
Nous relayons les communiqués du SNJ France Télévisions (2 avril 2025) et de la CGT France Télévisions (3 avril 2025).
Les éditos qui abîment le journalisme (SNJ France Télévisions) « Ce qui est sûr, c’est qu’on n’avait pas franchement besoin de ça dans la situation politique actuelle. Je précise que les juges avaient totalement le droit de prendre cette décision. On peut se dire simplement qu’ils ont un petit peu eu la main lourde ».
Ces propos critiques à l’égard de magistrats indépendants ont été tenus lundi soir, sur le plateau du journal de 20 H de France 2.
L’ont-ils été par une personnalité de droite, ou d’extrême droite, venue commenter la condamnation de Marine Le Pen ? Pas du tout. Cette opinion est celle… de la nouvelle directrice de la rédaction nationale, qui avait choisi de s’inviter dans le JT afin d’éclairer des millions de téléspectateurs avec un éditorial consacré à cette décision de justice.
Un éditorial est un exercice journalistique particulier qui est censé refléter « l’orientation générale » d’un titre de presse. Mais dans les JT de France 2, cela fait bien longtemps que les éditos ne sont plus discutés avec la rédaction. Aujourd’hui largement dévoyé, notamment dans l’audiovisuel, cet exercice est devenu le symbole d’une dérive, celle des chaînes qui privilégient l’opinion à l’information.
Il est aussi devenu le symbole d’un gouffre entre des « vedettes » qui peuvent tout dire et tout commenter à l’antenne (parfois sans expertise aucune sur le sujet) et la grande majorité des journalistes, dont on exige réserve et « neutralité », y compris sur les réseaux sociaux. Il est devenu le symbole de l’existence d’une caste médiatique, très éloignée du reportage, mais très proche de certains pouvoirs.
Dans son édito de lundi soir, la directrice de la rédaction est donc revenue sur la condamnation d’anciens cadres du Front National (le nom du parti à l’époque des faits) dans l’affaire des assistants parlementaires européens.
Pour Marine Le Pen, deux ans de prison ferme et cinq années d’inéligibilité avec exécution provisoire, et donc applicable immédiatement même avec un appel de fait non suspensif.
Commenter publiquement une décision de justice est encadré par l’article 434-25 du code pénal. Sans s’en soucier le moins du monde, la directrice a choisi de relayer la thèse d’un jugement problématique, disproportionné, politique. Selon elle, les juges ont eu la « main lourde » et ont donc porté préjudice à Marine Le Pen. La directrice de la rédaction nationale pointe du doigt les magistrats.
Cette phrase était de trop. On peut aussi considérer que cet « édito » était de trop, après plusieurs dérapages. Mais l’essentiel n’est pas là : il n’est jamais trop tard pour s’interroger, collectivement, sur nos pratiques et nos responsabilités. À l’heure où l’extrême droite est aux portes du pouvoir, où l’État de droit n’est qu’une opinion pour certains, il y a urgence.
Le SNJ demande depuis des années une réflexion collective sur le rôle des éditorialistes à France Télévisions. Mais au-delà, portons la réflexion sur la place de « l’opinion » dans nos éditions d’information et sur la concentration du pouvoir éditorial entre quelques mains. Il est temps de mettre fin à ces dérives, au malaise qu’elles suscitent dans nos rédactions, et au préjudice qu’elles portent au service public.
Paris, le 2 avril 2025
Dérapage au 20 heures de France 2 : « On n’avait pas franchement besoin de ça » (CGT France Télévisions)
Le 20h du lundi 31 mars avait débuté depuis un peu plus de neuf minutes quand notre nouvelle directrice de la rédaction nationale lâchait ces deux phrases à propos de la condamnation de Marine Le Pen : « On n’avait pas franchement besoin de ça dans la situation politique actuelle […]. Les juges […] ont un petit peu eu la main lourde. » A aucun moment, le mot « coupable » ne fut prononcé par notre éditorialiste. Avions-nous bien entendu ?
Une prise de position inquiétante
Le commentaire de fin du sujet précédent rappelait que, si les juges ont certes un pouvoir d’interprétation, l’avis général des spécialistes converge pour affirmer qu’ils ont simplement appliqué la loi en matière de détournement de fonds publics. En effet, si Marine Le Pen doit l’exécution automatique de sa peine à l’impossibilité d’être en même temps candidate à de futures échéances électorales et coupable de tels faits, c’est bien leur nature et leur extrême gravité (le montant très élevé des sommes détournées et le caractère industriel du dispositif frauduleux notamment) et non l’orientation politique des prévenus qui ont conduit à la lourdeur de la condamnation.
Au-delà de la trivialité de la remarque de notre éditorialiste de choc, elle reprochait en creux aux juges d’avoir respecté une stricte séparation des sphères partisanes et judiciaires, qui est pourtant l’un des piliers fondamentaux de leur mission et plus largement de l’État de droit. Un comble dans un média public !
Une multirécidiviste qui nuit à notre crédibilité
Elle n’en est pas à son premier coup d’éclat. Rappelons ses propos, en plein mouvement contre la réforme des retraites, indiquant que la colère qui s’exprimait alors était essentiellement due à une supposée jalousie de la population à l’égard de la réussite d’un président aussi jeune que brillant. Quelle analyse… Le média Blast s’en est d’ailleurs fait l’écho dernièrement et a rappelé ses faits d’armes (à voir ici).
Une fois de plus, cette chronique politique ne fait pas honneur au service public. Une fois de plus, les salariés vont devoir essuyer au mieux des critiques, au pire des insultes. Ce discrédit n’a que trop duré.
La CGT dénonce donc avec la plus grande fermeté cette nouvelle prise de position déplorable d’une responsable éditoriale de tout premier plan, qui vient d’être promue à la direction de la rédaction nationale. Pour l’ensemble de son œuvre, la CGT demande le départ de Nathalie St-Cricq.
Neutralité ou pluralité ? La direction au pied du mur
Il est désormais incontestable que l’impératif de neutralité, que la direction appelle de ses vœux en souhaitant mettre en place une inquiétante clause dédiée, est appliqué de fait à la tête du client. La direction doit cesser de donner le pouvoir éditorial et l’accès aux antennes à des éditorialistes qui apparaissent invariablement comme des béquilles du pouvoir. Elle doit permettre une vraie pluralité d’opinion en ouvrant l’accès, verrouillé depuis bien trop longtemps, aux responsabilités dans les services et à la parole dans les éditions et les magazines les plus en vue, à des journalistes qui défendent des positions critiques.
Paris, le 3 avril 2025.
Poster un Commentaire