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Cher Paul Larrouturou,
Quelle semaine !
Vendredi 3 avril, au cours de la conférence de presse de l’eurodéputée Rima Hassan consécutive à sa mise en garde à vue dans le cadre d’une énième procédure pour « apologie du terrorisme », vous avez jugé bon de vous adresser à une autre journaliste, Khadija Toufik, d’un méprisant « Qui êtes-vous madame ? », il faut dire que cette impudente avait eu l’audace de s’en prendre à la couverture médiatique de la guerre génocidaire d’Israël à Gaza, voilà qui méritait bien un rappel à l’ordre de la part de l’immense professionnel de l’information que vous êtes. Manque de chance, pour vous en tout cas, il s’avère que Khadija Toufik n’est, d’une part, pas moins journaliste que vous mais que, d’autre part, elle a réalisé de nombreux reportages, entre autres pour Blast, en Palestine occupée, et que sa présence à la conférence de presse d’une élue harcelée judiciairement pour son engagement en faveur des droits du peuple palestinien n’était à ce titre pas moins légitime que la vôtre, bien au contraire.
A fortiori lorsque l’on s’arrête sur votre comportement durant la conférence de presse, qui a consisté à tenter de vous imposer comme premier intervenant du côté des médias, sans concertation avec vos collègues, sans que la parole vous ait été donnée et alors que Rima Hassan elle-même n’était pas encore intervenue, à insister auprès de l’eurodéputée (« On peut pas les faire maintenant les questions ? ») alors qu’elle vous expliquait que le temps d’échange viendrait après les introductions, avant de finalement poser votre question, et pas n’importe laquelle comme on va le voir, puis de vous agacer ostensiblement de ne pas obtenir la réponse que vous vouliez, jusqu’à interrompre Rima Hassan en lui jetant un « On est là pour parler de votre apologie du terrorisme », RIP la présomption d’innocence, suivi d’un « Pourquoi vous répondez pas ? » particulièrement agressif, auquel l’élue LFI a répondu d’un « Je suis encore en garde à vue ? », il y avait effectivement de quoi avoir un doute.
Votre question portait, précisons-le, sur la raison pour laquelle Rima Hassan sera convoquée au tribunal le 7 juillet, à savoir un post — supprimé depuis — dans lequel elle relayait une citation de Kōzō Okamoto, ancien membre de l’Armée rouge japonaise (JRA) condamné à la prison à perpétuité en Israël suite à sa participation à l’attaque de l’aéroport de Lod, près de Tel-Aviv, le 30 mai 1972, qui s’était soldée par la mort de 26 personnes — et de deux membres du commando de la JRA. À quatre reprises en l’espace de 45 secondes, vous lui avez ainsi demandé si elle considérait Kōzō Okamoto comme un terroriste, ignorant superbement ce que venait d’expliquer son avocat Vincent Brengarth quant au sens de la publication incriminée et, surtout, faisant mine de ne pas comprendre ce que l’eurodéputée vous expliquait, à savoir que cette question et ses implications seraient l’enjeu du procès du 7 juillet, qu’elle réservait ses réponses à la justice et que vous étiez invité au tribunal pour avoir les vôtres. Point.
Cher Paul Larrouturou, ceux qui vous connaissent n’ont guère été surpris de vous voir vous comporter de la sorte, tant cette séquence est un condensé du type de « journalisme » que vous pratiquez, qui consiste principalement à tenter d’arracher à vos interlocuteurs et interlocutrices la « petite phrase » qui fera le buzz, une activité dont vous n’avez certes pas l’apanage mais dans laquelle vous avez une forme de persévérance qui forcerait l’admiration s’il ne s’agissait pas de l’inverse de ce que l’on attend d’un journaliste. On notera du reste que votre première interruption ce jour-là illustre à merveille la façon dont vous envisagez votre métier, puisqu’en demandant à « faire les questions » avant même que Rima Hassan ne soit intervenue pour parler de sa garde à vue et pour corriger ce qui avait pu en être dit (et il y avait de quoi faire), vous avez reconnu que vous n’étiez pas là pour l’écouter mais juste pour lui poser « votre » question, après laquelle vous avez d’ailleurs quitté les lieux, c’est élégant.
