Hantavirus : qui aurait pu prédire ?

Publication : Bon pote

©Crédit Photographie : Capture d’écran sur X

Depuis qu’un foyer d’infections à hantavirus (de l’espèce Andes) a été identifié sur le bateau de croisière MV Hondius, et fait trois morts au mois d’avril, le cauchemar du Covid-19 refait surface. L’histoire a des airs de déjà-vu : l’emballement médiatique grandit de jour en jour, certains spécialistes interrogés estimant que “l’hantavirus des Andes est aussi grave que le virus Ebola” (Le Parisien) ou encore qu’il aurait mieux valu “confiner [les passagers] sur le bateau” plutôt que de les rapatrier (BFMTV).

Ce qui est incroyable, pour ne pas dire irresponsable, c’est que les leçons de la pandémie de Covid, qui a causé plus de 7 millions de morts, n’ont pas été retenues. Face au hantavirus, de nombreux médias évitent soigneusement l’éléphant dans la pièce, ou plutôt les éléphants : l’élevage intensif, la déforestation, l’artificialisation des sols ou encore l’extractivisme, qui amplifient le risque d’épidémies zoonotiques (maladies infectieuses transmissibles de l’animal à l’homme). Car si les causes de ce foyer d’hantavirus restent pour l’heure inconnues, une chose est certaine : la dégradation des écosystèmes et le changement climatique favorisent l’émergence de ce type de zoonoses.

Un impensé médiatique qui peine à penser le long terme, à savoir que si rien n’est fait pour arrêter les destructions écologiques et restaurer la biodiversité, l’épisode actuel de hantavirus sera amené à se répéter, encore et encore.

Une maladie transmise par les rongeurs

Les hantavirus ne datent pas d’hier. Identifiée pour la première fois en 1976 par des chercheurs coréens, cette famille de virus se transmet à l’humain “principalement par contact indirect via l’inhalation d’aérosols contaminés par les excrétas (urines, selles) de rongeurs infectés asymptomatiques (on parle d’animal ‘réservoir’) et plus rarement par contact direct ou morsure”indique l’ANRS Maladies infectieuses émergentes. L’agence précise que “la transmission interhumaine d’un hantavirus est rare (…) et ne semble concerner que l’hantavirus Andes qui est endémique [en Argentine].” 

Dans l’Hexagone, Santé publique France dénombre trois espèces d’hantavirus zoonotiques (Puumala, Séoul, Tula) pouvant provoquer une fièvre hémorragique avec syndrome rénal (avec un taux de létalité de 0,4 à 10%, avec une centaine de cas répertoriés chaque année) ou un syndrome cardio-pulmonaire sévère (avec un taux de létalité de l’ordre de 30 à 60%, 11 cas détectés en Guyane depuis 2008).

Dans le cadre du foyer d’infection du MV Hondius, 22 cas contacts potentiellement contaminés par la souche Andes ont été identifiés sur le territoire.

Il ne s’agit pour l’heure que d’une hypothèse, mais les autorités argentines soupçonnent le couple de Néerlandais décédé à bord du MV Hondius d’avoir contracté le virus dans une décharge située près d’Ushuaïa, en Patagonie, où ils étaient venus observer des oiseaux.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) se veut rassurante : le risque de propagation de l’hantavirus à la population générale est selon elle“absolument faible”, et ce virus “n’est pas un nouveau Covid”. L’ensemble des passagers sont toutefois considérés comme des contacts à “haut risque”.

Comment l’effondrement de la biodiversité favorise les zoonoses comme les hantavirus

“Alors qu’avant le XXe siècle, le monde vivait une pandémie par siècle environ, depuis le début du XXIe siècle, six se sont déjà produites (SRAS, grippe A H1N1, MERS-CoV, Zika, Ebola et Covid-19)”, rappelle un rapport du ministère de la Transition écologique. Ce n’est évidemment pas un hasard.

Les maladies zoonotiques profitent de l’effondrement de la biodiversité – causé par la suppression des habitats, les prélèvements excessifs au sein des populations, le changement climatique, les pollutions et les espèces exotiques envahissantes – pour se propager, pointe un rapport sur la biodiversité et les pandémies de l’IPBES (considéré comme le “GIEC de la biodiversité”) paru en 2020. Pour le Covid-19, l’origine n’a pas été formellement tranchée mais les données épidémiologiques ont montré que la présence de particules virales SARS-CoV-2 sur le fameux marché de Wuhan était associée à des ADN de chiens viverrins élevés pour leur fourrure.

