1er juin 2026
Un bombardement israélien sur un village dans le sud du Liban, le 31 mai 2026. – © AFP
Au Liban, Israël enlève et détient des civils, notamment des agriculteurs. ONG et habitants dénoncent des « prises d’otages » qui visent à laisser la population sans ressource pour la forcer à l’exil.
Halta (Liban), reportage
« Vous savez quand mon papa va rentrer ? » interroge une petite fille lorsque nous arrivons à Halta. Ce village, où résident à l’heure actuelle 250 personnes, contre 300 en temps de paix, se situe près de la frontière avec Israël. Ici, le bruit des sanglots est couvert par la voix haute d’habitants empreints de colère. Trois des leurs viennent d’être enlevés par l’armée israélienne.
« Ils sont allés au travail parce qu’ils ont des familles… S’ils travaillent, ils mangent. S’ils ne travaillent pas, ils ne mangent pas », explique Nahwand Chebli, mère de deux d’entre eux, Ahmad et Shawqi, en essuyant ses larmes. C’est en allant prendre soin des oliviers centenaires d’une parcelle de terre dans le village de Rachaya Al Foukhar qu’Ahmad et Shawqi Atyeh et leur cousin, Ali, ont été enlevés, le 19 mai dernier.
Plus d’une dizaine de personnes se sont réunies en cette fin de journée dans la cour de la maison familiale. Autour de tasses de café fumantes et de cigarettes, ils essaient tant bien que mal de trouver des réponses à leurs questions. « Nous avons averti tout le monde mais rien ne se passe », enrage l’un des oncles en tirant nerveusement sur sa cigarette.

Depuis l’automne 2023, le sud du Liban est le théâtre d’affrontements quasi quotidiens entre le Hezbollah et l’armée israélienne. Halta fait partie de la commune de Kfarchouba, se situe au sud de la ligne jaune et de la « zone tampon » de plus de 600 kilomètres carrés, imposée par Israël dans le sud du Liban dès l’entrée en vigueur du cessez-le-feu le 17 avril.
Mais depuis, Israël a élargi sa zone d’attaque et d’invasion en repoussant la limite au nord du fleuve Zahrani, à 40 kilomètres au nord de la frontière avec Israël. Son armée multiplie les ordres d’évacuation forcée pour les personnes qui se trouvent dans cette zone.
Elle a aussi pris le contrôle de la forteresse médiévale de Beaufort (Qalaat al-Chaqif) : un gain tactique et un symbole politique très fort. Cette escalade meurtrière a poussé la France à demander une réunion d’urgence du Conseil de sécurité des Nations unies, qui doit avoir lieu le 1ᵉʳ juin.
« Nous sommes comme assiégés »
Malgré la trêve, les bombardements se poursuivent, l’armée israélienne rase des villages entiers et continue d’envahir le territoire libanais. Le Hezbollah, parti politique chiite pro-iranien doté d’une puissante milice, l’affronte au sol et dans les airs, et attaque parfois le nord d’Israël. Cette nouvelle escalade a débuté le 2 mars a déjà fait plus de 3 185 morts, 9 633 blessés, et il y a encore des centaines de milliers de personnes déplacées.
« Nous sommes comme assiégés, décrit le maire de Kfarchouba, Qassem Qadri, dans sa maison sur les hauteurs, d’où il y a une vue directe sur les affrontements et les destructions. Israël élargit toujours l’espace d’occupation. »
L’édile énumère les destructions de panneaux solaires, les attaques sur les réseaux d’eau et d’électricité, et les terres agricoles. « Nous sommes privés de nos terrains, interdits d’aller dans la plaine, dans la montagne. Nous sommes sans ressource », continue l’ancien professeur de mathématiques qui a exercé en France pendant de nombreuses années. Par peur de ne pas retrouver leur village, près de 600 familles ont décidé de rester, encouragées par les autorités municipales. Mais la situation devient chaque jour un peu plus difficile.