Il faut dire que vous étiez pressé car vous deviez ensuite vous rendre sur le plateau de « C à vous » (France 5), pour y animer votre chronique « La Story de Paul Larrouturou », que vous aviez justement choisie de consacrer, ce vendredi 3 avril, à Rima Hassan. Une pastille d’un peu plus de cinq minutes, ouverte par un très prétentieux « Je vais vous raconter ce soir les 34 dernières heures de Rima Hassan » et construite autour de quelques séquences médiatiques, quelques réactions politiques et quelques extraits de la conférence de presse agrémentés de vos observations avisées. À l’instar de votre remarque au sujet des propos pourtant très clairs de l’avocat de Rima Hassan concernant la présence supposée de stupéfiants dans ses effets personnels (« [Elle] a acheté du CBD [et] le CBD est légal en France »), que vous avez jugé bon de commenter d’un « On clôt la partie drogue, on ne sait pas, on nous a exposé les différents arguments », entretenant la suspicion autour d’accusations pourtant montées de toutes pièces, ainsi que l’a confirmé le classement sans suite de la procédure quelques jours plus tard.
Et sans surprise, vous avez également diffusé de longs extraits — montés — de votre question répétée à propos du post qui a valu à Rima Hassan d’être convoquée puis mise en garde à vue, introduits comme suit dans votre chronique de « C à vous » : « J’ai tout simplement essayé de demander à Rima Houssen [sic] si elle considérait que c’est de la résistance ou du terrorisme. Elle ne souhaite pas répondre » [NB : Essayez à l’avenir de prononcer correctement les noms, ça fait plus sérieux]. Au total, votre « compte rendu » de la conférence de presse aura consisté en la diffusion de 30 secondes de l’intervention de l’avocat Vincent Brengarth, 35 secondes de la prise de parole de Rima Hassan et 40 secondes de « votre » séquence (soigneusement amputée des propos les plus agressifs que vous avez tenus à l’encontre de l’élue insoumise), soit des choix et des équilibres qui en disent long sur votre rapport au journalisme et sur ce qui constitue ou non, selon vous, une information digne d’intérêt.
Cher Paul Larrouturou, vos chroniques dans « C à vous » ne sont heureusement (?) que l’une des facettes de vos activités multiples, puisque vous êtes également, depuis la rentrée de septembre 2025, le co-animateur, au côté d’Agathe Lambret, de l’interview politique matinale sur Franceinfo, félicitations. Une bien belle promotion pour celui qui était jusqu’alors surtout connu en raison de son long passage, de 2014 à 2021, par le « Petit journal » de Canal+ devenu « Quotidien » sur TMC, où il réalisait des reportages et des chroniques, notamment consacrées à la vie politique, dans le pur style de l’émission de Yann Barthes : mélange entre information et divertissement, focalisation sur la communication au détriment du fond, propos arrachés à des responsables politiques dans des cadres informels, micros tendus dans des événements publics dans le but de tourner en dérision des interviewés peu habitués à s’exprimer, images souvent montées, sorties de leur contexte voire détournées, etc.
Avant de rejoindre le « Petit journal », vous aviez officié durant trois ans (2011-2014) au « Lab » d’Europe 1, site d’actualité aujourd’hui disparu, qui s’était posé à l’époque en précurseur de l’information politique 2.0, avec une production rapide de multiples contenus courts et attractifs, nourris d’une revue de presse et non de quelconques enquêtes. Un média qui se définissait comme un lieu d’expérimentation, d’invention et d’innovation, alimenté par de jeunes journalistes de la « génération internet », pour un résultat qu’Acrimed décrivait, en avril 2013, ainsi : « Loin d’inventer quoi que ce soit, les quelques journalistes qui composent la rédaction ne font que reprendre en les amplifiant les pires manies du journalisme politique « classique », délaissant totalement le fond et les enjeux de l’action politique pour se focaliser de manière compulsive sur les petites anecdotes, les « petites phrases », et les petits « buzz », bref, sur les aspects les plus superficiels du jeu politico-médiatique ». Sévère mais mérité.
