2024, ANNEE CHARNIERE POUR LA DEMOCRATIE ET LE MOUVEMENT OUVRIER SUR LA PLANETE

2024, ANNEE CHARNIERE POUR LA DEMOCRATIE ET LE MOUVEMENT OUVRIER SUR LA PLANETE
Plus de la moitié de la population mondiale va être appelée aux urnes en 2024, notamment les plus grands pays du globe, l’Inde, les USA, l’Indonésie, le Pakistan, le Bangladesh, le Mexique, l’Afrique du sud, mais aussi des plus petits pays à valeur symbolique, significative ou sous tension comme Taiwan ou Sri Lanka et puis aussi, plus proches de nous, en Europe, le Portugal, la Belgique, l’Autriche, la Grande Bretagne, la Finlande, l’Islande et d’autres encore sans oublier les élections européennes et des élections locales importantes en Turquie, au Canada ou au Brésil et, enfin, dans d’autres pays encore, mais où la démocratie dans le scrutin est aléatoire, en Biélorussie, dans plusieurs pays d’Afrique ou en Russie.
Cela va être un véritable sondage planétaire sur l’état politique du monde et des grands courants qui le traversent actuellement. On assiste à une régression démocratique vers des régimes autoritaires ou dictatoriaux, en même temps que les acquis sociaux sont remis en cause ou détruits. De ce fait, on assiste également à une montée en sens inverse des résistances et des révoltes démocratiques, sociales, environnementales, féministes, anti-racistes et antifascistes. Partout la conscience grandit que face à la contre-révolution en cours, tous ces combats sont liés.
Il se produit un besoin de convergence, c’est-à-dire de politisation de cette montée ouvrière et populaire, même si les appareils des vieux partis encore ancrés dans les habitudes d’hier, freinent cette tendance. Le mouvement ouvrier défend la démocratie que les partis bourgeois ne défendent plus ou plus guère, mais avec ses propres méthodes. C’est pourquoi, à de rares exceptions près, on assiste à une montée de mouvements sociaux de gauche et en même temps à un affaiblissement des partis traditionnels de gauche.
En même temps, dans le concert électoral de 2024 qui a déjà commencé, il se cristallise par endroits en avant-garde de cette politisation ouvrière, de nouvelles organisations qui cherchent pour le moment à bousculer ou renouveler de vieilles structures, en donnant plus de place aux voix d’en bas par ses moyens traditionnels d’expression, la grève et les manifestations.
Cette tendance est particulièrement visible dans les trois plus grandes démocraties du monde, l’Inde, les USA et l’Indonésie qui regroupent plus de deux milliards d’habitants. C’est notre camp qui cherche là, en tâtonnant, les voies de son indépendance politique. Les réussites ou les échecs de ses tentatives sont autant de leçons pour nous, pour comprendre la période, dans quel sens pousse l’histoire y compris ici et ce que nous pouvons y faire.
Ces trois pays en sont à une étape un peu plus avancée de la construction de l’indépendance politique de la classe ouvrière que celle que l’on voit dans les pressions directes des mouvements sociaux sur les élections, la multiplication des grèves dans les périodes électorales, comme cela été par exemple lors du dernier scrutin en France ou, comme ça l’est encore aujourd’hui au Bangladesh.
En effet, à un mois des élections du 7 janvier, ce pays est quasi bloqué par un mouvement social généralisé qui dure depuis plus d’un mois et qui prévoit de durer jusqu’aux élections pour exiger des élections plus démocratiques. Cependant si la foule des manifestants est ouvrière, elle manifeste sous la direction des organisation politiques bourgeoises d’opposition, sans pouvoir y intervenir de manière politique propre, ne se faisant entendre que par la pression de grosses luttes économiques parallèles, afin d’essayer de tirer le plus de bénéfices de la situation. Il en va ainsi aussi au Pakistan où déjà deux gouvernements viennent de tomber sous la pression des mobilisations ouvrières en à peine plus d’un an. Mais là aussi, bien qu’il y ait eu des efforts pour tenter d’unifier politiquement ces luttes, ces luttes ouvrières restent économiques et dispersées, et quand elles sont politiques, elles le sont sous le drapeau de tendances, certes plus démocratiques, mais régionalistes indépendantistes.
