Dans le monde agricole, le tabou des violences sexuelles

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25 avril 2026 

Dans le monde agricole, le tabou des violences sexuelles
Dans le monde agricole, le tabou des violences sexuellesViolences sexuelles : #MeToo gagne timidement le milieu agricole. – © Camille Jacquelot / Reporterre
Les violences sexistes et sexuelles sur les exploitations agricoles sont nombreuses. Toutes les agricultrices « ont subi au minimum du harcèlement sexuel », selon des sociologues. Mais face aux pressions des patrons, le silence reste roi.

Cet article mentionne des faits de violences sexistes et sexuelles.

Sophie [*], salariée agricole depuis plus de dix ans et mère d’une fille de 5 ans, pensait enfin avoir trouvé le poste idéal : « Je travaillais en journée, c’était à dix minutes de chez moi et tenu par un ami. » Au bout de quatre mois, alors que la canicule bat son plein, la jeune femme change de tenue pour un short, elle qui n’avait jusqu’ici porté que des pantalons. « Du jour au lendemain, mon ami s’est mis à me mettre des mains aux fesses, devant tout le monde, sans que ça ne dérange personne », raconte l’agricultrice de 29 ans. Aux gestes s’ajoutent les propos salaces de ce patron de 45 ans, qui lui aurait notamment lancé : « Tiens Sophie, je me ferai bien sucer. »

« Je savais très bien que ce n’était pas normal », commente celle qui se trouve alors être la seule femme de cette exploitation, aux côtés de deux salariés masculins, « mais pour eux, c’était de la rigolade ». Jusqu’à ce jour de juillet où, après une ultime main aux fesses, Sophie le menace de porter plainte. « Je lui ai dit que c’était certes mon ami, mais aussi mon patron, et qu’il était en train de me faire subir des agressions sexuelles. » L’homme met fin à ses attouchements.

« Du jour au lendemain, mon ami s’est mis à me mettre des mains aux fesses »
Le cas de Sophie est loin d’être isolé. Le 6 janvier, un agriculteur de 38 ans a été condamné à sept ans de prison par le tribunal correctionnel de Belfort pour des agressions sexuelles contre une stagiaire alors âgée de 17 ans. En décembre 2025, un ouvrier agricole, de 38 ans lui aussi, a été condamné à huit mois de sursis probatoire pour avoir demandé une fellation à une stagiaire de 20 ans alors qu’elle se trouvait avec lui sur le tracteur, en Normandie. Des affaires similaires ont été jugées en 2024 à Pau, en 2023 à Saint-Brieuc, entre autres.

Les affaires de violences sexuelles sur les exploitations se suivent et se ressemblent, mais le #MeToo du monde agricole peine à aboutir. Il faut dire que la profession rechigne à enquêter sur le phénomène. Les seuls chiffres que Reporterre a pu dénicher sont ceux d’une étude du Service de remplacement France, menée en 2025, sur les conditions de travail des agentes de remplacement (une catégorie de salariés précaires et minoritaires, qui ne représentait que 2 % des salariés agricoles en 2024 [1]). 20 % des agricultrices interrogées dans cette étude ont déclaré avoir été confrontées à des violences sexistes et sexuelles sur les fermes. Une statistique inconnue de tous les représentants du monde agricole contactés pour cet article, à commencer par la conseillère de la ministre de l’Agriculture Laurie Albien, jointe par Reporterre au téléphone.

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Recenser ces comportements est d’autant plus compliqué que les victimes renoncent souvent à les dénoncer : plus d’un tiers des agricultrices victimes de violences indiquent ne les avoir signalées à aucune structure. « Ces remplaçantes sont des femmes, souvent jeunes, salariées, et font face à des hommes plus âgés, installés et chefs d’exploitation, ce qui ne fait qu’alimenter l’omerta qui pèse sur les violences, explique Baptiste Catalan, qui a mené cette étude. D’autant qu’elles viennent souvent pour faire leurs armes et valider leur projet de carrière. »

Sophie peut en témoigner. Après que son ex-employeur ait cessé de l’agresser, elle a renoncé à porter plainte et n’en a parlé à personne d’autre que sa famille. Sept mois plus tard, elle explique ne pas avoir voulu rompre son contrat se finissant en septembre, et surtout n’avoir « pas voulu faire de vagues » dans la région où elle vit, travaille, et compte s’installer en tant que cheffe d’exploitation.