Ce sont donc 10 années que vous avez passées, entre le « Lab » d’Europe 1 et le « Petit journal/Quotidien », dans un environnement particulièrement favorable à la course à l’anecdote, au clic et au buzz, une bien belle formation que vous avez ensuite mise à profit sur LCI (2021-2023), notamment dans l’émission quotidienne « Ruth Elkrief 2022 » où vous avez animé la séquence « L’Instant Pol » (attention il y a un jeu de mots), présentée ainsi par la chaîne : « Chaque soir, Paul Larrouturou vous emmène dans les coulisses de la politique. Curieux, amusé, pertinent et impertinent, l’Instant Pol pose un regard décalé sur la vie politique pour casser les carcans de la com’ politique. Un nouveau rythme pour suivre la campagne présidentielle 2022 », tout un programme. Une bien belle constance de votre part donc, et l’on s’abstiendra ici de commenter ce que vous déclariez alors pour expliquer votre départ de « Quotidien » vers LCI : « J’avais envie de me réinventer et de passer à autre chose ». Diantre.
Au cours de ces deux années à travailler pour la chaîne du groupe Bouygues, vous avez fait montre de tout votre talent pour apporter un « regard décalé sur la vie politique », qu’il s’agisse :
– d’occuper, en janvier 2022, sept minutes d’antenne pour démontrer, carte interactive à l’appui, que « quatre candidats de gauche à la présidentielle ont réussi à défiler au même endroit, au même moment, pour la même cause, sans se croiser », voilà qui est passionnant ;
– de nous révéler, en avril 2022, « [qu’]Emmanuel Macron indique qu’il a échangé des SMS avec Jean-Luc Mélenchon mais ne veut pas rentrer dans les détails », super scoop ;
– de souligner, en juillet 2022, que le ministre Clément Beaune avait été remplacé par Laurence Boone, comme c’est cocasse, le tout dans le gouvernement d’Élisabeth Borne, mais où allez-vous chercher tout ça ;
– de nous offrir, toujours en juillet 2022, « la campagne 2022 d’Éric Zemmour en une minute », indispensable ;
– de rendre compte, en juin 2023, d’un meeting de Bernard Cazeneuve, qui « veut être le candidat de la gauche en 2027 », c’est noté, et qui « [a mis] un énorme tacle à Jean-Luc Mélenchon, mais sans le citer », merci pour l’info ;
– etc.
Vous avez ensuite, à l’été 2023, quitté LCI, où vous aviez rejoint la tranche 11h-midi et animiez la séquence « Tout est Pol » (bis), pour intégrer le site TF1Info dans l’objectif de produire des sujets à la seule destination des réseaux sociaux de la chaîne. « Je ne suis plus un présentateur de téloche mais un créateur de contenus », expliquiez-vous alors, ce qui ne vous a pas empêché de vous joindre dès l’année suivante aux équipes de « Bonjour ! », la matinale de TF1 animée par Bruce Toussaint, pour y présenter une chronique de « décryptage politique », toujours cette envie de se réinventer. Le moins que l’on puisse dire est donc que vous avez su faire fructifier l’héritage de « Quotidien », duquel vous vous revendiquez encore, comme vous le confiiez lors d’une interview en février : « Je les aime profondément et c’est une école extraordinaire en termes de production, de contenu, de séquence et tout ». Avant d’ajouter : « J’ai adoré et ça m’irrigue encore aujourd’hui », pour tout vous dire on avait remarqué (1).
Et c’est donc muni de ce reluisant CV que vous avez été embauché, à la rentrée 2025, par Franceinfo, pour co-animer l’interview politique de la matinale — ce qui en dit au passage beaucoup sur les exigences et les ambitions du service public de l’information. Un recrutement que vous avez raconté, tout en modestie, à la Lettre de l’audiovisuel : « [La directrice de Franceinfo] Agnès Vahramian m’a appelé un jour. Ce que j’ai vraiment beaucoup aimé, c’est la reporter de guerre. Il y a vraiment une camaraderie de reporter, ça a collé humainement, car on est des amoureux du terrain, et Franceinfo, c’est vraiment une radio de reporters. » Pour mémoire, Agnès Vahramian, que nous ne portons pas spécialement dans notre cœur eu égard, entre autres, à ses méthodes de management et à l’orientation générale prise par Franceinfo, a été reporter et/ou correspondante en Yougoslavie, en Irak, en Ukraine, en Israël/Palestine ou encore à Washington : la « camaraderie de reporter » que vous revendiquez est ainsi des plus audacieuses, on termine et c’est promis on vous fait livrer des sacs de glace pour vos chevilles.
