Arguments pour la lutte sociale
Par aplutsoc2 le 27 avril 2026
Les 17 et 18 avril derniers, s’est tenue à Barcelone, sous la présidence du chef du gouvernement de l’Etat espagnol Pedro Sanchez (PSOE), et à l’initiative du Parti Socialiste Européen, une Global Progressive Mobilisation, qui fut en fait un évènement à la fois politique et diplomatique soulignant les lignes de fractures tant des puissances européennes vis-à-vis des Etats-Unis que des « BRICS », contradictions qui ont imprimé une tonalité combative et de gauche à ce rassemblement qui a vu la participation de quelques milliers de personnes.
A l’invitation de Pedro Sanchez, et apparaissant comme l’autre personnage clef de ce regroupement, il y avait le président brésilien Lula (PT). La présidence mexicaine Claudia Sheinbaum, sans participer au rassemblement clôturant la rencontre le samedi, était l’autre personnalité clef ; sa distance relative, car il s’agissait en fait d’un rapprochement, était due aux réserves justifiées du Mexique sur le refus espagnol de reconnaître les horreurs de la colonisation au XVI° siècle, refus incarné, précisément, par le roi d’Espagne, dont Sanchez ne veut pas remettre en cause le rôle de pilier de l’Etat espagnol.
Le président colombien Gustavo Petro, et l’uruguayen Yamandu Orsi, complétaient avec Gabriel Boric, récemment battu au Chili par la droite extrême, cette importante représentation latino-américaine. Présent également le président sud-africain Cyril Ramaphosa, et, venus des Etats-Unis, Tim Walz, gouverneur du Minesota qui a qualifié la politique de Trump de « fasciste ou fascisante » dans un discours, d’autres représentants du Parti démocrate, et, pour la France, Olivier Faure (PS), Marylise Léon (CFDT), l’économiste Gabriel Zuckman, ainsi que le dirigeant socialiste belge de Wallonie Paul Magnette.
Deux situations géopolitiques en évolution, en raison de la crise mondiale des relations internationales causée par Poutine et Trump, sont à l’origine de cette rencontre et de son écho.
D’une part, le Brésil. Lula et la direction du PT, après avoir misé sur la « multipolarité » avec la Russie de Poutine, en sacrifiant les Ukrainiens, sont mis en difficulté par la fuite en avant de Trump qui, de concert avec Poutine, menace de plus en plus l’Europe tout en s’étant engagé dans une guerre sans issue, avec Israël, contre l’Iran, alors qu’en même temps, les attaques impérialistes de Trump menacent la totalité des deux Amériques, y compris, et fortement, le Canada et le Groenland. Cette configuration inédite pousse le Brésil, sans le dire, à s’orienter vers une multipolarité contre les Etats-Unis, mais non pas tant avec la Russie qu’avec les puissances européennes. L’accord commercial UE-Mercosur peut d’ailleurs, du point de vue capitaliste brésilien, être lu dans ce sens.
D’autre part, l’Espagne, gouvernée par une coalition de type « gauche plurielle » (mais dans le cadre de la monarchie et la domination des nationalités non-espagnoles), et alors que l’Italie gouvernée par la postfasciste Meloni voulait s’aligner sur Trump jusqu’à ce que, très récemment, éclate son affrontement ouvert avec le Vatican, l’Espagne donc s’est trouvée, de tous les Etats européens hormis le Danemark directement attaqué, le plus en confrontation ouverte avec Washington, s’opposant à la guerre à dynamique génocidaire menée par Israël à Gaza puis refusant le survol de l’Espagne par l’aviation US et tout transit militaire vers le Proche-Orient.
Notons d’ailleurs, ce qui n’a rien de fortuit, que juste avant cette conférence, Sanchez était reçu, à Beijing, par Xi Jinping.
La position espagnole, de fait, consiste à dire tout haut des Etats-Unis ce que tous les gouvernements européens pensent tout bas, ce qui lui vaut d’être injuriée et menacée par Trump, qui parle de « virer l’Espagne de l’OTAN » – mais voila qui pose en filigrane la question européenne suivante : ne faudrait-il pas virer les Etats-Unis de l’OTAN ?
