Répression coloniale : les prisonniers politiques kanak témoignent sur leur détention en métropole

La déportation politique et la détention en France du dirigeant de la CCAT Christian Tein illustre la lourde répression coloniale qui s’abat sur le mouvement pour l’autodétermination de la Kanaky.

Julien Anchaing

3 juilleChristian Tein est actuellement incarcéré et placé à l’isolement au sein du centre pénitentiaire de Mulhouse-Lutterbach, à 17 000 kilomètres de son pays. Le dirigeant de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT) a été déporté avec plusieurs des autres dirigeants de son organisation depuis le 22 juin dernier, dispatchés entre les prisons de Dijon, Mulhouse, Bourges, Blois, Never, Villefranche et Riom. Ce 1er juillet, il a pu s’exprimer pour la première fois sur sa détention.

Christian Tein et ses camarades sont des prisonniers politiques

Dans un témoignage rapporté par l’AFP, Christian Tein raconte : « j’étais en garde à vue à la gendarmerie de Nouméa et j’ai appris par le juge des libertés et de la détention qui j’irais à l’isolement du côté de Mulhouse ». Sa garde-à-vue qui a duré près de 96 heures a fait suite à une assignation à résidence depuis la mise en place de l’état d’urgence dans le cadre des révoltes kanak du 13 mai dernier. S’en est suivie une véritable campagne de criminalisation de la CCAT et des mobilisations pour l’autodétermination du peuple kanak par Macron, Darmanin et la droite coloniale qui a culminé jusqu’à la déportation et l’incarcération de plusieurs dirigeants du mouvement indépendantiste.

Christian Tein témoigne des conditions très dures de sa détention et de son voyage en avion, tout au long duquel il a été menotté. Le militant indépendantiste ne dispose pas d’avocat sur place, car son avocat est encore actuellement en Kanaky. « J’ai pu téléphoner à mon avocat à Nouméa mais c’est compliqué, il y a le décalage horaire. Je dois prendre contact avec un avocat ici » explique-t-il. « J’ai aussi eu contact avec ma compagne qui va arriver en France et ici ce jeudi. J’espère que je pourrai la voir dans les prochaines semaines. Elle est hors de tout cadre politique. »

Les conditions de détention de Christian Tein s’inscrivent dans une volonté de l’isoler, avec ses camarades, de potentiels soutiens en France, et ce malgré la solidarité exprimée par des mobilisations face aux centres de détention de Dijon et de Mulhouse ces derniers jours. Par exemple, il ne dispose pas de droit aux visites personnelles.

Même traitement du côté de Brenda Wanabo, responsable de la communication de la CCAT. Comme Christian Tein elle a été maintenue menottée pendant les 30 heures de vol avant d’être incarcérée à la maison d’arrêt pour femme de Dijon. Comme le rapporte l’AFP, elle a également été privée de tout contact avec sa famille et ses enfants au mépris du droit. Raymonde Poncet Monge, une sénatrice écologiste qui a rendu visite à Brenda Wanabo explique qu’on « les place dans une atmosphère de punition et d’intimidation ».

Si ces mesures s’insèrent dans l’histoire coloniale française en Kanaky, elles relèvent d’une violence d’État sans précédent en matière judiciaire. Comme le rappelle l’association Survie il s’agit d’une situation « jamais vu[e] depuis les « événements » et le second gouvernement Chirac (1986-1988), dans la droite ligne de la « peine de déportation » qui fut appliquée lors de nombreuses révoltes dans l’Empire colonial français ». Elle a cette fois-ci la particularité de s’inscrire dans un cadre préventif, c’est-à-dire sur la base d’une accusation sans la moindre condamnation pour « association de malfaiteurs en vue de préparation d’un crime ou d’un délit, complicité par instigation des crimes de meurtre et tentative de meurtre sur personne dépositaire de l’autorité publique ».