Cher Paul Larrouturou, l’exercice de l’interview politique en plateau est donc une nouveauté pour le chroniqueur que vous avez longtemps été, ainsi que vous le confessiez, toujours à la Lettre de l’audiovisuel en janvier dernier : « J’apprends tous les jours, à poser ma voix, à articuler… Avant cela, je faisais une chronique… Et là, tous les matins, un million de personnes nous écoutent pendant une demi-heure. » Un « apprentissage » toujours en cours donc, et à propos duquel vous déclarez qu’il est également passé par une observation de celles et ceux qui, parmi les intervieweurs-journalistes politiques, semblent être pour vous des modèles, entre autres :
– l’incomparable Ruth Elkrief : « Elle est pour moi une sorte de mentor » (août 2021) ;
– la remarquable Sonia Mabrouk : « Je trouve que c’est une femme forte, indépendante […]. Je l’ai beaucoup écoutée et je sais qu’elle a énormément de talent » (février 2026) ;
– le légendaire Jean-Pierre Elkabbach : « Je n’ai pas la prétention de me comparer à Jean-Pierre Elkabbach, j’ai tellement de chemin encore » (février 2026) ;
– etc.
Un apprenti bien inspiré donc, et bosseur avec ça, comme vous l’expliquiez au « Buzz TV » du Figaro le 18 février, une fois encore tout en humilité, alors que vous décriviez votre travail avec Agathe Lambret : « La veille on prépare très soigneusement, demain on a Manuel Bompard donc dès que je vais quitter votre studio je vais réfléchir à quelles peuvent être les meilleures questions à Manuel Bompard, donc on prépare beaucoup. […] On consulte énormément, on réfléchit, on lit… Voilà il y a un travail intellectuel de documentation, affûter les questions… » On en déduira donc que selon vous les « meilleures questions » à poser à Manuel Bompard, le 19 février, une semaine après la rixe de Lyon ayant abouti à la mort d’un militant néonazi, étaient donc, dans l’ordre :
1) « Quand [Gérald Darmanin] dit « LFI ne se désolidarise de rien », qu’est-ce que vous lui répondez sur le fond ? »
2) « Vous avez deux assistants parlementaires en garde à vue et un stagiaire et vous semblez solidaire ce matin à l’antenne, vous ne semblez pas les condamner ? »
3) « Quand la députée LFI Alma Dufour disait sur BFM, je le précise juste avant les interpellations c’est important, néanmoins elle dit « Je mets mes deux mains à couper que le collaborateur de Raphaël Arnault qui a été jeté en pâture comme ça n’a rien à voir avec cette histoire, néanmoins s’il y a des liens à couper nous les couperons ». Est-ce que ce matin vous nous dites aucun lien à couper, aucune suspension, rien, aucune sanction ? »
Telles sont les trois premières questions que vous avez ainsi posées ce jour-là à Manuel Bompard, et on aurait malheureusement pu continuer car le reste était du même acabit (par exemple « François Hollande vous demande de rompre entièrement tout lien avec la Jeune Garde, que lui répondez-vous ? »). Tout cela suite donc, à vous entendre, à « un travail intellectuel de documentation », on ne sait pas trop où vous vous documentez mais de toute évidence il y a comme un souci, ainsi que vous l’a par exemple fait remarquer votre invité dans sa réponse à votre troisième question (« Aucun lien à couper, aucune suspension, rien, aucune sanction ? ») :
– Manuel Bompard : « Mais enfin c’est incroyable la question que vous êtes en train de me poser. »
– Paul Larrouturou : « Pourquoi ? »
– Manuel Bompard : « Le collaborateur en question, il n’est plus collaborateur. »
– Paul Larrouturou : « Il a été démis, effectivement, de ses fonctions. »
– Manuel Bompard : « Donc oui il y a eu des liens qui ont été coupés. »
Oups.
Un gros travail de préparation et de documentation donc, doublé qui plus est d’une grande qualité d’écoute, ainsi que l’a également relevé Manuel Bompard qui vous a signalé (à juste titre), en répondant à votre deuxième question (« Vous ne semblez pas les condamner ? »), qu’il venait de dire strictement le contraire de ce que vous affirmiez, décidément quand ça veut pas ça veut pas. Une attention toute particulière aux propos de l’invité dont avait également rendu compte Acrimed dans un article consacré aux interviews/interrogatoires des responsables LFI dans la foulée de la mort du militant néonazi à Lyon, au sein duquel vous figuriez en bonne place, Acrimed signalant notamment que ce jour-là, bouffis de mépris, de dédain et d’arrogance, vous et votre collègue Agathe Lambret aviez interrompu Manuel Bompard à pas moins de 64 reprises en à peine 20 minutes, autrement dit une fois toutes les 18 secondes en moyenne, belle performance (2). Pas de doute : vous apprenez vite.
