RETRAITES : FORCES ET FAIBLESSES DU MOUVEMENT VERS LA GREVE GENERALE

Le changement déterminant qui marque de son caractère toute cette période, c’est que tous les esprits sont maintenant tournés vers la grève générale illimitée reconductible à partir du 7 mars et s’y préparent.
Notre camp se renforce, prend confiance en lui, s’unifie, s’enhardit et se déjoue des difficultés. Le 16 février avait les caractéristiques d’une transition entre les journées saute-mouton d’hier et la grève générale de demain. Beaucoup ont préféré économiser ce jour-là en prévision du 7 mars. En même temps, la radicalisation y a monté d’un cran pour donner le ton de la grève générale à venir avec des actions hardies aussi bien d’énergéticiens, de dockers ou d’étudiants qu’avec la réapparition du mot « révolution » sur des universités. On sent bien aussi maintenant que toutes les colères dispersées hier, salaires, emploi, fermetures de classes, contribuent aujourd’hui à se renforcer les unes les autres autour du mouvement des retraites, fusionnant ouvriers, enseignants, étudiants, artisans et commerçants, syndicalistes, Gilets Jaunes, féministes, écologistes…Tous ces combats tendent à s’agglutiner en un seul mouvement, illustrant comme jamais la formule de la révolutionnaire Rosa Luxembourg que la grève générale est une période où toutes les luttes économiques et politiques, se succèdent et alternent dans une même dynamique pour n’en faire plus qu’une seule, un mouvement qui entraîne tout et cherche à se rapprocher de la grève politique car Macron lui-même a engagé dans cette réforme l’existence de son gouvernement et à travers elle tout le sens de la période à venir.
Le passage des journées saute-moutons syndicales à la préparation de la grève générale illustre parfaitement comment marche ce mouvement.
L’unité syndicale a d’abord permis de faire descendre des millions de gens dans la rue, ce qui a contribué à donner un début de confiance aux travailleurs en eux-mêmes et en leur force. Le mouvement a alors résolu une triple contradiction. D’une part il y avait la volonté de continuer ces rassemblements de foule et donc le besoin de maintenir l’unité syndicale, d’autre part il y avait la difficulté financière à continuer à participer à ces journées, enfin, il y avait la conscience grandissante que ces manifestations saute-moutons aussi grandes soient-elles ne suffiraient pas à faire reculer Macron. En bref, il fallait trouver le moyen de garder l’unité syndicale et de hausser le niveau de la lutte.
Pour suppléer à la question de la perte d’argent, il y eut des manifestations aux flambeaux le soir Puis, dans cet esprit, ce fut le succès de la manifestation du samedi 11 février, ce qui contribua à faire tomber l’opposition entre les partisans des grèves et des manifestations le samedi, entre aussi le blocage des Gilets Jaunes et la grève des syndicalistes. Mais une fois cela fait, tout le monde comprenait bien que des manifestations le samedi pour ne pas gêner, ne feraient pas tomber l’inflexibilité de Macron. Il fallait bloquer l’économie, bloquer le pays comme l’affirmaient jour après jour dans les sondages la majorité des français et des travailleurs.
