Jugé pour diffamation sexiste, l’écrivain François Bégaudeau plaide « l’humour beauf »

L’auteur a comparu jeudi à Paris pour avoir notamment écrit en 2020 dans un forum de discussion en ligne que « tous les auteurs » des éditions La Fabrique « étaient passés » sur l’historienne Ludivine Bantigny. Elle avait déposé plainte contre lui, comme l’association Chiennes de garde.

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4 avril 2024

Un écrivain de la gauche radicale, pourfendeur des logiques de domination masculine, à la barre d’un tribunal pour répondre d’accusations de « diffamation en raison de l’appartenance à un sexe ». Le procès qui s’est tenu jeudi 4 avril devant la 17e chambre du tribunal de Paris était à bien des égards unique en son genre. Et riche en enseignements.

Tout commence le 20 mai 2020, quand une éditrice de La Fabrique téléphone à l’historienne et universitaire Ludivine Bantigny pour lui dire qu’un post circule à son sujet sur les réseaux sociaux. Le texte reprend deux phrases écrites par François Bégaudeau dans un forum de discussion de son site officiel begaudeau.info : « Dans le milieu radical parisien, Ludivine est connue pour être jamais la dernière. Tous les auteurs de La Fabrique lui sont passés dessus, même Lagasnerie. » « J’ai été estomaquée, stupéfaite. Ça a été comme un coup de poing dans le ventre », a décrit au tribunal, encore éprouvée, l’universitaire de 49 ans, spécialiste d’histoire politique et sociale.

L’écrivain François Bégaudeau. © Photo Joel Saget

Pantalon et chemisier noirs, longs cheveux et regard clair, cette intellectuelle régulièrement invitée dans les médias, elle aussi engagée à « la gauche de la gauche », a d’abord pris la peine de préciser qu’elle n’avait jamais rencontré François Bégaudeau. Elle a ensuite expliqué avoir reçu, dans la foulée de l’appel de l’éditrice, un message de l’essayiste féministe Mona Chollet lui indiquant qu’un post reprenant les propos de l’écrivain circulait sur Facebook et qu’elle s’apprêtait à le relayer sur le réseau social Twitter.

« Je me suis sentie souillée. J’ai contacté des amis, je leur ai dit qu’il fallait d’abord que je prenne une douche pour me laver de cette souillure, a relaté Ludivine Bantigny. J’ai beaucoup réfléchi. Je souhaitais reprendre la maîtrise tellement c’était dégradant et humiliant. »

L’universitaire décide donc de partager le post elle-même sur Twitter, et d’écrire un mail à François Bégaudeau. L’adresse n’est pas la bonne. Mais elle reçoit rapidement un message de l’écrivain. Dans ce mail, pas d’excuses, mais des explications.

Ce n’est pas une faute morale, c’est une faute de goût.

François Bégaudeau

Ces explications, l’auteur, scénariste et critique – bien assis dans le paysage culturel français depuis la Palme d’or décrochée en 2008 par l’adaptation de son livre Entre les murs –, les a détaillées au tribunal. Sans avocat, lui qui n’a pas caché ne pas bien comprendre pourquoi il se retrouve poursuivi devant la justice. Tout de noir vêtu, hormis une paire de baskets bleu et blanc, l’écrivain de 52 ans a ainsi évoqué un « post malencontreux » sur le forum de son site, où il a l’habitude de recommander des lectures et des films à une « petite communauté ». Longuement, il a insisté sur « le contexte ».

« Un internaute m’avait demandé de lui recommander des livres, Ludivine Bantigny figurait dans la liste. Je venais de lire son livre sur Mai 68, que j’avais trouvé très fort, a-t-il expliqué. Un internaute revient et me dit qu’il est conquis. S’enclenche alors un sketch entre lui et moi, je le connais, je sais qu’il a beaucoup d’humour. Il appelle Ludivine Bantigny “la Garbo des historiens”, “la divine”. Je suis rentré dans le jeu, dans le rôle de celui qui va attiser la jalousie. C’est là que je commets ce post trivial, grossier. » « Il était passé relativement inaperçu, très peu commenté. C’était de l’humour de mauvais goût, beauf, tout ce qu’on veut », estime-t-il.

Aux yeux de François Bégaudeau, des « signaux » attestent de sa « blague »« Il est important de souligner deux choses : Geoffroy de Lagasnerie n’est pas un auteur de La Fabrique et il est homosexuel, c’est de notoriété publique. C’était un petit signal pour dire que c’était définitivement, absolument une blague, qu’on peut juger de mauvais goût, a-t-il tenté d’expliquer au tribunal. Ce n’est pas une faute morale, c’est une faute de goût. »

Pourquoi ne pas avoir effacé ces deux phrases quand il a compris la « tempête » qui s’était levée ? « À partir du moment où ça a été relayé sur Twitter par Ludivine Bantigny, touchant des dizaines de milliers de personnes, l’effacer de mon forum où il devait y avoir eu cinquante lecteurs me semblait dérisoire. J’ai eu l’espoir fou et utopique que les gens se reporteraient à l’original et comprendraient le contexte », a-t-il répondu.