« J’essaie toujours de me mettre au service de l’info. Moi, je me sens en mission d’essayer de trouver la question la plus pertinente », affirmiez-vous également à la Lettre de l’audiovisuel, on va faire doubler la quantité de sacs de glace, illustrant votre propos d’un exemple aussi soigneusement choisi qu’éloquent : « Mes questions partent toujours d’une curiosité. Comme quand j’ai demandé à Emmanuel Macron, le soir du premier tour de sa première élection : « Est-ce que la Rotonde, c’est votre Fouquet’s ? » Il l’a très mal pris, mais c’est la question que tout le monde se posait à ce moment-là ! ». Alors en fait, Paul : non. Et il faut avoir l’esprit particulièrement déformé par les us et coutumes du microcosme que constitue le « journalisme politique » parisiano-parisien pour penser que, le soir du premier tour de l’élection présidentielle de 2017, marqué entre autres par l’effondrement du PS alors au pouvoir, le score élevé de Jean-Luc Mélenchon et la qualification du RN au second tour, la question que « tout le monde » se posait était relative au restaurant dans lequel Emmanuel Macron avait décidé de se rendre.
Cher Paul Larrouturou, que nos lectrices et lecteurs se rassurent : en dépit des apparences, et elles sont nombreuses, vous refusez de devenir un de ces journalistes de plateau qui éditorialise à longueur d’antenne en étant coupé du « terrain ». Comme nous l’avons déjà signalé, vous n’avez en effet pas basculé en mode 100% interview, et vous continuez de réaliser des « reportages », à l’instar de celui sur lequel vous étiez en train de « travailler » lorsque vous avez « assisté » à la conférence de presse de Rima Hassan le 3 avril. Une activité qui se place dans la foulée de ce que vous avez fait par le passé pour le « Petit journal/Quotidien », pour LCI et pour TF1, et dans le cadre de laquelle vous n’hésitez pas à prendre le train ou l’avion pour sortir de Paris, par exemple « dans le village de Roquefort-les-Pins dans l’arrière-pays niçois pour rencontrer Ewan Corinaldesi, un étudiant en deuxième année de droit qui vient aussi d’être élu maire… à seulement 20 ans ! » (rires en plateau).
À propos de ce double statut d’intervieweur-reporter, vous expliquez : « J’ai ma première semaine jusqu’à jeudi 9h, et ensuite je prends un train, je pars loin ! Un TGV vers Le Creusot pour faire un sujet sur le désert médical, dans un village de 34 habitants ! Ça m’irrigue humainement et c’est aussi bon pour mes interviews. » Un genre de bol d’air en somme, mais que vous prenez bien sûr très au sérieux, comme vous l’affirmiez au « Buzz » du Figaro :
– Question : « C’est une petite bouffée d’oxygène « C à vous » ou pas ? »
– Réponse : « Vous avez le mot parfait, c’est… du lundi au jeudi je suis en studio avec Agathe [Lambret] on fait le 8:30 et de l’interview politique et effectivement j’adore Mohamed Bouafsi [de « C dans l’air »] qui me laisse une liberté éditoriale absolue, qui est un super présentateur et, avec la bande qu’on a créée, avec Yael Gosz, Églantine Éméyé, Amandine Bégot, vraiment c’est la récréation. C’est-à-dire jeudi à 9h je rends l’antenne, hop je vais à Mediawan [société productrice de l’émission], j’arrive c’est mes copains, on rigole on fait des blagues » (3).
Voilà voilà.
Travailler en s’amusant, pourquoi pas, mais le problème est que cette décontraction que vous adorez surjouer (« En direct le vendredi soir, c’est vraiment une récréation, une bande que je retrouve en fin de semaine. Ce sont mes copains du week-end ! ») est en vérité révélatrice d’un rapport très singulier à l’actualité, à l’information et à votre métier, ce dernier n’étant au total qu’un exercice de style que vous pratiquez sans visiblement jamais vous questionner sur les conséquences de ce que vous produisez, obnubilé que vous êtes par la course au buzz. Votre « journalisme politique » est ainsi typique de ceux qui, comme vous, se sentent à l’abri des conséquences de la politique et peuvent dès lors envisager leur activité en la situant quelque part entre le défi, la performance et l’amusement, sans jamais se préoccuper des effets qu’elle peut avoir dans le réel (4) et tout en se gargarisant d’être, attention les yeux, « le contre-pouvoir », ainsi que vous aimez le proclamer.