« Toutes ont subi au minimum du harcèlement sexuel »
Ce manque de données est surprenant, tant le milieu agricole est propice aux violences sexistes et sexuelles. La domination masculine du milieu et la hiérarchie d’expérience qui en découle surexposent les agricultrices aux violences, explique Clémentine Comer, sociologue à l’université Paris-Dauphine. La chercheuse a mené une thèse sur le féminisme paysan, pendant laquelle elle a interviewé plus de 100 agricultrices. « Toutes ont subi au minimum du harcèlement sexuel. Il y a une culture professionnelle dans laquelle, pour les hommes, ces violences peuvent être perçues comme une épreuve de légitimité, détaille-t-elle, notamment pour les salariées et les stagiaires, qui cumulent toutes les inégalités. »

À ces stagiaires et salariées s’ajoute le cas des travailleuses agricoles étrangères, particulièrement vulnérables à ces violences en raison de leur dépendance à l’employeur et du racisme qu’il peut exercer. Le cas de Yasmine Tellal, ouvrière agricole d’origine marocaine, recrutée par une agence d’intérim espagnole pour travailler dans le sud de la France et victime de chantage sexuel, qui a depuis porté l’affaire en justice, en est le plus connu.

Parmi les autres caractéristiques propres au monde agricole, la chercheuse cite aussi l’isolement au travail avec un collègue, « au milieu du champ, dans la salle de traite », ainsi que l’interconnaissance et la dépendance dans l’organisation du travail, renforçant encore le silence autour de ces violences. « On partage du matériel, on se donne des coups de main, on est dans un espace de sociabilité resserré localement. Dénoncer l’agression d’un collègue, c’est créer une fissure dans ce système de solidarité », poursuit-elle.

« J’ai l’impression qu’il a fait ça pour me casser, briser mon ambition »
L’histoire de Johanna [*] est révélatrice de ce système. Fille d’agriculteurs rêvant d’en être depuis toute petite, elle décroche un premier contrat de trois mois dans une ferme de vaches laitières à la sortie de son BTS, à 20 km de chez ses parents, dans l’Eure, en Normandie. Le patron, âgé de 50 ans, est un ami de son père. Elle a 20 ans. Un jour de décembre, un des derniers dans cette ferme, le patron lui laisse « enfin » faire la traite, tâche d’habitude réservée à un autre salarié. Alors qu’elle pousse une vache pour la faire entrer dans la salle de traite, elle sent deux mains sur ses fesses puis tout le poids d’un corps qui l’écrase. C’est son patron, qui mime le geste, « comme si c’était moi, la vache ». La jeune femme décrit ensuite un état de sidération, n’ayant pas le souvenir d’avoir bougé ou parlé.

Elle se terre dans le silence jusqu’à la fin de son contrat et revient travailler sur la ferme familiale. « J’ai l’impression qu’il a fait ça pour me casser, briser mon ambition, que je n’avais pas peur de montrer », confie celle qui a désormais 23 ans, et qui n’a pas cherché d’autre contrat depuis, alors que ses parents sont éleveurs de chèvres, et qu’elle rêve d’élever des vaches. Elle n’a pas non plus parlé de cette agression, justifiant à nouveau ne pas vouloir « faire de vagues ».

Omerta et pression des patrons
Mais à qui en parler ? La profession tarde encore à s’emparer du problème, à commencer par les syndicats, dont peu entendent changer les choses en profondeur. Seule la Confédération paysanne a déjà publié un guide de prévention contre les violences sexistes et sexuelles en 2024 et travaille actuellement sur la création d’une « cellule d’écoute nationale, pour éviter les conflits d’intérêts locaux », projet qui ne pourra être ratifié qu’en 2027 lors du congrès national du syndicat, indique sa secrétaire nationale Nina Lejeune.

De son côté, la FNSEA — le syndicat agricole majoritaire et productiviste — signale que le sujet a été inscrit dans un accord sur les conditions de travail en agriculture, signé en février, qui prévoit que les employeurs se forment et mettent en place des dispositifs de signalement, indique François-Étienne Mercier, membre de la commission emploi et formation.