Autres questions de la procureure : « Vos propos font référence à son activité sexuelle. Pourquoi être allé sur le terrain ? Attiser la jalousie peut se faire sur un autre terrain que la sexualité ? » Réponse : « Quand je me mets en position d’humour, il arrive que la modalité sexuelle de l’humour arrive. J’ai un goût pour la trivialité. »

« Quand quelqu’un fait une blague antisémite, mon réflexe va être d’aller voir s’il fait une blague antisémite ou s’il est vraiment antisémite. S’il a fait vingt blagues, des sketchs, c’est qu’il est antisémite. C’est intéressant d’aller voir si je suis coutumier du fait, s’est-il encore défendu. Si on relisait tout ce que j’ai écrit, trente livres, des critiques, des articles, des pièces, je défie quiconque de trouver la moindre phrase misogyne. »

Comment faire de l’humour en faisant d’une femme un objet sexuel ? Un paillasson sur lequel les hommes passent ?

Ludivine Bantigny

Pourtant, François Bégaudeau le dit lui-même : « Mon travail montre un intérêt constant pour les questions de genre, les questions de domination masculine. Je n’ignore pas qu’il n’est pas anodin de balancer ce genre de propos dans l’espace public. »

Ludivine Bantigny, qui a pris la parole après lui, a justement détaillé l’effet délétère qu’avaient eu ces propos lâchés dans l’espace public sur sa vie. « Dans son mail, il m’a dit : “Vous qui êtes historienne, vous devriez comprendre le contexte.” Mais le contexte ne justifie rien ! Il a aussi expliqué m’avoir qualifiée d’historienne “géniale”, comme si ça enlevait quelque chose !, s’est-elle émue. Il n’a jamais voulu s’excuser, car on ne s’excuse pas de l’humour. Mais ce n’est pas de l’humour, c’est une violence sexiste, un outrage, une offense. »

« Comment faire de l’humour en faisant d’une femme un objet sexuel ? Un paillasson sur lequel les hommes passent ? », a ensuite interrogé l’universitaire. Elle a confié avoir pensé à ses étudiants – « cela m’a affectée qu’ils puissent avoir cette image de moi » –, à l’homme qu’elle aimait, et auquel elle était fidèle, qui est apparu comme le compagnon « d’une femme rabaissée, humiliée ». Et à ses deux enfants, âgés de 12 et 15 ans à l’époque. « Ils m’ont vue pleurer, les yeux gonflés par des nuits d’insomnie », a-t-elle dit. Et de conclure : « Quand on se réclame de l’émancipation, la misogynie, on doit la combattre de tout son être. »

Décision le 27 mai

Dans leurs plaidoiries, les avocates des parties civiles ont insisté sur le caractère indiscutablement sexiste des propos de François Bégaudeau, « arrivés comme un cheveu sur la soupe » dans le forum de discussion. « Quel est ce réflexe immédiat d’arriver sur le terrain de la sexualité alors qu’on parle du travail et de l’intelligence » de Ludivine Bantigny, a demandé l’avocate des Chiennes de garde, Zoé Royaux.

Selon elle, cette dernière « a été réduite à une fonction sexuelle, avec cette idée du travail à la chaîne, et cette référence à Geoffroy de Lagasnerie, une manière de stigmatiser encore plus celle qui a un appétit sexuel insatiable ».

« Cette saillie, ce n’est pas une beauferie, une phrase lancée à la cantonade, c’est une saillie construite pour atteindre sa cible avec un objectif, la discréditer et l’avilir », a poursuivi l’avocate de l’historienne, Sophie Soubiran, en réclamant 5 000 euros de dommages et intérêts, qui seront reversés à des associations.

À l’issue des débats, la procureure, comme c’est l’usage dans les procès en diffamation, s’est contentée de formuler des « observations ». Elle a rappelé que les propos de François Bégaudeau revenaient à « réduire » Ludivine Bantigny au statut d’objet sexuel, « ce qui ne serait pas le cas si on parlait d’un homme »« Quand on lui demande si c’est sexiste, il dit oui. Il avait donc conscience d’être sexiste, donc il y a les propos et l’intention », a-t-elle poursuivi.

Est ensuite venue la fameuse question de l’humour : « Le forum n’est pas le lieu d’un débat humoristique, et Monsieur Bégaudeau n’est pas connu publiquement pour être un humoriste. Est-ce de l’humour ? J’en doute », a conclu la magistrate. Mauvaise blague ou diffamation sexiste ? Le tribunal répondra le 27 mai.

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