« Il crie tous les jours des insultes contre les Noirs et les Arabes » : à Espaly-Saint-Marcel, un quartier laissé seul face au racisme
Le petit quartier populaire de l’Arbousset, dans la banlieue du Puy-en-Velay, reste scandalisé après qu’un retraité a ouvert le feu dimanche en direction d’enfants et proféré à leur égard des insultes racistes. L’homme n’en est pas à son coup d’essai, comme en témoignent une vidéo et des images récupérées par « Mediapart ».
Espaly-Saint-Marcel (Haute-Loire).– « À Espaly, les enfants ne chassent pas les œufs en chocolat, ils se font chasser parce qu’ils sont chocolat. » Le tract où figure cette punchline a été rédigé par des habitant·es en colère du quartier populaire de l’Arbousset, à Espaly-Saint-Marcel (Haute-Loire, 3 500 habitant·es). Car l’indignation ne passe pas, plusieurs jours après qu’un résident a, selon les témoignages, ouvert le feu en direction d’enfants et proféré à leur égard des insultes racistes, selon des informations révélées par Le Progrès.
Les faits remontent au dimanche 19 avril. Vers 15 heures, Michel V., un retraité de 64 ans, s’exaspère du bruit causé par un groupe d’une dizaine d’enfants, dont le plus âgé n’a pas 12 ans, qui jouent au football sur une placette proche de ses fenêtres. Excédé, il prend sa carabine à plomb et menace les gamins.
« Il nous a menacés en disant qu’il allait nous tirer avec son flingue. Il a dit qu’il détestait chacun des Africains du groupe. Il a désigné Virginie* en particulier, en l’appelant “la très très noire”. Et puis il nous a tiré dessus », témoigne Jacob*, un des enfants. « Je n’ai pas vu le coup de feu mais je l’ai entendu, et j’ai entendu les cris de Michel », confirme sa mère, Marie*, qui vit dans le même bâtiment que le retraité et chez qui les enfants ont trouvé refuge.

« Mon neveu Nassim*, 10 ans, a senti le plomb lui effleurer le mollet », indique pour sa part Jamila el-Aazzouzi, une habitante, exhibant un rapport médical qui constate un « syndrome anxieux important » chez l’enfant et prescrit trois jours d’interruption temporaire de travail.
« Mon gamin est choqué, traumatisé », affirme Noureddine Ezbiti, le père de Nassim*. « Le soir, il n’a pas voulu manger, et il a fait des cauchemars pendant la nuit. Il ne veut plus venir dans le quartier, il va falloir qu’on lui trouve une nouvelle école », poursuit le chauffeur routier, qui a porté plainte.
Interrogé par Mediapart après sa sortie de garde à vue, l’auteur du coup de feu plaide l’accident, comme son avocate l’a mentionné auprès du Progrès. « J’ai dit plein de fois aux enfants de ne pas envoyer les ballons sur les carreaux. À force d’être harcelé, j’en ai eu ras le bol et j’ai voulu leur faire peur. J’ai pété un câble et j’ai tiré en l’air, mais il n’y avait pas de plomb dans la carabine, assure le sexagénaire. C’était une bêtise, parce que je n’avais pas mis la sécurité. »
Confronté à des photos circulant dans la cité qui le montrent l’arme à la main ou pointée à hauteur d’homme, Michel V. affirme qu’elles sont antérieures au jour de l’incident – il admet s’entraîner au tir dans son garage – ou le fruit d’un photomontage. L’ancien travailleur du bâtiment, résident dans le quartier depuis six ans, récuse également l’accusation de racisme. Une intervention de son épouse, présente lors de l’entretien, jette cependant le doute sur ses déclarations. « C’est la guerre. C’est les Français qui devraient être dehors et les Noirs et les Arabes qui devraient prendre les logements », lâche Isabelle V.
Deux procédures distinctes
L’homme a passé la nuit de dimanche à lundi en garde à vue. Il a fait l’objet d’une convocation par officier de police judiciaire devant le tribunal correctionnel pour des faits de violences avec arme, avec une audience fixée en juillet 2026, indique le procureur de la République du Puy-en-Velay, Antoine Jocteur-Monrozier.
Le magistrat n’a pas reconnu la circonstance aggravante du caractère raciste de l’agression. « Aucun tir en direction des personnes présentes n’a été constaté et aucune personne n’a été blessée. Ni le plaignant, ni ses représentants légaux, ni les témoins auditionnés n’ont fait état de propos à caractère raciste », précise-t-il dans un communiqué.

