
19 mars 2025

Ancien président du Front national de la jeunesse, Julien Rochedy a publié « Surhommes et sous-hommes ». Il y développe le concept de « biocivilisation » et prône une gestion autoritaire et raciste de la crise écologique.
« L’homme écologiste sera un homme terrible ; aussi terrible que la nature à laquelle il s’identifiera enfin. » Julien Rochedy, 37 ans, barbe de trois jours et gros muscles, s’affiche volontiers avec un cigare. Cet ancien coach en masculinité a le look propret des hommes d’extrême droite qui misent plus sur les costards que sur le crâne rasé et les Dr. Martens.
Ancien président du Front national de la jeunesse, proche d’Éric Zemmour et du GUD [1], il vient de publier Surhommes et sous-hommes (éd. du Royaume, 2023). L’auteur — qui n’a pas répondu à Reporterre — y explique qu’au nom de la lutte contre la crise écologique, il faut mettre en place une « biocivilisation », se rapprocher de la nature, élever des murailles et être « attaché à la production d’humains de haute qualité ». « Hier, il s’agissait de sauver notre âme ; aujourd’hui, il s’agit de sauver la planète, et avec elle, sûrement, aussi notre âme », écrit-il. Pour lutter contre la « mégamachine », « un camp inédit comprenant des écologistes de gauche anticapitalistes et des écologistes de droite antimodernes se rassemblera », espère-t-il. Au cœur de sa pensée se niche un racisme virulent, symbole de l’actualité de la menace écofasciste.
Lire aussi : Enquête sur l’écofascisme : comment l’extrême droite veut récupérer l’écologie
Depuis plusieurs décennies, ce courant marginal contamine le débat politique et s’implante progressivement dans différents pans de la société, pour rapprocher l’idéologie d’extrême droite de l’écologie, avec son obsession des frontières, sa haine des migrants et son virilisme. Julien Rochedy est l’incarnation moderne de ce péril « vert-brun », et connaît un certain succès.
« Éliminer les sous-hommes »
Il cumule 165 000 abonnés sur Youtube, 153 000 sur X et 100 000 sur Instagram. En assurant que « la droite doit être écologiste », il surfe sur la confusion et reprend même des cadres de pensée volontiers partagés à gauche : il s’en prend au capitalisme, cite Pierre Bourdieu, Albert Camus ou Gilles Deleuze et prône la décroissance. « Le capitalisme doit produire du superflu et du surplus s’il veut maintenir sa croissance. […] Il lui faut donc des individus à la recherche de l’inutile, du médiocre et du vice ; il lui faut donc des crétins », écrit-il. Ce sont ces « crétins », « obèses », qu’il qualifie de « sous-hommes ». Pour lui, « le réchauffement climatique est un fait inévitable. Il doit nous conduire à mettre en place une société résiliente, car les désordres qu’il va engendrer seront potentiellement mortels ».
Si ce dernier diagnostic pourrait faire consensus dans les milieux préoccupés par la crise environnementale, son plan d’action, lui, est totalement ancré à l’extrême droite. Pour permettre de conserver une terre habitable, Julien Rochedy propose de mettre les « sous-hommes » en marge de la société, de les dominer ou, tout simplement, de les éliminer.
L’idéologue appelle à réduire la population : « Il faudra être capable de faire des tris », et se lance dans une violente charge raciste. « La plupart des écologistes blancs détournent les regards, ou en tirent l’idée saugrenue qu’ils doivent eux, les plus conscients de la Terre en tant qu’héritiers de leur grande civilisation cesser d’enfanter pour être remplacés par des individus qui en sont encore au stade historique du désir insatiable de profiter de la modernité et de son abondance, et dont les continents d’origine sont souvent les plus sales et parfois même les plus polluants ».
« Une future inquisition écologique »
L’auteur invente ce qu’il nomme la « future inquisition écologique », où « le sous-homme sera la cible des nouveaux surhommes […] qui devront le réduire sans pitié en esclavage et l’empêcher de se reproduire[…] ». Pour lui, Hitler se serait trompé de cible, en visant les Juifs : « Par son antisémitisme, Hitler se débarrassait d’individus à haut quotient intellectuel et aux grandes facultés adaptatives largement démontrés par l’histoire, c’est-à-dire tout ce que la sélection naturelle valorise pourtant le plus. »
Dans sa vidéo « Les heures les plus sombres de l’écologie », le militant d’extrême droite vante « l’implantation de communautés agricoles traditionnelles » sous le Troisième Reich et présente Hitler et ses sbires comme de grands écologistes, valorisant l’homme rural au détriment de l’homme urbain. Ce crédo du retour à la ruralité est aussi celui du trentenaire ardéchois, qui pense que l’homme urbain est « dégénéré ». Et qui défend l’idée d’espace vital : « Les Américains eurent leur ouest gigantesque à scruter et conquérir avant de dominer le monde. Tout être supérieur a besoin d’espace car il en vient ontologiquement. »
Lire aussi : En Allemagne, des « colons ethniques » veulent blanchir les campagnes
Julien Rochedy, qui se dit chrétien et qui cite régulièrement Laudato si’ du pape François — encyclique qui soulignait la dimension sociale inséparable de l’analyse écologique — défend aussi « un retour au jardin d’Eden ». Cette période se situerait pour lui au Mésolithique, soit entre environ -14 000 et -2 000 avant J.-C. Ce nouveau jardin devrait être protégé par « des murailles et des gardiens. C’est ainsi que les populations seront responsabilisées à l’égard de leur environnement, et que des synergies et de grands projets pourront germer sur les homogénéités culturelles, qui seules le permettent ».
Il s’inscrit ainsi dans la lignée d’une écologie d’extrême droite ethnodifférentialiste : les humains y sont perçus comme des groupes ethniques essentialisés qui devraient vivre sur des territoires donnés, et ne surtout pas se métisser.
Une menace sérieuse ?
Son discours, fruit d’un bricolage idéologique, est-il à prendre comme une menace sérieuse ? Les spécialistes de l’écofascisme en débattent. Pierre Madelin, philosophe auteur de La tentation écofasciste (éd. Écosociété, 2023), se veut rassurant : « La variable écofasciste — soit la gestion autoritaire de la crise écologique à laquelle s’ajoutent le racisme et la xénophobie — est marginale. Peut-être que le discours de Rochedy va permettre à l’extrême droite de gagner quelques segments électoraux, mais c’est tout ». « C’est un pseudo-intellectuel qui multiplie les références. Il est confus et a mal digéré son influence nietzschéenne », ajoute-t-il.
Pour Antoine Dubiau, doctorant en géographie à l’université de Genève et auteur de Écofascismes, le risque est plus palpable. Certes, l’extrême droite partisane (de Marine Le Pen à Donald Trump en passant par Vladimir Poutine) défend clairement les énergies fossiles, rappelle-t-il. Mais ces deux tendances, carbofasciste et écofasciste, peuvent coexister : « Rochedy cherche à faire bouger les lignes de son camp politique. Dans une certaine mesure, ça ne peut que marcher parce que la crise écologique va s’aggraver. La “biocivilisation” peut séduire certaines franges de l’extrême droite et certaines franges écologistes. Dans le mouvement écolo, il y a toujours eu des réactionnaires, anti-IVG, racistes. Ce qui change aujourd’hui, c’est qu’un nouveau débouché politique s’ouvre à eux. » Julien Rochedy leur dessine un boulevard et prête sa voix.
Poster un Commentaire