Dans le cas du hantavirus, le danger réside dans la prolifération des espèces “réservoirs” (où prolifèrent les agents pathogènes), nous explique Philippe Grandcolas, directeur de recherche au CNRS. En l’occurrence, en Europe, le campagnol roussâtre. Des espèces dont l’abondance varie de façon cyclique (2 à 3 ans) mais qui peut être accentuée par une “simplification des milieux naturels”, devenus moins divers en raison des pressions exercées par les activités humaines, et dans lesquels ces rongeurs trouvent des habitats. Ces bonds démographiques augmentent le risque de contact – et donc de transmission – avec des animaux potentiellement porteurs de virus. “Il y a des pathogènes qui à l’origine n’étaient pas capables d’être capables de proliférer dans les organismes humains, mais à force d’être en contact avec eux, une sélection se produit sur le plan génétique et ils peuvent s’adapter”, ajoute-t-il.

Source : GIEC

À l’inverse, une biodiversité riche peut jouer un rôle protecteur grâce à l’“effet de dilution” limitant le risque de propagation. Une étude scientifique de Luis et al (2018) a par exemple établi que la prévalence d’une souche de hantavirus chez les souris à pattes blanches (un petit rongeur d’Amérique du Nord) était plus faible “dans les zones où la diversité des petits mammifères est plus élevée”, celle-ci permettant de réguler les populations de rongeurs.

Le rapport de l’IPBES pointe notamment du doigt la destruction des forêts, des études (Rubio et al, 2014 et Suzan et al, 2008) ayant montré que “les populations de réservoirs du syndrome pulmonaire à hantavirus ont augmenté à la suite de la déforestation sur le continent américain”. 

De son côté, le GIEC indique que le risque posé par les “maladies infectieuses émergentes” s’est accru, entre autres, en raison de “l’empiètement humain sur les zones naturelles et la conversion de ces zones à des fins d’agriculture et d’élevage, de l’extraction de matières premières industrielles et de la construction de logements” ainsi que de “l’augmentation du commerce et de la consommation d’animaux sauvages”. 

+30 000 SONT DÉJÀ INSCRITS

Climat et biodiversité, même combat

Comme si l’effondrement de la biodiversité ne suffisait pas, “le changement climatique a également été impliqué dans l’augmentation de l’incidence des hantavirus en Europe occidentale et en Amérique du Sud”, lit-on dans le rapport de l’IPBES. Une étude (Guo et al, 2026) mentionne parmi les facteurs favorisant la diffusion des hantavirus – identifiés par modélisation – “des paramètres climatiques tels que la hausse des températures et l’évolution des régimes pluviométriques (…), liés à la dynamique des populations de rongeurs hôtes, à l’augmentation de la prévalence des agents pathogènes et à la survie des virus dans l’environnement”. Le risque étant que les phénomènes météorologiques favorables aux rongeurs potentiellement porteurs du hantavirus “deviennent plus fréquents avec le changement climatique”, commente Philippe Grandcolas. Qui conclut : “Entre la prolifération des campagnols, le mauvais état des écosystèmes et les aléas climatiques, nous jouons à la roulette russe.”

Une tendance que l’on peut généraliser aux zoonoses et à l’échelle mondiale, puisque d’après le GIEC, “la propagation d’animaux sauvages et de leurs parasites vers de nouvelles régions en raison du changement climatique, du commerce mondial et des déplacements” joue un rôle clé dans leur propagation.

Pour réduire le risque de futures épidémies de zoonoses, pas de miracle : il faut de toute urgence “préserver, protéger et restaurer les habitats sauvages”, investir dans l’agriculture agroécologique et mettre fin au commerce illégal d’animaux, rappelle le GIEC.

Politiser les zoonoses

Le foyer de hantavirus dont tout le monde parle en ce moment n’est pas tombé du ciel. Face aux risques d’épidémies zoonotiques, il est plus que jamais vital de pointer du doigt leurs causes profondes. Non pas en se contentant de s’apitoyer en des termes vagues sur les destructions écologiques, mais en remettant en question les pratiques au cœur du problème : la déforestation, l’artificialisation des sols, l’extractivisme ou encore l’élevage intensif (que l’intégralité des partis du centre, de la droite et de l’extrême droite en France défendent becs et ongles, comme nous l’avons récemment analysé sur Bon Pote).

Pourtant, “la soudaine notoriété du hantavirus constitue une nouvelle alerte qu’il serait bien imprudent d’ignorer. Et une nouvelle chance d’éviter le pire (…) C’est à ce sujet brûlant que tous les candidats à la prochaine élection présidentielle devraient s’atteler en priorité. Ce n’est pas le cas, et c’est gravissime”, résume très justement l’écrivain et réalisateur Cyril Dion dans les pages du Monde.

Si nous continuons à malmener le monde sauvage, le Covid-19, Zika, Ebola et désormais le hantavirus ne seront que le début d’une longue série d’épidémies aux conséquences plus ou moins dramatiques, rendant notre planète toujours plus difficilement habitable.

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Autrice
Sophie Kloetzli
Spécialisée sur l’écologie, elle a travaillé depuis 2018 pour plusieurs médias engagés sur ces thématiques. Elle a aussi couvert des sujets scientifiques et chroniqué la numérisation du monde sous un angle technocritique.