Weinstein : quand la justice titube…

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Weinstein : quand la justice titube, les victimes tombent
Trois procès. Trois fois la même femme contrainte de revenir à la barre. Trois fois le même homme qui secoue la tête, installé dans son fauteuil roulant, niant l’évidence. Vendredi 15 mai 2026, le nouveau procès pour viol d’Harvey Weinstein à New York s’est achevé sans verdict unanime. Le juge a déclaré le procès nul. La justice américaine n’a pas dit son mot. Mais les victimes, elles, ont tout dit. Depuis près de dix ans.
Le 15 mai 2026, à la Cour suprême pénale de l’État de New York, l’histoire s’est répétée une troisième fois. Le jury, composé de douze membres et majoritairement d’hommes, n’est pas parvenu à s’entendre. Pas de verdict unanime, pas de condamnation, pas de justice pour Jessica Mann. C’est pourtant elle qui, la voix cassée, s’est levée plusieurs fois depuis 2020 pour raconter ce qu’elle dit avoir vécu en mars 2013 dans une chambre d’hôtel de Manhattan. Quelques semaines plus tôt, lors d’une soirée à Los Angeles, elle avait rencontré Weinstein. Elle avait 27 ans et espérait lancer sa carrière d’actrice. Il lui avait dit qu’elle était plus belle que Natalie Portman. Elle avait vu dans l’intérêt de cet homme si puissant à Hollywood quelque chose qui ressemblait à un miracle, l’occasion rare d’être soutenue par un mentor. Ce qu’elle dit avoir vécu ce soir de mars dans cette chambre d’hôtel a détruit ce miracle.
La chronologie de ce dossier est, en elle-même, un scandale. En 2020, Weinstein est condamné à 23 ans de prison à New York pour des faits concernant Jessica Mann et Miriam Haley, une ancienne assistante de production. Ce verdict, symbole retentissant du mouvement MeToo, est annulé en 2024 par une cour d’appel pour des raisons procédurales. En 2025, un nouveau jury le condamne pour l’agression sexuelle de Miriam Haley mais se retrouve dans l’incapacité de statuer sur le viol de Jessica Mann. En 2026, troisième procès, même résultat : les jurés signalent au troisième jour de délibérations qu’ils ne peuvent parvenir à un verdict unanime. Une audience est fixée au 24 juin prochain pour déterminer si le parquet demandera un quatrième procès.
Le procureur du district de Manhattan, Alvin Bragg, a dit sa déception publiquement. Il a rappelé que Jessica Mann se bat pour obtenir justice depuis près de dix ans. C’est le minimum qu’on pouvait espérer entendre. Les avocats de Weinstein, eux, ont répondu avec une audace qui donne la nausée : ils réclament que les poursuites s’arrêtent, au motif que deux jurys successifs n’ont pas réussi à s’accorder, arguant qu’il existerait ainsi un doute raisonnable. Comme si l’incapacité d’un système à fonctionner correctement devenait une preuve de l’innocence de l’accusé. Le porte-parole de Weinstein a par ailleurs affirmé que neuf des douze jurés auraient été favorables à l’acquittement. L’AFP n’a pas été en mesure de vérifier cette déclaration.
Weinstein, 74 ans, n’en est pas quitte pour autant. Il reste incarcéré. En 2025, le jury new-yorkais l’avait condamné pour l’agression sexuelle de Miriam Haley tout en l’acquittant pour une agression sexuelle présumée commise la même année sur la mannequin polonaise Kaja Sokola. Il a fait appel de cette condamnation. Il conteste également sa condamnation prononcée en 2023 en Californie à 16 ans de prison pour le viol d’une actrice européenne, commis plus de dix ans auparavant. L’homme est en prison, mais se bat sur tous les fronts pour en sortir, consumant les ressources judiciaires avec une obstination que ses victimes, elles, ne peuvent se permettre à égalité.
Ce que cette affaire révèle va bien au-delà du seul cas Weinstein. Depuis 2017, plus de 80 femmes ont accusé l’ancien fondateur des studios Miramax de violences sexuelles. Quatre-vingts. Et pourtant, neuf ans après l’éclatement du scandale qui a déclenché MeToo à l’échelle mondiale, une femme est obligée de se présenter une troisième fois devant un tribunal pour espérer que douze personnes s’accordent à dire qu’elle a été violée. Pendant ce temps, les avocats de la défense, bien payés, bien organisés, bien rodés à l’art de semer le doute, continuent leur travail.
Il serait naïf de croire que cette issue judiciaire est un accident. Elle est le reflet d’une réalité que les victimes de violences sexuelles connaissent depuis toujours : le système ne les protège pas, il les épuise. On leur demande de tout revivre, encore et encore, de convaincre des inconnus que leur douleur est réelle. On les soumet à des contre-interrogatoires conçus pour les déstabiliser, pour les faire paraître peu fiables, pour transformer l’accusé en victime d’un acharnement. Et quand le jury ne parvient pas à se mettre d’accord, on recommence.
Jessica Mann n’a pas lâché. Elle est revenue. Et pour cela, elle mérite bien plus que la déception polie d’un procureur.
Le parquet dispose désormais de trente jours pour décider s’il engage un quatrième procès. Des spécialistes du droit rappellent que Jessica Mann pourrait également toujours engager une action au civil. Ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas suffisant. La justice pénale, celle qui dit le crime et punit, celle qui reconnaît devant la société entière que ce qui s’est passé dans cette chambre d’hôtel en mars 2013 était un viol, cette justice-là, pour l’instant, s’est dérobée.
Sources : AFP, France Info, 20 Minutes, RTBF, RTS
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