La situation est différente en Indonésie. Il s’y est créé fin 2021, un parti ouvrier radical, baptisé « Parti travailliste », composé de l’alliance de 10 confédérations ou fédérations syndicales ouvrières du pays et d’une organisation féministe -avec, selon lui, 10 millions de membres – sous la houlette et à l’initiative du président de la principale confédération syndicale ouvrière du pays. Il s’est créé après un moment où les organisations syndicales avaient gagné de nombreux combats dans les années 2010 autour desquelles elles s’étaient construites après une période de dictature mais peinaient à continuer à le faire aujourd’hui, en même temps que le pouvoir prend un tournant autoritaire et a décidé de présenter un général réactionnaire aux mains souillées de sang aux élections de février 2024.
Un peu, comme si en France se créait un parti politique ouvrier composé par la CGT, Solidaires, FO et la FSU et une organisation féministe pour porter un programme revendicatif radical parce que ces organisations syndicales avaient compris que pour gagner aujourd’hui contre Macron et le fascisme menaçant, il fallait hausser le ton, cesser les divisions, et passer du « dialogue social » à une mobilisation tout à la fois sociale et politique, en utilisant le système électoral mais surtout par-delà lui, c’est-à-dire au-delà de ce que fait LFI. Le « Parti travailliste » est bien sûr plein de contradictions, ne serait-ce que par son nom qui fait référence à une filiation social-démocrate. Mais il s’est aussi créé au sein et comme l’expression d’un fort soulèvement social en 2020-2021 contre les violentes attaques contre le code du travail du pouvoir en plein tourant autoritaire à cette occasion.
Depuis, contre ces attaques contre les conquis sociaux et les droits ouvriers mais aussi pour une augmentation de salaire de 15% en 2024, là où il n’est proposé que de 1 à 3%, il n’a pas cessé de lancer grèves et grèves générales suivies massivement. Le Parti travailliste a par exemple mobilisé largement et quotidiennement des masses de travailleurs en grève tout au long de ce mois de novembre et encore en ce début décembre jusqu’aux élections et après, en même temps qu’il présentera partout, pour la première fois dans l’histoire du pays des candidatures ouvrières indépendantes aux niveaux locaux et régionaux (ça lui est interdit de poser sa candidature au mandat de président), de simples ouvriers de base et des femmes impliqués dans ces luttes, sur la base d’un programme ouvrier et féministe radical et de lutte, en refusant toute alliance avec les partis qui de près ou de loin soutiennent ou ont soutenu la destruction du code du travail et les acquis sociaux, c’est-à-dire quasi tous. Ce sera une étape importante puisque la première apparition dans le pays d’un parti authentiquement ouvrier sur le terrain politique.
En Inde, une coordination de 500 organisations de petits paysans et ouvriers agricoles, le SKM, s’est créée en 2020-2021 dans le cadre d’une mobilisation massive d’un an qui a fait reculer le gouvernement d’extrême droite du BJP de Modi qui cherchait pour sa part à mettre à mort la toute petite propriété paysanne afin de livrer ses terres aux capitalistes de l’agro-alimentaire. Les 600 millions de petits paysans indiens qui alternent travaux agricoles indépendants à la campagne et travaux d’ouvriers d’Etat en ville, sont de véritables prolétaires avec de fortes traditions de lutte.
