Ce que l’on sait de l’enquête pour corruption impliquant le Qatar qui secoue le Parlement européen

Cinq personnes ont été arrêtées à Bruxelles, dont l’une des vice-présidentes du Parlement. La justice belge soupçonne une affaire de corruption, en lien avec le pays hôte de la Coupe du monde.
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Onde de choc à Bruxelles. La police belge a mené une opération anticorruption au Parlement européen, en lien avec le Qatar, vendredi 9 décembre. Parmi les personnes interpellées, l’eurodéputée socialiste grecque Eva Kaili, l’une des vice-présidentes du Parlement européen, a été mise en retrait, samedi 10 décembre. L’affaire suscite de très vives réactions du monde politique à Bruxelles et dans toute l’Europe. Le gouvernement qatari, lui, nie toute « mauvaise conduite ». Franceinfo vous résume ce qu’il faut savoir sur cette enquête en cours.

De quoi s’agit-il ?

Cinq personnes ont été arrêtées dans la soirée du 9 décembre, dans le cadre d’une enquête d’un juge financier sur des soupçons de « corruption » et de « blanchiment d’argent » au sein du Parlement européen, a annoncé le parquet fédéral belge. Les arrestations ont été effectuées à l’issue d’au moins 16 perquisitions. « Ces perquisitions (…) visaient essentiellement d’abord à intercepter du matériel informatique et des téléphones portables. On a aussi trouvé 600 000 euros à une des adresses », détaille sur franceinfo Eric van Duyse, porte-parole du parquet fédéral.

Concrètement, depuis plusieurs mois, les enquêteurs belges « soupçonnent un pays du Golfe d’influencer les décisions économiques et politiques du Parlement européen, cela en versant des sommes d’argent conséquentes ou en offrant des cadeaux importants à des tiers ayant une position politique et/ou stratégique significative » au sein de cette institution. Le pays du Golfe en question est le Qatar, confirme une source judiciaire à France Télévisions. L’affaire éclate en plein Mondial de football, alors que le pays organisateur doit déployer des efforts pour défendre sa réputation décriée en matière de respect des droits humains, notamment ceux des travailleurs.

Quelles sont les personnes mises en cause ?

Parmi les personnes interpellées, on trouve l’eurodéputée socialiste grecque Eva Kaili, l’une des vice-présidentes du Parlement européen depuis 2022 et mise en retrait, samedi. Selon le site de l’institution européenne, elle a dans son portefeuille de responsabilités le « système européen d’analyse stratégique et politique » et la suppléance de la présidente du Parlement pour le Moyen-Orient. Ancienne présentatrice télé de 44 ans, cette doctorante en politique économique internationale était à la tête du journal télévisé sur la chaîne grecque Mega Channel de 2004 à 2007, détaille TV5 Monde.

L'eurodéputée socialiste grecque Eva Kaili, le 19 mars 2019, à Bruxelles. (ISOPIX / SIPA / EUROPEAN UNION)

Députée au Parlement depuis 2014, membre du groupe Alliance progressiste des socialistes et démocrates (S&D), elle a été réélue pour un second mandat en 2019. Après l’annonce de sa mise en cause, elle a immédiatement été écartée du Parti socialiste grec (Pasok-Kinal), qui souhaiterait aussi la voir céder son siège au Parlement européen. Le groupe S&D de l’assemblée européenne a annoncé sa suspension « avec effet immédiat ».

Quatre hommes ont également été arrêtés dans cette affaire. Il s’agit de l’ancien eurodéputé italien Pier-Antonio Panzeri, qui a siégé de 2004 à 2019, du compagnon d’Eva Kaili, Francesco Giorgi, qui est assistant parlementaire. Mais aussi du secrétaire général de la Confédération syndicale internationale (CSI), Luca Visentini, ainsi que d’un directeur d’ONG dont l’identité n’a pas été révélée.

