14 mai 2026

Face à la dystopie dans laquelle nous vivons, comment sortir de la sidération ? Créer des imaginaires dissidents est l’une des clés. Reporterre publie un recueil de 15 fictions écologiques, dont voici la postface.
Wendy Delorme, Catherine Dufour, Elio Possoz, Juliette Rousseau… En tout 15 autrices et auteurs de fiction ont répondu à l’appel pour raconter des futurs réjouissants, écologiques et subversifs. Reporterre publie un recueil de fictions, baptisé Lucioles, édité avec la maison d’édition La Volte. Il est disponible en librairies à partir du 14 mai et en commande sur notre site.
On y découvre des utopies anarchistes ou matriarcales, des alliances inter-espèces ou des pirates de l’espace qui kidnappent les milliardaires de la tech dans leurs fusées, entre autres récits destinés à combattre l’imaginaire capitaliste.
Nous publions ici, dans une version raccourcie, la postface de l’ouvrage, dans laquelle notre journaliste Vincent Lucchese développe pourquoi la guerre des imaginaires est un levier essentiel pour sortir le monde de l’ornière.
« Éclater l’horizon des possibles » ; « percer la chape de plomb qui écrase l’avenir » ; « donner à voir des futurs écologiques, excitants et subversifs, pour contrer les récits dystopiques dans lesquels nos dirigeants nous ont enfermés ».
Voilà à quoi pouvaient ressembler les consignes distillées depuis 2024 par Reporterre à des autrices et auteurs de fiction, dont les textes ont été publiés sur notre site. Une partie de ces récits a été regroupée dans ce livre, édité avec la maison d’édition La Volte.
Aux origines de ce projet, une question lancinante traversait la rédaction : comment sortir de la sidération ? Pas un jour ne passe sans apporter son lot de nouvelles cataclysmiques. « L’atrocité climatique » est déjà là, le réchauffement menace les fondements de nos civilisations et le vivant s’effondre à un rythme effréné. Pas une source d’eau qui ne soit polluée aux pesticides, microplastiques et autres déchets toxiques. Pas une forêt qui ne soit menacée de partir en fumée ou de dépérir dans les années à venir.
Assécher l’imaginaire pour mieux régner
Partout, l’autoritarisme, la répression et les guerres se multiplient. La montée du fascisme répond à la destruction écologique du monde, comme les deux faces d’une même pièce. Les deux conséquences logiques du capitalisme et de son insatiable volonté de prédation : pour assouvir le besoin d’accumulation du capital, il faut presser les humains et la Terre jusqu’à la dernière goutte.
En bref, nous vivons en pleine dystopie.
Et pourtant, aucune révolte d’ampleur ne gronde à l’horizon. Des alternatives et des résistances existent, bien sûr, et sont même foisonnantes. Mais elles restent marginales à l’échelle de la société, et loin d’être susceptibles d’entraver la course du rouleau-compresseur à l’origine de ces catastrophes.
Chez de nombreux activistes, le burn-out militant guette. Le matraquage des corps n’y est pas étranger. Mais l’abattement touche aussi, si ce n’est plus, les esprits. Le surgissement du pire, déjà bien engagé, paraît pour beaucoup inéluctable. Le fatalisme domine. On est alors tenté de ressortir l’adage attribué alternativement aux philosophes Fredric Jameson et Slavoj Žižek : « Il est plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme. »
« Le désespoir n’est pas naturel ; il est fabriqué »
Voilà le cœur du problème. C’est là la plus fine ruse mobilisée par la classe dominante pour maintenir le statu quo : assécher l’imagination. Imprégner les esprits de l’idée qu’« il n’y a pas d’alternative ».
« La première question que nous devrions nous poser est : comment cela est-il arrivé ? Est-il normal que les êtres humains soient incapables de s’imaginer à quoi ressemblerait un monde meilleur ? », interrogeait dès 2008 l’anthropologue David Graeber [1].
« Le désespoir n’est pas naturel ; il est fabriqué », poursuit-il. Et d’expliquer comment les dirigeants du monde eurent pour obsession de défaire tout mouvement contestataire naissant, à coups de répression et de propagande, pour tuer dans l’œuf toute idée d’alternative possible. « Ce système n’existe que pour broyer et pulvériser l’imagination humaine, pour détruire toute possibilité d’envisager d’autres futurs. »
La religion du marché
Ce zèle de la part de la classe dominante n’est évidemment pas anodin. Elle détruit les imaginaires dissidents car elle sait à quel point les fictions collectives, les mythes, sont au fondement de tout pouvoir politique.
De nombreux chercheurs et penseurs ont théorisé le rôle que jouaient les grands récits communs dans la légitimation et la cohésion de l’ordre social. Le philosophe Cornelius Castoriadis parlait d’« imaginaire social instituant » à propos de la puissance de l’imaginaire collectif, capable de façonner, transformer et légitimer les institutions d’une société. L’anthropologie a quant à elle documenté dans de nombreuses sociétés traditionnelles le « fondement mythique de la légitimité du pouvoir politique ».
« Le réel est façonné de toutes pièces, et en grande partie par nos imaginaires. Il n’est pas exagéré de dire que nous vivons dans un monde inventé, résultat d’une évolution où le présent serait le fruit de nos choix antérieurs — eux-mêmes opérés selon des croyances bien plus que des décisions rationnelles », résume Vincent Gerber dans L’Imaginaire au pouvoir. Science-fiction politique et utopies (Le Passager clandestin, 2024).
Et si les mythes, les religions et les idéologies constituent les plus puissants de ces récits collectifs, notre époque est indubitablement dominée par la religion du capitalisme. Le marché fait office de dieu tout-puissant, la croissance à tout prix est son premier commandement, Adam Smith l’un de ses prophètes et les économistes néoclassiques sont ses oracles.