La posture agressive des Etats-Unis envers l’Espagne n’est pas une exception, on l’a vu envers le Groenland et le Danemark, et, voici quelques jours, à propos des îles Falkland dont Washington a annoncé qu’il ne soutient plus leur appartenance au Royaume-Uni, mais à l’Argentine de Milei !
Mais l’Espagne est l’Etat européen qui répond le plus nettement à la menace d’agression américaine. Simultanément, elle est la cible des critiques de toute l’extrême droite européenne, donc des principales forces politiques directement ou indirectement liées au Kremlin, à propos de sa politique migratoire.
Sanchez vient en effet d’accorder la régularisation d’environ 500 000 travailleurs sans-papiers, qui sont de fait en Espagne souvent depuis des années. Loin d’en avoir fait un acte politique démocratique hautement assumé, il a en réalité cédé à une campagne populaire massive, tout en apportant des restrictions procédurales qui peuvent s’avérer importantes.
Du coup, nous avons en France CNews en roue libre contre l’Espagne, et Retailleau qui appelle à la mettre « au ban des nations » !
Le Conseil européen, invité à Barcelone, s’est excusé, que le Royaume-Uni était représenté par le ministre travailliste des Affaires étrangères, l’Allemagne par le vice-chancelier, mais pas l’exécutif français. La cassure géopolitique et diplomatique de l’Espagne, et potentiellement de toute l’Europe dont elle est ici le message officieux, l’oppose aux Etats-Unis, et c’est aussi pour cela que le Brésil et l’Amérique latine étaient fortement représentés.
Mais l’opposition aux Etats-Unis aujourd’hui, n’en déplaise aux campistes qui n’y comprennent volontairement rien, ne rapproche pas de la Russie. L’Ukraine n’a pas du tout été un thème mis en avant lors de cette conférence – Sanchez ne pouvait et n’a probablement pas demandé à Lula de « tourner » sur cette question – si ce n’est dans ce passage important de l’allocution de Sanchez :
« La honte pour ceux qui se taisent devant l’injustice, pour ceux qui exploitent les travailleurs, ceux qui criminalisent ceux qui sont différents, ceux qui transforment les droits en marchandises, ceux qui défendent le privilège des élites, ceux qui soutiennent la guerre et la violence, à Gaza, en Cisjordanie, au Liban et en Ukraine. La honte pour eux, pour nous la fierté d’être pacifistes, écologistes, syndicalistes, féministes et de gauche »
Force est de constater que Pedro Sanchez a réussi ce que, par exemple, la conférence de Porto Alegre (dont les organisateurs, acceptant par avance la confusion voulue de leur cadre commun avec les pro-Poutine, n’ont pas pesé sur les contradictions dans lesquelles se trouvent le Brésil et le PT, conduisant Lula à se rendre à Barcelone et même à avoir demandé à Sanchez d’accélérer la tenue de la rencontre) n’a pas permis : un affichage large de « la gauche mondiale contre Trump ».
Cependant, il ne s’agissait pas d’un rassemblement impulsé par des forces militantes et sociales, même si les PS européens, en alliance avec le PT et des secteurs du Parti démocrate américain, vont s’appuyer sur lui, mais bien d’une opération diplomatique. Laquelle a largement passé sous silence la question de Poutine (et totalement celle de Xi Jinping), sauf que la confrontation avec Trump et les Etats-Unis conduit aujourd’hui à se distancier de facto de la Russie.
Cette opération diplomatique indique, sans doute sans le vouloir vraiment, une direction qui seule peut être imposée par les peuples, par les forces militantes et sociales, et en aucun cas par les gouvernements européens : celle de l’affrontement unissant peuples d’Europe, d’Amérique et d’ailleurs, Ukrainiens et Palestiniens, et No Kings aux Etats-Unis, pour briser les impérialismes, vaincre et chasser Trump et Poutine.
VP, le 27/04/26.