Outre les cinq personnes interpellées en Belgique, deux autres l’ont été en Italie, d’après les agences de presse italiennes, identifiant l’épouse et la fille de Pier-Antonio Panzeri. Ce dernier est également président de l’ONG Fight Impunity. Dans le conseil d’administration honorifique de cette organisation se trouvent notamment le prix Nobel de la paix Denis Mukwege et l’ancien Premier ministre Bernard Cazeneuve. « Je ne connais pas Panzeri, je ne l’ai jamais vu de ma vie. J’ai accepté ce rôle honorifique il y a deux-trois ans, mais je n’ai jamais entendu parler d’eux depuis. J’ai d’ailleurs immédiatement demandé que mon nom soit retiré de ce ‘board honorifique' », explique Bernard Cazeneuve à franceinfo.

Quels sont les faits reprochés ?

La justice belge soupçonne une corruption de certains élus par le Qatar afin de défendre à Bruxelles les intérêts de cette puissante monarchie gazière, comme le confirme une source judiciaire à France Télévisions. Eva Kaili s’est notamment rendue début novembre au Qatar, où elle avait salué, en présence du ministre qatarien du Travail, les réformes de l’émirat dans ce secteur. « Le Qatar est un chef de file en matière de droits du travail », avait aussi affirmé la Grecque, le 22 novembre, à la tribune du Parlement européen, suscitant des remous dans les rangs de la gauche.

L’eurodéputée française Manon Aubry (LFI) dénonce depuis plusieurs semaines « le lobbying agressif du Qatar ». Dans une vidéo diffusée sur Twitter fin novembre, elle raconte une réunion de négociations sur un texte visant à dénoncer les violations des droits humains dans le cadre de l’organisation de la Coupe du monde au Qatar.

« Des groupes sont venus pourrir les négociations. A un point où je me demande, en fait, si, autour de la table des négociations, on avait des représentants des groupes politiques ou tout simplement l’ambassade du Qatar », raconte Manon Aubry. Au sujet des problèmes de droits humains dans l’émirat, « des députés s’opposaient systématiquement à ce que ce soit abordé et, je crois, avaient pour mission de défendre les intérêts du Qatar », poursuit l’eurodéputée sur franceinfo. Elle assure aussi avoir été contactée à plusieurs reprises par l’ambassade du Qatar pour un rendez-vous.

Quelles sont les réactions ?

L’eurodéputée grecque Eva Kaili s’est vu retirer, samedi soir, son mandat de vice-présidente du Parlement européen par la présidente, Roberta Metsola. « À la lumière des enquêtes judiciaires en cours menées par les autorités belges, la présidente Metsola a décidé de suspendre avec effet immédiat tous les pouvoirs, devoirs et tâches qui ont été délégués à Eva Kaili en sa qualité de vice-présidente du Parlement européen », a annoncé dans la soirée un porte-parole. Plus tôt, la présidente s’était exprimée sur Twitter : « Notre Parlement européen s’oppose fermement à la corruption. (…) Nous ferons tout notre possible pour faciliter le travail de la justice », avait-elle déclaré.

Plusieurs élus et ONG ont appellé à débattre en urgence d’une amélioration des règles d’éthique au Parlement européen. « Il ne s’agit pas d’un incident isolé, a réagi l’organisation Transparency International. Depuis plusieurs décennies, le Parlement a laissé se développer une culture de l’impunité (…) et une absence totale de contrôle éthique indépendant. » Ce contrôle dans l’institution est « défectueux », a renchéri sur Twitter Alberto Alemanno, professeur de droit au Collège d’Europe à Bruges.

« Il est temps de mettre au jour les failles de notre Parlement et d’envoyer un signal clair », a ajouté sur Twitter l’eurodéputée Nathalie Loiseau (Renew). « Le scandale des réseaux de corruption du Qatar exposé aujourd’hui est gravissime », a aussi dénoncé dans une série de tweets l’eurodéputé de gauche Raphaël Glucksmann. Manon Aubry a, elle, réclamé sur franceinfo la démission d’Eva Kaili et a exigé un débat sur le sujet la semaine prochaine à Strasbourg, où le Parlement se réunit en session plénière.

De son côté, le Qatar a réagi auprès de l’AFP. « Toute allégation de mauvaise conduite de la part de l’Etat du Qatar témoigne d’une grave désinformation », a déclaré un responsable du gouvernement qatari.

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