De Polanski à Bruel : Finkielkraut et la mécanique du silence.
Dimanche, sur Europe 1/CNews/Les Échos, Alain Finkielkraut a livré sa contribution à l’affaire Patrick Bruel. Elle tient en une phrase : « S’il est présumé innocent, la ferme ! »
Notons d’abord ce qu’il choisit de défendre. Au moins dix femmes ont porté plainte contre Bruel, en France et en Belgique. Flavie Flament parle de viol à 16 ans en 1991. Daniela Elstner, directrice générale d’Unifrance, décrit une tentative de viol à Acapulco en 1997. D’autres décrivent des agressions de 2000 à Monaco, 2008 à Metz, 2012 en marge d’un festival, 2015 dans le Vaucluse, fin mars 2026 à Bruxelles. Face à cela, Finkielkraut ne demande pas qu’on écoute. Il demande qu’on se taise. Sa première pensée publique, ce n’est pas pour ces femmes. C’est pour l’homme qu’elles accusent.
L’argumentaire qui l’accompagne paraît raisonnable. La justice doit travailler. Les médias ne doivent pas se substituer aux tribunaux. Les « tribunaux populaires » ont déjà brisé des vies. Tout cela est exact. Tout cela passe à côté du problème.
La présomption d’innocence est un principe de droit pénal. Article 6 §2 de la Convention européenne des droits de l’homme. Elle engage les autorités publiques. Elle interdit aux juges, à la police, à l’État de traiter un mis en cause comme un coupable avant condamnation. Elle n’a jamais imposé le silence à la presse ni aux victimes présumées. Le journalisme d’enquête sur des faits graves ne viole pas la présomption d’innocence. La Cour européenne des droits de l’homme l’a rappelé plusieurs fois. Informer sur des plaintes déposées et des témoignages recoupés, c’est faire un travail d’information.
Ce que Finkielkraut demande n’est pas le respect du droit. Il demande que personne ne parle pendant que la procédure suit son cours. Pour Bruel, cela peut durer des années. Pendant ce temps, il continue à tourner, à remplir des salles, à toucher ses cachets. C’est exactement ce que veut la défense.
Imaginons un instant que le mis en cause s’appelle Mohamed B., chauffeur-livreur à Anderlecht, dix plaintes pour agressions sexuelles entre 1991 et 2026. Personne sur Europe 1 ne réclamerait le silence. Aucun essayiste ne viendrait expliquer que le tribunal populaire menace la République. CNews ouvrirait ses plateaux à des heures de commentaires, on irait filmer son immeuble, sa famille, ses voisins. Le mot « présomption » serait absent du vocabulaire. La précaution oratoire est un privilège de classe. Elle se déploie pour les hommes qui ont un nom, des avocats, un agent, une émission de variétés et des entrées au Festival de Cannes. Pour les autres, elle n’existe pas.
C’est à cet endroit que le pattern Finkielkraut se révèle. Octobre 2009, France Inter, affaire Polanski. Le cinéaste vient d’être arrêté en Suisse pour des faits de viol sur une mineure de 13 ans aux États-Unis en 1977. Finkielkraut intervient en sa faveur : « Polanski n’est pas pédophile. Sa victime, la plaignante, qui a retiré sa plainte, qui n’a jamais voulu de procès public, qui a obtenu réparation, n’était pas une fillette, une petite fille, une enfant, au moment des faits. » Treize ans. La défense reposait alors sur l’idée qu’une adolescente posant pour Vogue Hommes ne serait pas vraiment une enfant.
Dix-sept ans plus tard, la stratégie a changé de forme. La victime n’est plus contestée frontalement. Elle est mise hors-champ. On demande à tout le monde de se taire pour que personne ne la voie. Le résultat est identique : protéger un homme célèbre contre la parole qui le met en cause. Polanski a continué à tourner. Bruel continue à chanter. Les femmes, elles, attendent.
Finkielkraut le sait. Il a quatre-vingts ans, il a vu passer Polanski, DSK, Cantat, PPDA, Duhamel, Depardieu. À chaque fois la même musique : pas maintenant, pas comme ça, pas si fort, pas trop longtemps. Le calme est toujours réclamé du côté des victimes. Du côté de l’accusé, on ne demande jamais le silence. Ce n’est pas une erreur d’analyse. C’est une position. Elle a un nom : la solidarité de caste.
Patrick Bruel nie l’ensemble des faits. Il a le droit d’organiser sa défense et d’être jugé sans pression. Aucune de ces protections n’oblige les journalistes ni les femmes qui parlent à fermer la porte et la bouche. Finkielkraut ne défend pas un principe. Il défend un milieu. Le sien.
Ibne Muna