Force est de constater que le dispositif ne garantit pas de résultats : l’agriculteur lorrain, lui-même président du service de remplacement de son département avec « 40 % de femmes dans les effectifs », dit-il, affirme n’avoir jamais reçu de signalement, alors que l’étude citée en début d’article fait état d’au moins 20 % de remplaçantes victimes de violences sexuelles. La Coordination rurale — dont des figures sont proches de l’extrême droite —, récemment concernée par une affaire d’agression sexuelle au Salon de l’agriculture, n’a pas répondu aux sollicitations de Reporterre.

Les agricultrices ne peuvent pas non plus compter sur le ministère, pour qui la question des violences sexistes et sexuelles « n’est pas un sujet d’égalité professionnelle en tant que tel », explique à Reporterre Laurie Albien, conseillère d’Annie Genevard, pour justifier que le plan censé améliorer la place des femmes en agriculture, publié en février, n’en fasse pas mention. « Un gros manque », d’après Nina Lejeune, qui affirme avoir sollicité la ministre à ce sujet lors d’une réunion préparatoire en mars 2025, ce dont Laurie Albien « n’a pas souvenir ».

La conseillère indique cependant la mise en place, depuis la rentrée 2025, d’une remontée systématique des faits de violences sexistes et sexuelles dans tous les établissements de formation agricole.

Agir dès la formation
« Le plan parle de “conditions de travail difficiles”, mais il semblerait que personne ne veut nommer les choses et se demander pourquoi », s’indigne Laura Chalendard, agricultrice dans la Loire et fondatrice du compte Instagram @metooagricole, qui recense les témoignages de violences dans le milieu depuis 2023.

« Faire en sorte que ce soit plus facile sans lutter contre les violences qui rendent le métier beaucoup plus difficile, ça ne peut pas marcher », poursuit celle qui constate que la plupart des femmes qui témoignent étaient stagiaires ou jeunes salariées au moment des faits.

« Des remarques dégradantes, des caresses inappropriées, et même un patron qui s’est masturbé devant une stagiaire »
En Isère, Louise [*], professeure dans un Centre de formation professionnelle et de promotion agricole (CFPPA), peut en témoigner : « J’y suis de plus en plus confrontée. J’entends parler de remarques dégradantes, de caresses inappropriées, et même d’un patron qui s’est masturbé devant une stagiaire. Elles m’en parlent en entretien, mais ne veulent pas les dénoncer. Elles craignent à la fois de perdre leur contrat, ce qui veut dire quitter la formation, mais aussi que leur patron leur taille une réputation, ce qui veut presque dire changer de métier. »

Pour aider les stagiaires concernées, la professeure s’est appuyée sur un collectif local d’agricultrices, qui a publié une annonce pour identifier des fermes plus sûres où exercer ou se réorienter.

Lire aussi : « Il faut nous entraider » : agricultrices, elles ont créé un collectif

Comme les autres conquêtes pour l’égalité, la libération de la parole et les premières actions émergent souvent des collectifs d’agricultrices en non-mixité, où les violences ont toujours été un sujet. « C’est une mise en mouvement venant de la base, qui cherche désormais à convaincre que c’est un sujet syndical », constate la chercheuse Clémentine Comer, qui fréquente ces collectifs pour ses recherches, comme les Elles de l’Adage en Bretagne ou les Tracteuses dans le Rhône.

De son côté, Laura Chalendard insiste sur la nécessité d’agir dès la formation des futurs agriculteurs, « d’abord parce que c’est là où se passent les faits les plus graves, ensuite parce que c’est là que se forgent les représentations des rôles de chacun dans ce métier ».

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Après cet article

Entretien — Agriculture
« Sans les femmes, pas d’avenir pour l’agriculture »

Notes
[*] Le prénom a été modifié pour garantir l’anonymat.

[1] Chiffre basé sur nos calculs à partir du bilan d’activité du Service de remplacement France 2024, qui annonce 18 184 agents, et les statistiques de la MSA, qui évoque 830 000 salariés agricoles en 2024.