De nombreux chercheurs ont travaillé très sérieusement sur cette « théologie du libéralisme » et son fondamentalisme religieux qui ne tolère aucune remise en cause.
« Autrefois, les prophètes entraient en transe et informaient la populace inquiète de l’humeur des dieux, de l’opportunité d’entreprendre un voyage, de se marier ou de faire la guerre. Aujourd’hui, les désirs versatiles du marché sont élucidés par les bulletins quotidiens de Wall Street et des autres organes sensoriels de la finance. Ainsi, nous pouvons savoir au jour le jour si le marché est “inquiet”, “soulagé”, “nerveux” ou parfois “exubérant” », écrivait en 1999 le chercheur et théologien Harvey Cox, dans un article de The Atlantic.
Faire vaciller les récits dominants
On ne compte plus le nombre de réformes politiques brutales et iniques imposées au nom des impératives « lois du marché ». L’imaginaire constitue l’un des plus puissants atouts du pouvoir mais il est aussi son talon d’Achille. Car il suffit que la fiction sur laquelle il est bâti se délite pour que tout s’effondre, parfois bien plus rapidement qu’on ne le pense. Prenons l’exemple d’un des plus grands empires ayant jamais existé : l’Union soviétique.
Dans les années 1980, aucun des observateurs occidentaux n’aurait imaginé que la puissante URSS puisse se disloquer si rapidement en 1991, rappelle dans un article Leon Aron, spécialiste étasunien de cette période. Certes, l’Union soviétique traversait alors de graves difficultés économiques, sociales et militaires, mais rien de nécessairement fatal.
Le modèle soviétique s’est effondré parce que plus personne, ou presque, n’y croyait. La promesse de l’avènement prochain du communisme réel avait peu à peu disparu des discours officiels, le régime perdit peu à peu en crédibilité et la catastrophe nucléaire de Tchernobyl porta un coup terrible au récit d’une science soviétique supérieure, génératrice d’une société vivant en harmonie avec la nature.
L’ensemble de ces facteurs, parmi d’autres, « amène à une remise en cause complète du récit soviétique. Et là, tout craque », résume à Géo Julie Deschepper, historienne de l’URSS. Il ne s’agit évidemment pas de minorer l’importance des faiblesses économiques et politiques structurelles de l’Union soviétique mais de souligner le rôle crucial d’un imaginaire et de ses récits dans la cohésion, et en l’occurrence dans la destruction, d’un ordre social.
C’est d’un tel arrachement à l’imaginaire morbide du capitalisme dont nous avons urgemment besoin aujourd’hui.
De fait, les promesses de ce système ne font déjà plus rêver grand monde, du moins en Occident, où sa propagande règne depuis trop longtemps pour ne pas laisser paraître l’envers du décor, la misère, les maladies et les destructions des milieux de vie qu’il génère.
La fiction comme « réservoir cognitif »
L’imaginaire du capitalisme tient encore debout mais il a l’allure d’un mort-vivant titubant sans but ni grand-chose à proposer. Paradoxalement, son mythe fondateur reste pourtant solidement ancré. L’impératif de croissance économique constitue toujours un argument massue dans le débat public. S’y opposer est très généralement inaudible.
Prôner la sobriété, questionner la finalité de la technologie, ou même promouvoir l’égalité et le respect des minorités valent d’être traité d’Amish et de « wokiste ». Le violent retour de bâton masculiniste en cours, porteur d’un idéal réactionnaire antiwoke nostalgique d’une « pétromasculinité » menacée, montre la prégnance de ces imaginaires frelatés.
Il faut donc briser le carcan. Les œuvres de science-fiction alternatives et autres récits subversifs existent. Ils s’emploient à élargir les fissures dans le bloc de l’imaginaire dominant, à « désincarcérer le futur », ainsi que le proclame le collectif Zanzibar, dont plusieurs de ses membres signent des nouvelles de notre recueil.
Notre conviction est qu’il est urgent d’amplifier le mouvement. De rendre audibles au plus grand nombre ces récits d’autres futurs possibles. Car la sidération et l’atonie actuelles viennent en partie d’un vertige, d’une peur du vide : que faire et par quoi remplacer ce système abject ? Comment inventer tout un monde ?
« La science-fiction crée à ce titre ce que [le chercheur en science politique] Yannick Rumpala a appelé un “réservoir cognitif”, un stock d’expériences capables de “travailler les possibilités”. […] elle permet d’appréhender, de se familiariser avec cet inconnu », écrit Vincent Gerber.

Les utopies n’ont d’ailleurs pas vocation à offrir sur un plateau la recette pour établir une société parfaite. Pour la bonne et simple raison qu’une telle société ne peut exister. L’être humain étant lui-même condamné à l’imperfection, la société la plus harmonieuse qui puisse être est celle qui tâtonne, écoute, prend soin des relations entre ses membres (humains et non humains) et se réinvente en permanence. Une utopie figée, certaine de ses règles parfaites, sacrifierait la liberté humaine et tomberait instantanément dans la dystopie, celle d’un « paradis pour automates », résume encore Vincent Gerber.
Notre espoir est que ce livre ait apporté quelques contributions au tâtonnement révolutionnaire. Évidemment, la littérature ne peut pas tout ; tout au plus peut-elle servir de catalyseur. Mais, pour piocher une dernière citation dans le décidément très riche ouvrage de Vincent Gerber, laissons Terry Pratchett [2] conclure : « Vous avez besoin de croire dans les choses qui ne sont pas vraies. Autrement, comment pourraient-elles advenir ? »