BOLLORÉ: GRASSET RETOURNE À LA NICHE, LE PETIT MONDE MÉDIATIQUE FAIT MINE DE DÉCOUVRIR L’EXTRÊME DROITE
– La maison d’Édition Grasset s’était illustrée par sa collaboration durant la seconde guerre mondiale, elle renoue avec son histoire avec la reprise en main de Bolloré –
À entendre les médias dominants, ce serait une surprise, un scandale, la démocratie qu’on assassine. Une centaine d’auteurs, bénéficiant d’importants relais dans la presse parisienne, ont annoncé quitter la maison d’édition Grasset. Cette vague de départs fait suite à la reprise en main du milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré, qui a viré le patron de la boite, Olivier Nora. La maison est désormais dirigée par Jean-Christophe Thiery, un des bras droits de Bolloré qui travaille depuis 25 ans sous ses ordres. C’est une purge de plus au sein de l’empire médiatique du milliardaire, après Canal +, Itélé, le JDD, et bien d’autres.
Les 115 auteurs et autrices qui quittent Grasset dénoncent dans une tribune la «guerre idéologique» menée par Bolloré pour «imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias». C’est bien, mais peut-être un peu tard. Surtout, on trouve parmi les signataires le sociologue de droite Gérald Bronner, l’éditorialiste macroniste Anna Cabana qui a poussé son militantisme jusqu’à sortir avec Jean-Michel Blanquer, Bernard-Henri Lévy qu’on ne présente plus, l’écrivain réactionnaire Pascal Bruckner, la mythomane pro-Israël Caroline Fourest, et bien d’autres qui ne sont, d’ordinaire, absolument pas dérangés par la fuite en avant autoritaire en cours. L’écrivain Erik Orsenna, soutien de macron et fanatiquement anti-melenchoniste, qui disait avoir «beaucoup d’admiration pour Vincent Bolloré comme entrepreneur», parle désormais «du soviétisme d’extrême droite» pour désigner la purge de Grasset.
Bref, tout le monde se donne bonne conscience, et les condamnations de certains signataires ont un arrière goût d’hypocrisie. Olivier Nora lui-même, le patron de Grasset qui vient d’être viré, n’avait d’ailleurs aucun mal jusqu’ici à publier et couvrir des propos et auteurs d’extrême droite. Ni même à rentrer sous les ordres de Bolloré depuis trois ans.
Ce dernier était éditeur historique de Grasset depuis plus de 25 ans. La raison de son limogeage? Un différend quant à la date de publication du prochain livre de Boualem Sansal. L’écrivain franco-algérien, largement acquis aux idées d’extrême droite, présente sa nouvelle œuvre comme «un livre de guerre» contre «l’invasion islamiste». Vincent Bolloré souhaitait accélérer à tout prix le calendrier pour une sortie avant l’été, contre l’avis d’Olivier Nora.
Le même Olivier Nora avait jadis couvert l’écrivain et réalisateur Yann Moix, qui avait produit un magazine néo-nazi, négationniste et violemment antisémite dans sa jeunesse. Moix était par ailleurs auteur chez Grasset. Le Monde avait révélé que la maison d’édition était au courant des publications antisémites, mais que Bernard-Henri Lévy, Jean-Paul Enthoven et le PDG Olivier Nora lui avaient exprimé leur soutien. Médiapart se demandait alors comment «l’état-major de Grasset pouvait […] légitimement dissimuler à ses lecteurs le passé négationniste d’un de ses auteurs fétiches».
Ainsi, présenter Grasset comme un exemple de pluralisme et de contre-pouvoir qui serait soudainement victime du méchant Bolloré est un peu simpliste. Surtout quand on connaît l’histoire de la maison.
Son fondateur se nomme Bernard Grasset, et il se lance dans l’édition en 1907. Pendant l’occupation allemande, le monde des livres et de la culture ne se démarque pas par son héroïsme, comme le reste de la population d’ailleurs. Une infime minorité des français sont résistants. Mais Grasset se distingue par son zèle dans la collaboration : il écrit en 1940 trois lettres où il soutient la censure de l’occupant et déclare : «Je suis un Français authentique sans nul alliages malsains que l’Allemagne condamne à juste titre». La même année, il lance une collection baptisée «À la recherche de la France», qui publie des auteurs prisés des nazis, dont Pierre Drieu la Rochelle.
Avant guerre déjà, il publiait le journaliste Fernand de Brinon, ayant rencontré Hitler dès 1933, et qui deviendra un féroce collaborationniste, ou encore Jacques Doriot, ancien communiste devenu nazi fanatique, dont il fait paraître les ouvrages «Refaire la France» en 1938 et «Je suis un homme du Maréchal» en 1941. En 1936, Grasset avait aussi publié «Les Principes d’action» d’Adolf Hitler.
L’éditeur s’implique personnellement en faveur du nazisme : il parle de la vie d’Adolf Hitler comme étant «uniquement tendue vers la grandeur et l’ordre allemand» et exprime son souhait d’un «ordre nouveau». Pendant l’occupation, il se rend à Vichy pour essayer de se faire nommer représentant de l’édition française.
Pour toutes ces raisons, le fondateur des éditions Grasset est arrêté en septembre 1944 pour collaboration, et exclu du Syndicat des éditeurs quelques semaines plus tard. Il est ensuite condamné pour indignité nationale à la dégradation nationale à vie.
En fin de vie, Bernard Grasset cède son capital à Hachette en 1954. Hachette qui, justement, vient récemment d’être racheté par Bolloré. Bolloré qui extrême droitise son empire éditorial. Finalement, nous assistons à un retour à la niche, à un cycle.
Sûr de lui, Vincent Bolloré utilise ses médias pour répondre à la polémique en cours. Il a publié un billet nauséabond dans le JDD, une autre de ses propriétés. Entre deux parallèles malsains sur le fonctionnement d’une entreprise et d’une démocratie, Bolloré ose comparer la rémunération d’Olivier Nora avec «la situation financière et sociale de millions de Français […] réellement préoccupante». Le renversement est terrible. Vincent Bolloré a bâti l’entièreté de sa fortune sur l’exploitation des peuples opprimés en Afrique, et incarne à lui seul la jonction du néolibéralisme le plus crasse avec le néocolonialisme.
Cette tempête dans le petit monde de l’édition s’inscrit dans une entreprise bien plus vaste. Depuis l’acquisition par Bolloré de Hachette Livre, le numéro 1 de l’édition française et troisième éditeur mondial, la pression s’est accentué sur un secteur ravagé par le néolibéralisme. Poussées par des logiques de rentabilité ultra-compétitives, les maisons d’édition indépendantes peinent à garder la tête hors de l’eau face aux mastodontes qui gangrènent le secteur. Et les médias indépendants, plus que jamais nécessaires, ont aussi besoin de moyens et de relais.
Bolloré et ses amis ont le chiffre sur leur compte en banque, nous avons le nombre et la volonté. Lisez, soutenez, partagez la presse et l’édition engagée et indépendante.
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Pour aller plus loin, l’ouvrage Déborder Bolloré, Faire face au libéralisme autoritaire dans le monde du livre, paru en 2025, est toujours disponible.