Mais la création du SKM – aujourd’hui devenu une coordination ouvriers/paysans, en y entraînant les dix principales confédérations syndicales ouvrières -, a unifié les organisations et les luttes et fait prendre conscience de leur force aux petits paysans, aux prolétaires et aux femmes en leur faisant prendre une place centrale dans la vie politique du pays. Avec les élections générales de mai 2024, la coordination ouvriers/paysans ne présentera pas de candidats ni n’en soutient mais appelle à battre le BJP tout en défendant par la mobilisation et la grève à partir de novembre 2023 jusqu’aux élections, un programme radicalement anticapitaliste impliquant une révolution pour sa mise en œuvre. Ainsi début novembre, la coordination a bloqué tout le pays par une grève générale et fin novembre, elle a bloqué durant trois jours toutes les capitales de tous les Etats du pays, prévoyant une montée en puissance au printemps 2024 autour de leur programme révolutionnaire.
Là aussi, le prolétariat (il s’agit en effet de millions et millions de personnes, pas d’un petit groupe) intervient de manière indépendante avec son propre programme, son propre agenda et ses propres méthodes d’action dans cette période politique et c’est une première historique dans le pays.
C’est aussi cet agenda ouvrier indépendant qu’a exposé ces dernières semaines l’UAW, le syndicat américain de l’automobile qui vient de gagner beaucoup de crédit dans l’opinion avec son succès dans une grande grève contre les trois Grands, GM, Ford et Stellantis, en même temps que d’autres secteurs professionnels eux aussi victorieux, en appelant publiquement à préparer la grève générale aux USA (illégale dans le pays) à partir du 1er mai 2028 et en comparant cette date au 1er mai 1886 qui joua un rôle fondateur pour le mouvement ouvrier mondial. Bien sûr, 2028, c’est loin. Mais imaginons que la CGT mette aujourd’hui à l’ordre du jour dans ses structures syndicales et publiquement de débattre de la préparation de la grève générale pour 2027 (2028 est une année électorale aux USA), ce serait un bouleversement politique. Ça l’est aussi aux USA. A un moment où les deux principaux candidats à la présidence sont largement impopulaires et où règne une profonde méfiance à l’égard des dirigeants politiques, les dirigeants syndicaux sont en train de combler ce vide par leur nombreux succès grévistes mais aussi et surtout en recentrant le débat politique national sur les questions de la classe ouvrière, ses revendications et ses méthodes d’action tout en appelant à tenter de démocratiser les syndicats pour en faire de réels outils de changement.
L’UAW enjambe le scrutin de 2024 et dit en quelque sorte que l’important n’est pas tant son résultat que de se mobiliser sur son terrain propre, celui de la lutte de classe, le seul à pourvoit être réellement gagnant tout en avertissant qu’à la prochaine échéance électorale, la classe ouvrière sera là et que c’est elle, qui à ce moment, donnera le ton. On peut se poser des questions sur la justesse et la possibilité de cette tactique, mais quoi qu’il en soit, à travers cela, la classe ouvrière américaine n’a pas seulement gagné toute une série de de grèves économiques ces derniers temps mais vient de marquer politiquement toute la situation. Au milieu de la morosité générale, le monde du travail en lutte apparaît comme une lueur d’espoir dotée d’un réel dynamisme offrant des perspectives au-delà du duel désespérant Biden/Trump et par-delà les résultats électoraux de novembre 2024.
Certes, autant le SKM que le Parti travailliste ou l’UAW n’affichent pas le projet de prise du pouvoir, mais tous les trois exposent le pouvoir montant de la classe ouvrière avec leur propre agenda politique qui tout à la fois utilise ces élections et en même temps les dépasse, en affirmant que le combat continuera autour de leur programme quel que soit l’élu. Tous les trois, en pointant du doigt l’objectif, l’indépendance politique du prolétariat – et cela à une échelle de 2 milliards de personnes- , donnent aussi cet objectif pour aller encore plus loin à tous ceux qui se battent partout pour l’émancipation humaine et cherchent avec la compréhension de la période, les outils pour le faire.
Jacques Chastaing, 3 décembre 2023

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