Le problème, selon plusieurs habitant·es de l’Arbousset, c’est que les policiers se sont contentés, initialement, d’enregistrer les dépositions de Nassim*, apeuré, et de son père, qui n’était pas présent sur les lieux au moment des faits. « Au commissariat, ils n’ont pas voulu écouter les témoins, ils étaient débordés, commente Jamila el-Aazzouzi. Mais nous avons monté un groupe WhatsApp pour rassembler des témoins, on ne va pas se laisser faire. »
« Je l’ai tout de suite dit aux policiers, et les gamins aussi, avec les vidéos sur leurs téléphones : regardez, il nous traite de Noirs. Mais les agents n’ont pas enregistré mon témoignage », indique pour sa part Marie*, qui prévoyait mercredi de se rendre au commissariat pour déposer une plainte.
Selon France 3, qui confirme une information d’Ici Saint-Étienne Loire, le parquet du Puy-en-Velay a annoncé, mercredi 22 avril, ouvrir une seconde procédure pour injure publique en raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion. Toujours selon nos confrères, les associations SOS Racisme et le Mouvement contre le racisme et l’amitié entre les peuples (MRAP) ont adressé mardi un signalement au parquet.
Des insultes racistes et validistes à foison
Car les coups de colère aux relents racistes de l’auteur du coup de feu sont de notoriété publique dans le quartier. « Il crie tous les jours des insultes racistes contre les Noirs et les Arabes. Il fait peur aux enfants », affirme une jeune mère de famille. « Une fois où ma femme rentrait à la maison, il a eu des propos racistes, il lui a dit qu’elle n’était pas chez elle ici. Il n’aime pas les Noirs », commente Sébastien*, un cariste de 35 ans venu participer mardi soir à une réunion de quartier en soutien aux familles des enfants menacé·es.
Chacun y va de sa propre anecdote. « Il agresse les gens pour rien du tout. Il a failli me taper plusieurs fois avec un bâton, parce qu’on n’a pas le droit de faire du bruit devant chez lui. On est tous passés par là », affirme Ouassima*, la sœur de Nassim, lycéenne. Sa tante Jamila el-Aazzouzi évoque le départ forcé d’une amie syrienne, voilée, pour qui la vie dans le quartier était « devenue invivable » en raison de ses confrontations avec le retraité.
Une vidéo dont Mediapart a obtenu une copie montre Michel V. revendiquant sans ambiguïté son racisme lors d’une altercation avec une habitante noire.
« Moi, je n’en peux plus. Tous les jours, il me traite de Noir, de babouin, mon gamin n’ose pas rentrer seul par la porte, il me demande de descendre pour venir le chercher », se désespère Marie*, qui dit envisager de rentrer « chez elle », à Mayotte. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase est arrivée deux semaines plus tôt, quand le retraité a pris à partie son fils autiste, parce qu’il avait dispersé les papiers gras d’une poubelle. « Je l’ai d’abord entendu crier : “Tu ne peux pas arrêter, espèce de petit mongol ?” Et puis je l’ai vu jeter une barre métallique dans sa direction. Heureusement, il ne l’a pas touché. »
Dimanche, j’ai contacté la maire, je lui ai envoyé des photos. On m’a dit que l’élue attendait la fin de l’investigation pour s’exprimer. Aucun éducateur n’est venu pour parler aux petits. Personne.
La mère de famille affirme s’être rendue la veille du coup de feu au commissariat pour dénoncer ces faits, mais avoir été éconduite, faute de personnel pour enregistrer sa plainte, et invitée à revenir le lundi. Le procureur indique à Mediapart que « l’intéressé a déjà été condamné pour des faits de travail illégal » mais que, « après recherche, aucune plainte ou main courante le visant n’a été identifiée ».
Michel V. admet qu’il a eu une altercation avec Marie* en lien avec son enfant autiste, mais dément toute tentative de violence physique. « Je n’ai jamais porté la main sur un enfant ou sur une femme. Je ne suis pas violent », assure-t-il. De même, il dénonce la vidéo où il affiche sa fierté d’être raciste comme un montage probablement réalisé avec l’aide de l’intelligence artificielle.
Le seul point de convergence entre la famille V. et son voisinage semble être leur commun désarroi face à l’inaction de la mairie et du bailleur social du quartier de l’Arbousset, l’Opac 43. « Dimanche, j’ai contacté la maire [Christiane Monnier, Union des démocrates et indépendants – ndlr], je lui ai envoyé des photos. On m’a dit que l’élue attendait la fin de l’investigation pour s’exprimer, déplore Jamila el-Aazzouzi. Aucun éducateur n’est venu pour parler aux petits. Personne. »

« La réponse politique est indigne, qu’elle n’ait pas trouvé cinq minutes dans son planning pour rencontrer les gens est honteux, s’emporte Saloua el-Aazzouzi, une autre tante de Nassim*, conseillère municipale d’opposition au Puy-en-Velay (voir en annexe). Ce qui est le plus douloureux, c’est l’absence de médiation de la mairie et du bailleur social. » Sollicitées par Mediapart, les deux institutions n’ont pas souhaité s’exprimer.
Michel V. reproche, lui, à l’Opac son manque d’empressement à traiter sa demande de relogement. Il est cependant interrompu dans sa diatribe par un appel téléphonique : le bailleur social lui annonce avoir trouvé une solution de relogement temporaire, disponible dès le lendemain. « C’est malheureux qu’il ait fallu en arriver là pour que ça bouge », conclut l’homme à la carabine.