Cette mesure préventive a permis une déportation qui correspond à la volonté du gouvernement français, en pleine intensification de la crise de régime et de mobilisation de la jeunesse et du peuple kanak pour son autodétermination, de chercher à isoler la direction du mouvement kanak en pleine « révolte politique, culturelle et sociale ». Cette mesure de « détention préventive » s’insère dans la politique coloniale de déportation des opposants politiques, une pratique histoire de l’État français impérialiste qui l’avait déjà pratiqué sur des noms très connus, à l’instar de Toussaint Louverture, Abd al Kader, de la reine Ranavolana III, Duy Tan, Abdelkrim al-Khattabi, et d’un nombre incalculable d’opposants à la colonisation de l’Algérie à la Guadeloupe, en passant par les colonies françaises en Afrique.

Une répression coloniale qui s’intensifie et la nécessité d’un mouvement pro-Kanaky en France

Cette violence d’État est coloniale et va au-delà de la (très grave) incarcération des dirigeants kanak de la CCAT. Les chiffres de la répression en Kanaky sont massifs. Seulement du 12 mai au 23 juin, on décompte* près de 1455 personnes interpellées, 1260 personnes placées en garde-à-vue, 210 personnes déférées au parquet, 93 incarcérations au Camp-Est (prison de la Province Sud, à Nouméa, dont on notait une surpopulation à 154% déjà au 1er mai 2024, avec 603 détenus pour 390 places) et près de 340 convocations en justice.

Au 24 mai, au moins 30 personnes détenues ont été transférées au centre de détention de Koné, opérationnel depuis février 2023, « qui avait presque déjà atteint la capacité théorique d’accueil ». Ces détentions se font sans compter les dizaines de détenus condamnés à de longues peines dont le transfert a été programmé en métropole et en Polynésie française.

Parmi les personnes incarcérées, au 13 juin 10.25% d’entre elles étaient mineurs. La violence réside aussi dans les chefs d’accusation. Comme le rapporte Médiapart « deux personnes ont été condamnées le 29 mai à six mois de prison ferme pour jets de cailloux sur forces de l’ordre ».

Les violences policières continuent elles aussi. Selon un témoignage, datant du 4 juin dernier, un jeune homme explique avoir été « tiré par le col […] comme un animal » et « plaqué au sol » lors de son interpellation, par la brigade anti-criminalité (BAC), pour port de bibiche. Placé en garde à vue, il a fait l’objet de trois fouilles et palpations « bien loin », a été menotté, « poussé comme des chiens sur le p’tit banc », ordonné d’« attendre la tête qui regarde au sol ». Il a répondu à des questions « qui étaient déjà préparées », avec des « propos déplacés, limite racistes » : « Ils disaient qu’on était tous cons, qu’on était bons qu’à rester cons […], qu’on est bons qu’à casser, qu’on changera pas, qu’on est bêtes […], ils nous rabaissaient plus bas que terre, en disant que tous les jeunes Kanak on est bêtes ». Les dizaines de vidéos qui nous parviennent de Kanaky chaque jour témoignent du climat profondément délétère installé par les forces répressives et les milices au quotidien ainsi que leur violence sur place, qui rappelle en partie la militarisation de la répression des révoltes des quartiers populaires lors de l’été 2023.

Du côté de l’État, celui-ci a autorisé le lancé à la main la grenade GML2L, une arme de guerre selon le code de sécurité intérieure, alors qu’un médecin témoignait le 20 mai dernier d’une chirurgie « s’apparentant à une chirurgie de guerre » pour les blessés.

Plus que jamais, l’urgence d’un véritable mouvement de défense de l’autodétermination kanak et de lutte contre la répression est nécessaire en France et dans les autres colonies françaises. Les élections législatives et la profonde crise politique que traverse le régime en France ne doivent pas éclipser la question kanak. Au contraire, elle constitue une brèche dans le régime impérialiste de la Vème République dans laquelle une véritable politique anti-impérialiste pourrait jouer un rôle clé. La libération de Christian Tein, de ses camarades et de l’ensemble des prisonniers politiques kanak est une urgence pour mettre un frein à l’autoritarisme prôné par l’État français dans sa colonie.

*L’ensemble des données compilées dans cet article proviennent du travail de sources militantes qui luttent pour la libération de la Kanaky. Elles sont documentées dans la presse française et de 

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