En mai 1939, 900 femmes furent transférées vers un camp près de Fürstenberg, au nord de Berlin. En 1942, des prisonnières polonaises y furent utilisées pour des expériences médicales. En janvier 1945, le complexe détenait plus de 45 000 femmes. Le 30 avril 1945, l’Armée rouge n’y trouva plus que des prisonniers malades, abandonnés derrière les barbelés.
Ce camp s’appelait Ravensbrück.
Son nom revient moins vite qu’Auschwitz, Dachau ou Buchenwald.
Et pourtant, Ravensbrück fut le plus grand camp de concentration nazi destiné principalement aux femmes.
Il ne fut pas plus doux.
Pas plus propre.
Pas moins meurtrier.
Entre 1939 et 1945, environ 120 000 femmes et enfants passèrent par ce complexe, avec 20 000 hommes et 1 200 adolescentes enregistrés dans les camps voisins.
Elles venaient de plus de 30 pays.
Polonaises
Soviétiques
Allemandes
Françaises
Juives
Sinti et Roma
Témoins de Jéhovah
Résistantes
Femmes classées « asociales » par le régime nazi
Ce mot disait tout de la violence du système.
Une femme pouvait être enfermée parce qu’elle résistait.
Parce qu’elle était née dans le mauvais peuple.
Parce qu’elle priait autrement.
Parce qu’elle ne rentrait pas dans l’ordre que les nazis voulaient imposer à son corps, à sa famille, à sa vie.
Ravensbrück était un camp de femmes, mais ce n’était pas un refuge de femmes.
C’était une machine.
Les détenues cousaient, tressaient, portaient, creusaient, travaillaient pour les ateliers du camp et pour l’industrie allemande.
À partir de 1942, Siemens fit construire des ateliers près du camp.
La guerre avait besoin de bras.
Le camp les brisait.
Elles travaillaient.
Elles maigrissaient.
Elles mouraient.
Puis vint une horreur plus froide encore : les expériences médicales.
À partir de l’été 1942, des médecins SS utilisèrent des prisonnières comme sujets d’essai.
Des femmes polonaises furent opérées, infectées, mutilées, puis laissées avec des douleurs et des cicatrices que la libération ne pouvait pas effacer.
On les appela les « lapines ».
Un mot presque enfantin.
Pour une torture.
En janvier 1945, alors que le Reich s’effondrait, Ravensbrück devint encore plus chaotique.
Le camp débordait.
La faim gagnait.
Les maladies se répandaient.
Les SS installèrent une chambre à gaz provisoire près du crématoire et y assassinèrent des milliers de prisonniers avant la fin de la guerre.
Puis l’Armée rouge approcha.
En avril 1945, les SS forcèrent plus de 20 000 prisonniers à partir vers le nord-ouest dans des marches de la mort.
Celles qui ne pouvaient pas suivre restèrent derrière.
Le 30 avril 1945, les soldats soviétiques arrivèrent à Ravensbrück.
Ils ne trouvèrent pas un camp vide.
Ils trouvèrent les corps.
Ils trouvèrent les baraques.
Ils trouvèrent les malades que les SS avaient laissés là, trop faibles pour marcher, trop vivants pour être oubliés.
Après la guerre, Ravensbrück resta moins présent dans la mémoire occidentale.
Le camp était en Allemagne de l’Est.
Le site passa sous contrôle soviétique, puis est-allemand.
Des survivantes parlèrent, écrivirent, témoignèrent, mais leurs voix n’eurent pas toujours la place qu’elles méritaient.
C’est cela aussi, l’injustice de Ravensbrück.
La souffrance fut immense.
La mémoire fut plus lente.
Parce que c’était un camp de femmes, certains l’ont rangé trop bas dans l’histoire.
Comme si la douleur avait un genre.
Comme si l’horreur devenait moindre quand elle portait une robe rayée.
Mais Ravensbrück n’était pas une note de bas de page.
C’était un lieu central de la violence nazie.
Un lieu de travail forcé.
Un lieu d’expériences médicales.
Un lieu d’exécutions.
Un lieu de faim.
Un lieu où des femmes furent punies pour avoir existé autrement que le régime ne l’exigeait.
En mai 1939, 900 femmes entrèrent dans ce camp.
Le 30 avril 1945, les survivantes laissées derrière portaient encore la preuve de ce qui s’y était passé.
Ravensbrück ne demande pas seulement qu’on le connaisse.
Il demande qu’on le prononce.
Parce qu’un nom oublié devient une seconde disparition.
Et certaines femmes ont déjà été effacées une fois.
La mémoire, parfois, commence simplement par refuser de les effacer encore.