Un cas d’école nous a été donné à voir en mai 2024 avec l’emballement autour de Colombe, une électrice du RN à qui vous aviez tendu le micro lors d’un meeting de Marine Le Pen à Perpignan le 1er mai, pour une « interview » au cours de laquelle elle expliquait, en larmes, que si elle votait pour l’extrême droite c’est parce qu’elle était au RSA et avait « du mal à vivre ». Une séquence que vous avez publiée sans commentaire ni mise en perspective (au hasard : les positions réactionnaires du RN sur l’accès au RSA), qui a été rapidement — et sans surprise — relayée et instrumentalisée par l’extrême droite en pleine campagne électorale, ce qui ne vous a visiblement pas dérangé, bien au contraire, puisque vous avez continué à en faire des tonnes sur les réseaux sociaux, avant de retourner à Perpignan pour une « interview exclusive » et, suprême récompense, de réaliser un sujet pour le 20h de TF1 le 6 mai, suivi d’une séquence de cinq minutes le 7 mai dans la matinale de la chaîne (5), quel talent.
Soit un exemple particulièrement significatif de ce que peut produire un « journalisme » de nivellement par le bas où tout se vaut pourvu que la marchandise circule, quitte à servir l’agenda de l’extrême droite, avec qui vous avez pourtant eu maille à partir par le passé, en suscitant, sans aucune prise de distance, une extrême empathie pour son électorat, jusqu’à relayer sa parole sans la questionner comme lorsque vous affirmiez, le 7 mai, ce qui suit : « Est-ce que Colombe est raciste ? Je lui ai posé tout simplement la question, et elle me répond « Je vis à Perpignan, c’est donc totalement impossible pour moi d’être raciste puisque je vis dans une ville d’accueil » » (6). C’est tout ? C’est tout. Une enquête rondement menée par celui qui, rappelons-le, « essaie toujours de [se] mettre au service de l’info », on aurait presque envie d’en rire si tout cela n’avait pas constitué une pierre supplémentaire à l’édifice de la normalisation de l’extrême droite, bravo à vous.
Logiquement, ce rapport profondément dépolitisé à la politique s’incarne aussi dans vos interviews, avec entre autres l’introduction, par vos soins et ceux d’Agathe Lambret, de « La question qui », en fin d’entretien sur Franceinfo, teasée sur les réseaux sociaux, supposément « décalée » et destinée« [aux] gens qui ne regardent notre interview que sur Instagram et sur TikTok », par exemple : « Est-ce que la patronne de la CGT aime elle aussi Céline Dion ? » (à Sophie Binet) ; « Ce week-end à l’Assemblée, vous avez encore crié. Pourquoi vous vous comportez comme ça ? » (à Jean-Philippe Tanguy) ; « Est-ce que vous avez regardé votre compagne Léa Salamé au 20h et qu’est-ce que vous en avez pensé ? » (à Raphaël Glucksmann) ; etc. Et l’on évitera de s’attarder, histoire de rester calme, sur la série de questions que vous avez posées à Éric Zemmour le 27 septembre 2025 :
– « On sent que de nombreux médias du groupe Bolloré se mettent en ordre de marche derrière [Sarah Knafo]. Si elle est mieux placée que vous est-ce que vous pourriez la soutenir pour la présidentielle ? »
– « Vous pourriez vous ranger derrière elle si elle est mieux placée ? »
– « Vous pourriez faire ça par amour aussi ? »
Sic.
Au total, vous n’êtes donc pas idéalement placé pour administrer des leçons de journalisme lors de conférences de presse, à plus forte raison lorsque vous venez vous-même de vous comporter conformément à vos habitudes : vous asseoir sur toute forme de déontologie dans le but d’arracher une séquence possiblement « bankable ». Devant le « Qui êtes-vous madame ? » asséné à Khadija Toufik, nous n’avons en outre pas pu nous empêcher de penser à une autre conférence de presse, le 16 mai 2013, au cours de laquelle, jeune journaliste pour « le Lab », vous aviez questionné François Hollande au sujet de son absence d’activité sur Twitter, suscitant une réponse condescendante du Président de la république et les rires de vos collègues, une scène qui vous avait visiblement marqué, ainsi que vous l’expliquiez au Monde près de 10 ans plus tard : « C’était violent. Tous les confrères s’étaient foutus de ma gueule. » 13 ans plus tard, la boucle est bouclée : vous êtes devenu ce « confrère » violent.
