Souk Ahras, l’antique Thagaste cité millénaire aux visages mêlés, patrie de Saint Augustin et de Sainte Monique et bien d’autres grands érudits de stature universelle , ne ressemble à aucune autre ville d’Algérie et du Maghreb . Terre de passages, de savoir et de civilisations, elle porta durant des siècles une identité singulière, façonnée par la coexistence des peuples et la fidélité à une même terre.
À Souk Ahras, les juifs et les musulmans vécurent durant des siècles comme les branches d’un même arbre à plusieurs branches enraciné dans une et seule terre.
Ils partageaient fraternellement les mêmes ruelles, les mêmes marchés, les mêmes douleurs et les mêmes joies, unis bien davantage par le cœur que séparés par la religion.
Dans cette cité érudite et si ancienne, les différences de croyance ne dressaient pas des murs, mais enrichissaient l’âme d’un peuple habitué à vivre dans la fraternité et l’intelligence du cœur .
Les familles qui portaient tous des noms arabes se connaissaient, s’entraidaient et se respectaient comme des voisins liés par une parenté invisible mais bien réelle.
Les enfants grandissaient ensemble sous le même ciel, apprenant très tôt que la dignité d’un homme vaut davantage que son appartenance ethnique ou religieuse.
Les fêtes, les deuils et les épreuves rapprochaient encore davantage ces habitants que l’Histoire avait façonnés dans une même mémoire.
Ainsi, à Souk Ahras, juifs et musulmans formaient souvent un seul peuple aux deux religions, vivant dans l’amour, l’intelligence et la fidélité à leur terre commune.
Et dans le silence des vieux quartiers demeure encore l’écho de cette coexistence paisible, comme un témoignage oublié de ce que les hommes peuvent être lorsqu’ils choisissent la fraternité plutôt que la haine.
Parmi ses habitants vivaient les juifs de Souk Ahras, des Algériens à part entière dont beaucoup demeurèrent attachés à l’Algérie après l’occupation française. Sur les 644 juifs recensés dans la ville, soit près du quart de sa population, seuls six acceptèrent la nationalité française accordée par le décret Crémieux. Tous les autres, juifs algériens de sang et de culture, préférèrent conserver leur condition ancienne, leur statut d’indigènes, leur mode de vie auprès de leurs frères musulmans algériens et leur appartenance à cette terre — leur terre — qui les avait vus naître.
Les juifs ahrassis portaient, pour la plupart, des noms arabes, partageaient les usages des tribus et vivaient depuis plus de douze siècles sous la protection de la puissante confédération des Confédération des Hnancha, appelés les Hennechias au temps de Saint Augustin. Cette proximité avait tissé entre eux et leurs compatriotes des liens familiaux que ni les frontières ni les empires ne purent totalement effacer.
Plus encore, nombre d’entre eux refusèrent non seulement l’assimilation française, mais prirent également les armes contre l’armée coloniale. Plusieurs furent déportés en Nouvelle-Calédonie après les révoltes de 1871, qui commencèrent dans la région de Souk Ahras avant de s’étendre jusqu’en Kabylie. Parmi eux figurait le valeureux cavalier Delhoum, dont la bravoure fut saluée par Louise Michel lors de l’insurrection kanake de 1878.
Aujourd’hui encore, certains habitants de Souk Ahras se demandent ce qu’il est advenu de ces juifs qui partageaient autrefois la vie de leurs ancêtres. La réponse est plus proche qu’on ne l’imagine : beaucoup de leurs descendants vivent encore parmi nous , mêlés au reste de la population souk-ahrassienne, devenus musulmans au fil des générations refusant l’assimilation offerte par la colonisation , fondus dans le temps et les silences de l’Histoire. Mais ce sujet demeure délicat dans une société où subsistent encore, chez certains esprits, des haines héritées de l’ignorance et des blessures du passé.
ILLUSTRATIONS :
— Photographie d’une famille juive nomade de Souk Ahras.
— Copie du télégramme du 2 septembre 1882 relatif au recensement des juifs devenus français après le décret Crémieux.
