Affaire Lyhanna : ce que dit le rapport d’inspection et que refuse de voir le gouvernement

Mediapart

Alors que l’exécutif retient des « défaillances personnelles », les inspections de la justice et de la gendarmerie pointent aussi des dysfonctionnements d’ordre plus structurel. Lundi soir, le ministre de la justice a annoncé engager « une procédure disciplinaire » contre une magistrate.

Mathilde Mathieu

Parmi tous les chiffres dévoilés dans le « pré-rapport d’inspection » sur l’affaire Barella, publié lundi 22 juin, il en est un qui frappe plus que tous les autres, glissé entre des statistiques sur la charge de travail des magistrat·es ou des gendarmes. Au détour d’une page, on découvre que la petite Rosa avait dénoncé pas moins d’« une cinquantaine de viols » commis par Jérôme Barella, dans une plainte déposée près de Toulouse (Haute-Garonne), en août 2025, neuf mois avant l’enlèvement de Lyhanna.

À lui seul, ce chiffre donne la mesure exacte du scandale, dont les inspections générales de la justice et de la gendarmerie nationale sont priées depuis deux semaines d’analyser les causes. Remises lundi à Matignon, leurs premières conclusions ne constituent qu’un rapport d’étape : seuls les dysfonctionnements qui ont marqué la « procédure Rosa » y sont examinés, pas le traitement des précédentes plaintes ayant visé dès 2017 Jérôme Barella (toutes classées), ni celui des signalements effectués par l’aide sociale à l’enfance (restés sans suite).

Rassemblement à l’appel d’associations de défense de l’enfance, à Bourgoin-Jallieu, le 15 juin 2026. © Photo Mourad Allili / Sipa

Il faudra donc patienter pour jauger l’ensemble des défaillances ayant permis au multimis en cause Barella de poursuivre son parcours criminel, et juger de leur caractère isolé ou non, ponctuel ou systémique. Un rapport complémentaire est ainsi annoncé pour le 10 juillet, puis les conclusions définitives pour le 5 septembre.

Dans les cordes depuis trois semaines, le gouvernement a toutefois décidé de ne pas attendre pour trancher. « Le rapport ne décrit ni un simple dysfonctionnement administratif ni un manque de moyens », a déclaré le premier ministre, lundi. De ce « pré-rapport », Sébastien Lecornu veut retenir « une succession d’erreurs, de négligences, d’inactions et de mauvaises décisions, à plusieurs niveaux de la chaîne judiciaire et de l’enquête »« La puissance publique ne se défaussera pas », a-t-il prévenu.

Procédure disciplinaire

À la lecture du rapport, sont particulièrement visé·es une substitute du procureur en poste au parquet d’Auch (Gers), chargée à partir de janvier 2026 de la « procédure Rosa », ainsi que le gendarme de la brigade de Lectoure (Gers) missionné pour réaliser d’ultimes actes d’enquête avant le placement de Jérôme Barella en garde à vue. Mais qui n’est jamais passé aux actes.

Invité du journal de 20 heures sur TF1, le ministre de la justice a pointé des « défaillances personnelles » et annoncé engager « une procédure disciplinaire, une enquête administrative » contre la substitute du procureur, attendue « avant la fin de l’été », afin d’« engager des sanctions qui seront à la hauteur des défaillances graves constatées ». Déjà, la magistrate s’est vu retirer « son habilitation à mener des enquêtes et traiter des dossiers s’agissant des mineurs », selon l’entourage de Gérald Darmanin.

Quant au ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, il a demandé, côté gendarmerie, « une enquête de commandement pour faire la lumière sur les responsabilités de chaque intervenant ».

Au fil des pages du rapport des inspections, voire des notes de bas de page, une autre lecture – complémentaire – inscrit pourtant ce lot d’« erreurs » et de « mauvaises décisions » individuelles dans un contexte plus général, celui d’équipes en sous-effectif à plusieurs maillons de la chaîne. Celui d’un défaut d’organisation et de pilotage hiérarchique à divers endroits. De quoi inquiéter bien au-delà de l’affaire Barella.

Un gendarme exemplaire au départ

Tout avait pourtant bien commencé lors du dépôt de plainte de la mère de Rosa, à la gendarmerie de Plaisance-du-Touch, près de Toulouse, fin août 2025. La famille vient alors de déménager, après avoir vécu dans le Gers. D’après les inspections, l’affaire est traitée « avec célérité » à la fois par le parquet de Toulouse et par le gendarme qui dirige l’enquête, dont le travail est qualifié d’« exemplaire ». Chacun sait qu’il faudra se dessaisir en faveur du parquet d’Auch, seul compétent en raison du lieu de commission des faits et de résidence de l’auteur. Mais pour ne pas faire patienter la victime, l’enquête démarre sur place, au pas de charge.

En quelques jours, Rosa est entendue en salle Mélanie (avec enregistrement vidéo et mobilier adapté), dans une unité hospitalière dédiée, par une enquêtrice formée, accompagnée d’une psychologue. Les examens médicaux et psychologiques s’enchaînent en quelques semaines, qui appuient la vraisemblance de son récit. « Nous avons conscience que nous sommes sur un profil inquiétant, déjà connu pour une affaire de viol, et le voyant rouge s’allume, raconte ce premier gendarme aux inspecteurs. Les faits dénoncés nous paraissent crédibles. » Mais tout se grippe.

