute une culture de l’attention et du soin qui reste à bâtir. « Il faut accepter de se laisser déborder, être attentifs aux autres, savoir poser ses limites, résume un membre d’une grande ONGSi une action nous paraît trop radicale, on ne se désolidarise pas, on se met simplement en retrait. Cela ne sert à rien de se taper dessus et de faire ainsi le jeu du gouvernement. »

26 mars 2022. Un manifestant porte une pioche en vue d’une action de mise en terre de plantes sur le site de la future bassine géante, dans les Deux-Sèvres.

Dans les faits, cette alliance demande un certain art de la composition. Il faut accepter que dans une même manifestation, il puisse y avoir plusieurs salles, plusieurs ambiances, différents lieux et modes d’action qui se superposent. Ainsi, lors de la mobilisation du 25 mars, une marche familiale avec un convoi de tracteurs a été couplée à une émeute rurale et à des sabotages, avec le soir un grand banquet paysan et un festival.

6 — Cultiver la joie et les alternatives

On prête souvent à l’anarchiste Emma Goldman cette citation : « Si je ne peux pas danser, ce n’est pas ma révolution. » La lutte des mégabassines l’a prise au mot. Il s’agit aussi à travers la lutte de créer un moment festif où le peuple écolo et le milieu autonome, venus de tous les coins de la France, se rassemblent. Avec barnums, spectacles, concerts, cantines. Une sorte de zone d’autonomie temporaire faite de palettes. Un moment de retrouvailles et de convivialité, si nécessaire après des années rongées par la pandémie.

« On a toujours insisté sur le côté joyeux et créatif même si l’enjeu est sérieux et que face à nous le gouvernement envoie l’armée, insiste un membre des Soulèvements de la Terre. On reste ludique sans être désinvolte. Même dans nos actions de sabotage, on essaye de casser les codes, on met la sono, on danse, on fait la fête. » Le 7 novembre 2021, alors que Nicolas Girod, des paysans et des militants détruisaient une pompe de canalisation, un groupe de rock donnait un concert sur une remorque transformée en bateau pirate.

3 000 personnes ont manifesté, le 6 novembre 2021, à Mauzé-sur-le-Mignon (Deux-Sèvres) contre les mégabassines. © Corentin Fohlen/Reporterre

Le mois dernier, lors de la grande mobilisation du 29 octobre, pour se rendre sur la bassine et tromper les 1 600 gendarmes mobiles, les organiseurs de la manifestation avaient créé un immense jeu du drapeau avec trois cortèges et différentes équipes. « On faisait des “1,2,3 bassine” comme des “1,2,3 soleil” devant les gendarmes, se souvient un participant, on écoutait Gala et Freed From Desire tout en détruisant les canalisations à la meuleuse. »

Au creux de la lutte, les opposants défendent aussi un autre rapport au territoire, une agriculture alternative, d’autres manières d’habiter la campagne, dans la lignée de ce qui a été bâti à Notre-Dame-des-Landes. « On ne veut pas séparer la vie de la lutte et construire dès à présent un monde libéré de l’agrobusiness », disent-ils.

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