Cher Paul Larrouturou, une fois n’est pas coutume, nous conclurons notre missive hebdomadaire en valorisant des propos tenus par son destinataire. Nous n’avons en effet pas pu manquer de remarquer que, malgré vos pratiques déplorables, vous vous sentez autorisé à prétendre que vous avez une conscience aiguë des possibles dérives du métier de journaliste et en premier lieu des dangers inhérents à la « course au buzz », ainsi que vous l’expliquiez par exemple le 18 février au cours du « Buzz TV » (ça ne s’invente pas) : « Je pense qu’il ne faut pas avoir l’obsession de faire un coup d’éclat ou de [faire le buzz]. Ça ne m’est jamais arrivé. J’ai pu faire des questions et des réponses qui ont fait du bruit, qui ont été beaucoup repris, mais je ne me suis jamais dit « Ah ça je vais la poser ça va être énorme ». Je pense que quand on pense qu’on va devenir le sujet, quand on pense en termes de répercussions, on a tort. Et quand on devient le sujet c’est qu’on fait mal son boulot ». Si vous le dites.
Cordialement,
Jules Blaster
(1) Notons, ainsi que vous l’expliquiez au « Buzz TV » du Figaro, que vous avez été réinvité par votre ancienne maison, « Quotidien », pour venir raconter et commenter en plateau un « clash » que vous aviez eu quelques jours plus tôt avec l’avocat de Gérard Depardieu. Autrement dit : le buzz suscité par la séquence a attiré l’attention des équipes de Yann Barthes, qui vous ont donc proposé de venir en plateau pour faire du buzz autour du buzz, ce petit monde est vraiment merveilleux.
(2) Les plus intrépides pourront même, grâce au travail d’Acrimed, s’infliger un « résumé » vidéo de l’interview.
(3) Une « bande de copains » avec laquelle, information décisive, vous aimeriez faire « Fort Boyard ». Non ? Si : « J’adorerais faire « Fort Boyard » avec une équipe, j’ai plein d’amis avec qui on aimerait faire ça. » Plus précisément : « Dans la bande de « C à vous », l’intelligent je prendrais Yaël Goosz, qui fait l’édito politique, [et] Églantine Éméyé je pense qu’elle doit être agile ». Un homme « intelligent » et une femme « agile », que demander de plus ?
(4) Signalons, à titre d’exemple de ce qui semble vous enthousiasmer dans votre métier, ce long développement au sujet de l’exercice de la programmation des invités pour les interviews de Franceinfo : « La programmation c’est extraordinaire, à la fois il y a un truc vraiment d’anticipation, essayer d’anticiper, avoir de l’intuition sur ce qui peut monter, et puis à d’autres moments tout péter, appeler un ou une invité en disant je suis désolé mais il s’est passé ça et donc on vous désinvite et trouver quelqu’un d’autre. Et là c’est absolument passionnant parce qu’en face, à l’étage du… on est au quatre donc au cinquième étage de la Maison de la Radio il y a France Inter, et Benjamin Duhamel, y’a également RTL, avec Marc-Olivier Fogiel qui a juste le plus gros carnet d’adresses de Paris, Thomas Sotto qui est bien aussi, Europe 1, CNews, RMC, donc il y a une énorme, mais une énorme concurrence, donc déjà essayer d’avoir un invité pertinent dans l’actu, c’est déjà… ça prend énormément de temps. » Et un peu plus loin : « Parfois, pour dire les choses très franchement, des fois on perd le match. […] Mais franchement les matchs qu’on gagne, et ça arrive beaucoup, c’est un immense bonheur quoi. » Misère.
(5) À partir d’environ 1h34min dans le replay de « Bonjour ! La matinale de TF1 » du 7 mai 2024.
(6) À partir d’environ 1h38min dans le replay de « Bonjour ! La matinale de TF1 » du 7 mai 2024.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon