Mégabassines, la guerre de l’eau
Le ministère de l’intérieur annonce à « Mediapart » et à « Libération » que seuls des « propos inadaptés » ont été punis à ce stade. Pour les tirs tendus, il a choisi d’attendre les conclusions d’une enquête judiciaire qui pourrait durer plusieurs années.
Six mois après la révélation de vidéos montrant des gendarmes qui insultent les manifestant·es et procèdent à des tirs tendus de grenades le 25 mars 2023 à Sainte-Soline (Deux-Sèvres), le ministère de l’intérieur annonce à Mediapart et à Libération avoir pris des sanctions disciplinaires contre trente-trois gendarmes.
« Dans le cadre de l’enquête administrative diligentée à la demande du ministre de l’intérieur, quarante militaires de la gendarmerie ont pu être identifiés », indique le ministère, précisant que « trente-trois d’entre eux ont fait l’objet d’un traitement disciplinaire pour leurs propos inadaptés, jusqu’à des jours d’arrêt ».
Les « jours d’arrêt » sont une punition propre à la condition militaire, selon laquelle l’agent sanctionné est privé de sortie après sa journée de travail. Le ministère de l’intérieur n’a pas répondu à nos questions sur le détail des sanctions disciplinaires prononcées ou des « propos inadaptés » qui les justifient.

En revanche, il précise que « les faits de tirs et d’ordres de tirs potentiellement non conformes relevés dans le cadre de l’enquête administrative conduite seront appréciés en fonction des conclusions de l’information judiciaire », dont l’ouverture a été annoncée en décembre 2025 par le parquet de Rennes.
C’est-à-dire que concernant les tirs tendus, le ministre a décidé de s’en remettre à une décision de justice qui pourrait intervenir dans plusieurs années. Même si, en théorie, les procédures judiciaire et administrative sont indépendantes l’une de l’autre.
Des manifestants traités de « fils de pute »
Les images de caméras-piétons publiées par Mediapart et Libération le 5 novembre 2025 montrent des gendarmes déployés à Sainte-Soline se livrant à des tirs tendus de grenades lacrymogènes et explosives, ce qui est interdit, compte tenu de la dangerosité de ces munitions. Dans neuf escadrons sur les quinze étudiés, des gradés ordonnent à leurs subordonnés de procéder ainsi.
Ces vidéos mettent aussi en évidence des dizaines de commentaires particulièrement déplacés et d’insultes visant les manifestant·es écologistes, traité·es de « fils de pute », d’« enculés », de « pue-la-pisse ». Des gendarmes se vantent d’avoir touché des manifestant·es « en pleine tête » ou « dans les couilles », se réjouissent de « leur faire mal » et vont jusqu’à dire qu’il faudrait « les tuer ».
Quelques heures après la publication, Laurent Nuñez avait demandé au directeur général de la gendarmerie nationale d’ouvrir une enquête administrative pour « faire la lumière » sur le comportement des gendarmes. Le périmètre exact de cette enquête, sa méthodologie et ses conclusions n’ont jamais été rendues publiques. Celle-ci devait être confiée à l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN), deux ans et demi après les faits.
« Je ne suis pas du tout content », avait déclaré le ministre le 6 novembre 2025 sur France Inter, en réaction aux images qu’il disait découvrir. S’il y voyait « des propos et des gestes qui manifestement ne sont pas réglementaires », il estimait aussi que « dans la majorité des cas », « l’action de la gendarmerie avait été menée face à des actions extrêmement violentes » et que « la riposte avait été proportionnée ».
Le même jour, le garde des Sceaux, Gérald Darmanin – qui était ministre de l’intérieur lors de la manifestation de Sainte-Soline – avait déclaré : « Je pense que le ministre de l’intérieur, qui a annoncé une enquête de l’Inspection générale de la gendarmerie nationale, publiera, j’en suis certain, les résultats de cette enquête. »
Lors de la séance de questions au gouvernement du 12 novembre 2025, Laurent Nuñez avait à nouveau « condamné » les « propos intolérables, inacceptables » entendus dans cette vidéo. Il indiquait que les gendarmes « seront entendus, et [que] s’il d[evait] y avoir des sanctions, il y aura[it] des sanctions ».
Deux mois plus tard, le ministre déclarait que « l’ensemble des militaires identifiés sur ces vidéos » étaient « en cours d’audition » et que l’IGGN lui avait remis « un premier rapport intermédiaire ».
Rien ne dit que sans la publication de ces images, le ministère de l’intérieur s’en serait saisi, une fois l’enquête judiciaire terminée, pour d’éventuelles suites disciplinaires. Les comportements qui ne relèvent pas du pénal mais de la déontologie professionnelle des gendarmes auraient pu rester impunis.
Une enquête administrative avait bien été ouverte peu après la mobilisation du 25 mars 2023, mais elle portait uniquement sur des tirs de LBD réalisés par des gendarmes de la Garde républicaine montés sur des quads. La médiatisation virale de ces images avait poussé l’administration à réagir vite.
Malgré l’interdiction des tirs en mouvement, l’IGGN a cependant écarté toute faute disciplinaire de la part de ces gendarmes, retenant la légitime défense.