En prévenant « son » parquet qu’il a bouclé cette première étape, ce fonctionnaire très impliqué écrit au magistrat chargé du dessaisissement qu’il faut effectuer « une transmission électronique » du dossier, pour faire vite, en raison d’un « risque éventuel de pluralité de victimes ». Le 15 octobre 2025, c’est pourtant une version papier qui est expédiée.

Un magistrat peu expérimenté

Pire : « Rien n’a été fait [par le magistrat toulousain] pour signaler au parquet d’Auch l’urgence détectée, faisant courir à la procédure le risque d’être noyée dans le courrier abondant reçu par la juridiction – risque qui s’est réalisé. » Pourquoi le parquetier n’a-t-il pas passé un coup de fil ou adressé un mail à son collègue d’Auch pour signifier le caractère prioritaire du dossier ?

C’est là que se pose la question des moyens. « Suite à l’absence des parquetiers de la section des mineurs [de Toulouse], le magistrat [avait été] affecté en renfort », indique le rapport. Mais ce renfort manquait cruellement d’expérience sur un tel poste. Et le jour J, outre qu’« il avait en charge à la fois la permanence téléphonique et la permanence électronique », il a traité « une trentaine de signalements et assuré deux défèrements ». Quelque temps avant, le procureur de Toulouse avait d’ailleurs « exprimé le souhait de renforcer la section des mineurs », révèle le rapport.

Une fois arrivée dans le Gers, trois semaines plus tard, la procédure prend encore un mois ou presque à être enregistrée par le bureau d’ordre pénal (sorte de gare de triage) et transmise aux magistrat·es. Les agents administratifs l’admettent : ils ont commis une erreur, à réception, en laissant le dossier dans la pile des « procédures non urgentes ». Combien de temps aurait-il pu y rester ? Le rapport révèle qu’il ne quitte la poussière qu’à la suite d’un appel téléphonique de la mère de Rosa, qui toque à toutes les portes. La procédure atterrit alors dans la bannette de la substitute chargée des mineurs, déposée « dans une pochette rouge dédiée aux urgences », complètement vide ce jour-là.

Cette « erreur » du service administratif a été commise, précise le rapport, par un « service affecté d’un retard important d’enregistrement de procédures papier ». En clair, surchargé.

Des « actes minimalistes » dans le Gers

Saisie le 2 décembre, en tout cas, la magistrate passe à l’action seulement après les vacances de Noël. Le 9 janvier, elle couche par écrit la liste des actes d’enquête qu’elle souhaite voir réaliser par la gendarmerie, notamment un complément d’audition de la mère, « un environnement scolaire de la victime », des réquisitions téléphoniques. À la suite de quoi, une garde à vue devra être réalisée. Mais elle ne coche pas la case « urgent » dans son écrit, ni ne fixe de délai (un « oubli », selon elle). Surtout, elle commet à son tour une erreur : elle s’adresse à la gendarmerie de Haute-Garonne, précisément dessaisie… Finalement, ses consignes arrivent à la brigade de Lectoure, celle du Gers, le 22 janvier.

L’officier en charge conduit cependant des « actes minimalistes », aux yeux des inspections. Il n’avait pourtant à gérer « aucun autre dossier de viol sur mineur ». Mais à partir du 14 janvier, plus rien ne bouge, jusqu’à l’enlèvement de Lyhanna. Soit pendant quatre mois.

« J’aurais voulu trouver le temps », a déclaré ce gradé aux inspecteurs, en soulignant notamment avoir été « projeté » sur des blocages routiers et manifestations violentes des agriculteurs, inédites par leur ampleur début 2026. « L’évocation d’une suractivité pourrait constituer une circonstance atténuante, répondent les auteurs du rapport, tout en la balayant. « Les investigations à réaliser avant le placement en garde à vue pouvaient être diligentées et actées très rapidement après l’audition complémentaire de la mère », cinglent-ils.

Une hiérarchie aux abonnés absents

Ce gendarme aurait surtout dû être rappelé à l’ordre. Or, « [il] a été livré à lui-même », faute de pilotage par la magistrate en premier lieu. « La gravité des faits et le risque de réitération méritaient qu’[elle] exerce la direction d’enquête et qu’[elle] s’assure de la réalisation des investigations requises ». Les inspecteurs notent toutefois qu’il reste à « déterminer si [les organisations en place] étaient de nature à favoriser un suivi plus efficient »« au regard notamment de l’activité du parquet d’Auch ». À ce stade, le pré-rapport ne tranche pas la question.

Simplement, il note : « [La parquetière] a eu de toute évidence, durant cette période, une activité à tout le moins chargée », dont « 11 permanences »« 7 audiences », pléthore de réunions en tous genres, y compris sur « l’évitement scolaire ».

Côté gendarmerie, ce n’est pas mieux, avec une « absence de contrôle » par la hiérarchie. Cette défaillance est d’autant plus notable que la communauté de brigades de Fleurance, dont dépend celle de Lectoure, « est identifiée pour des retards conséquents dans le traitement des procédures. […] Si le commandant de compagnie avait exercé ses prérogatives de contrôle […], il aurait pu parer ce dysfonctionnement ».

Laurent Nuñez a ainsi déclaré, dès lundi après-midi, souhaiter « que le directeur d’enquête et le commandant de compagnie de Condom », dans le Gers, « fassent l’objet d’une mutation d’office dans l’intérêt du service et qu’ils soient placés dans des emplois hors exercice de la police judiciaire ».

Il est désormais prouvé que la mère de Rosa a téléphoné huit fois aux gendarmes du Gers. « J’ai senti que la dame n’était pas bien, s’est souvenu l’un des fonctionnaires ayant décroché. Qu’elle était à deux doigts de pleurer. »