Le mouvement se saisit alors de la proposition du syndicat Solidaires faite aux autres confédérations d’aller vers une grève générale reconductible à partir des 7 et 8 mars. L’opinion militante ouvrière s’en empara d’abord. Mais aussi la peur bourgeoise : BFMTV affolée, affirma que l’intersyndicale nationale s’apprêtait à déclencher une grève reconductible à partir du 7 mars. C’était faux. Mais une partie de la blogosphère des réseaux sociaux avait tellement envie de cette nouvelle, qu’elle la répandit rapidement et largement. L’intersyndicale eut beau démentir, rien n’y faisait. L’idée était dans l’air et le mouvement s’en était emparée. Là-dessus, l’intersyndicale de la RATP y appela réellement, puis le syndicat Solidaires aussi comme des intersyndicales départementales de l’éducation du premier degré. L’idée en l’air prenait corps. Puis cinq fédérations nationales CGT, Chimie, Energie, SNCF, Ports et Docks et Verre et Céramique déclarèrent qu’elles voulaient l’élévation du rapport de force « notamment par la grève reconductible ». Le mot était lâché. Sous la pression, l’intersyndicale unie déclarait que oui, ils allaient durcir le mouvement et mettre le pays tout entier à l’arrêt le 7 mars. Ce n’était pas différent de ce qu’ils avaient fait jusque là dans les autres journées d’action, mais le ton était plus radical. Les journaux des milliardaires affolés, amplifiaient le changement de ton, ce qui permettait à tous ceux qui en avaient envie, d’interpréter que l’intersyndicale unie couvrait de son autorité, voire encourageait, tous ceux qui partiraient en grève reconductible le 7 mars. La CGT éboueurs appelait alors à son tour à partir du 7 mars jusqu’au retrait de la réforme des retraites. Puis, le 17 février, une seconde confédération, Force Ouvrière, se prononçait à son tour pour la grève »dés » le 7 mars. Enfin la fédération CGT de la chimie, avec les raffineurs, précisait clairement ce qu’elle avait suggéré avec le front des 5 fédérations CGT et qu’elle appelait donc à la grève reconductible à partir du 6 mars au soir. La CGT Commerce appela à son tour à une grève tous azimuts le 2 mars avec au centre les retraites mais aussi les salaires et l’emploi pour préparer la grève du 7. Et d’autres vont suivre, n’en doutons pas. La dynamique montante de la période de grève générale opère..
Il n’y a donc pas d’attente des travailleurs à ce que l’intersyndicale appelle à la grève générale, comme le craignent les plus impatients des militants. Le mouvement a juste résolu la contradiction entre les primo-arrivants et les plus avancés, entre d’une part la volonté de maintenir l’unité de l’intersyndicale qui ne veut pas appelle à la grève générale mais permet pour le moment d’entraîner le grand nombre et d’autre part la volonté des plus déterminés mais moins nombreux qui veulent s’engager dans la grève générale mais ne veulent pas pour autant se lancer dans une grève par procuration. C’est un énorme pas en avant.
Bien sûr, tout n’est pas résolu.
Le succès de la pression du mouvement populaire sur les directions syndicales a un revers, c’est qu’il a freiné jusque là l’auto-organisation qui peine à se développer aujourd’hui, pourtant seule à même de permettre au mouvement d’aller jusqu’au bout de ce qu’il veut. Annoncer le début d’une grève générale trois semaines à l’avance ne s’est jamais fait et laisse la place à toutes les manœuvres. On peut être sûrs que l’intersyndicale va profiter des presque trois semaines d’ici le 7 mars pour reprendre ce qui est en train de lui échapper, en jouant sur les ambiguïtés radicales de la « mise à l’arrêt total » du 7 mars, tout en faisant comprendre qu’il ne s’agit que d’une journée, voire deux avec le 8 mars.Pas plus. Enfin, l’activité parlementaire, marginalisée, par le mouvement va tenter, elle aussi, de se replacer au centre de l’actualité.
Et puis encore, le temps est compté, le 26 mars le travail parlementaire peut être fini, la loi adoptée. Mais le plus probable est que les manœuvres de l’intersyndicale ne feront que ralentir le mouvement vers la grève générale, ne l’arrêteront pas et que les 47.1 et 49.3 ne feront que montrer un peu plus que la vraie démocratie se trouve dans la rue en confirmant la centralité de cette dernière.
Par contre, il nous faut accélérer. Il y a bien sûr d’ici le 7 mars, à multiplier les initiatives, les manifestations aux flambeaux, les meetings, faire des Assemblées générales partout, d »entreprises, locales, interpro, régionales… des créations de comités pour la grève générale mais aussi, c’est important, une fois le processus de grève générale consciemment enclenché, il lui faut une expression propre qui porte nationalement la voix de la marche vers la grève générale politique, une voix qui fasse état devant tous de ses ses succès et de ses difficultés, de où se construit et développe la grève, une voix indépendante qui puisse unifier, centraliser, rendre plus efficace et visibles toutes les forces militantes qui veulent la grève générale et pour cela, créer et appeler à créer un comité des comités, un comité national des comités de mobilisation, avant d’aller vers une Assemblée générale interprofessionnelle des Assemblées interprofessionnelles, une coordination des coordinations. Une fois engagée, il est vital que la grève générale ait ses porte-paroles coordonnés, qu’elle parle de sa propre voix. Ça se prépare maintenant.
Jacques Chastaing, le 19.02.2023

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