Selon le dernier bilan du ministère de l’Agriculture, depuis 2023, la guerre a endommagé plus de 50 000 hectares de terre, dont 18 000 hectares d’oliveraies. Sur 23 611 agriculteurs enregistrés auprès du ministère de l’Agriculture, 77,9 % sont aujourd’hui déplacés.
« Les agriculteurs sont interdits d’accès à leur terre. Ces gens sont donc poussés à aller trouver du travail plus loin, dans d’autres villages », dit Loubna Saleh, membre de la municipalité. Mais s’aventurer sur certaines routes s’avère risqué. Selon la municipalité, l’armée israélienne est entrée plusieurs fois dans le village de Kfarchouba durant ces derniers mois.
« Ils avaient déjà retenu une personne pour l’interroger et puis ils l’ont relâchée le soir », décrit le maire. Les familles d’Ahmad, Ali et Shawqi espéraient aussi les retrouver quelques heures plus tard. En vain.
« Écocide »
« Ils n’attaquent plus seulement le système alimentaire, mais aussi les gens de la terre et cela se passe depuis des décennies, ici au Liban, mais aussi en Cisjordanie et en Syrie », dit Bachar Abu Saifan, membre d’Agrimovement, association qui travaille avec les agriculteurs au Liban. Ce dernier, comme d’autres activistes et le gouvernement libanais, dénonce un « écocide » commis par l’armée israélienne.
Dans la cour de la maison familiale, l’ambiance est pesante malgré les rires des enfants à qui les adultes essaient de faire oublier la guerre. Mais le bruit de celle-ci n’est jamais loin. Un coup de tonnerre sec semble déchirer l’air, tout le monde se fige. « Ce n’est rien, juste un jet israélien qui vient de franchir le mur du son », rassure Loubna Saleh.

Dans ce village à majorité sunnite, les gens se distancent du Hezbollah. Pour eux, ils sont « les victimes des guerres des autres », selon le maire. Lors des dernières semaines, plusieurs combattants du Hezbollah ont été signalés par les habitants de Kfarchouba et une maison a été bombardée par l’armée israélienne, où des armes avaient été retrouvées selon le maire.
Qassem Qasssir estime que l’armée israélienne a emmené les agriculteurs pour les interroger sur les activités du Hezbollah dans la région. « Ces hommes n’avaient pas d’armes sur eux. Ils ne sont une menace pour personne », assure l’un des habitants.
Des dizaines de personnes enlevées
Selon l’ONG Legal Agenda, au moins 30 personnes enlevées sur le sol libanais, vivantes, sont toujours en détention en Israël. 11 l’ont été pendant le premier cessez-le-feu entre novembre 2024 et mars 2026, dont un berger et deux pêcheurs.
Depuis le 2 mars, huit personnes ont été enlevées, parmi lesquelles les trois agriculteurs de Halta et trois combattants du Hezbollah. En outre, le sort de 37 personnes disparues reste toujours inconnu.
« Ce que nous avons documenté montre que ces enlèvements relèvent d’une pratique systématique visant principalement des civils, qui sont en plus grand nombre que les combattants, assure Hussein Chabbane. Nous ne parlons pas de “capture” légale, mais d’enlèvements et de détentions arbitraires. »
« Une prise d’otage »
Le CICR assure continuer les discussions avec toutes les parties à propos des personnes disparues en lien avec le conflit entre le Hezbollah et Israël. Pour le journaliste, ces enlèvements ont pour objectif d’intimider la population, d’entraver son retour et sa vie quotidienne.
« Cela devient une prise d’otage lorsque la détention de cette personne est utilisée comme moyen de pression ou de négociation contre une tierce partie afin d’obtenir des gains politiques, en violation directe et sans équivoque du droit international et des lois de la guerre », analyse Hussein Chabbane, alors que les négociations entre le Liban et Israël se poursuivent.
Bashar Abu Seifan estime qu’il y a aussi, et surtout, la volonté de conduire la population locale à l’exil forcé. « C’est une manière de contrôler le territoire et de le vider de sa population, ce qu’ils appellent le “transfert” : déplacer la population pour s’approprier la terre. Pour y parvenir, on détruit tout, on pratique la politique de la terre brûlée », affirme le défenseur de l’environnement.
Champs abandonnés
À Halta, les bombardements semblent se rapprocher. Les derniers rayons se perdent dans les branches d’oliviers qui bordent les villages. En raison de la guerre, certains champs resteront vierges de toute présence humaine : les herbes folles pourront se propager librement au pied des arbres centenaires, augmentant le risque d’incendies, causés parfois par les bombardements israéliens.
Devant le domicile de Shawqi Atyeh, les enfants jouent, oubliant un instant l’absence du père qu’on leur a enlevé. Les adultes pleurent, discutent ou tirent nerveusement sur leurs cigarettes. L’un d’entre eux, excédé, lâche : « Nous voulons l’assurance que ces jeunes hommes reviendront en sécurité. Tout le village est prêt à aller à la frontière : soit [les soldats israéliens nous tuent, soit nous pourrons rentrer et vivre comme des êtres humains. »