Chouette interview de Jean-Luc Mélenchon dans #LeSoir par Joëlle Meskens (pour une fois presque correcte avec JLM) :
– J. Meskens (LeSoir) : Vous avez lancé votre campagne à Saint-Denis, à côté de la nécropole des rois de France. Pourquoi ce choix ?
> Jean-Luc Mélenchon : Je ne connaissais pas ce lieu jusqu’alors parce qu’il n’est pas familier à la gauche. Il a nourri mon discours en faisant le lien entre la « nouvelle France » et la France dans la profondeur du temps. La nouvelle France, c’est à la fois un concept et un piège pour nos adversaires. Puisque les fascistes parlent sans cesse d’identité, nous nous sommes mis à en parler aussi, mais pour retourner leurs mots. « On est chez nous », pour eux, cela voulait dire l’exclusion. Pour nous, cela veut dire « nous sommes nés là, donc la France est aussi à nous ». Le concept n’est pas nouveau. Charles de Gaulle, Lionel Jospin ou Valérie Pécresse l’ont déjà utilisé. Mais il est devenu explosif parce qu’en 2024, au moment où l’extrême droite était donnée gagnante aux législatives, nous avons rappelé une réalité. Désormais, un Français sur trois a un ancêtre étranger. La nouvelle France, la France réelle et concrète, c’est celle-là.
– C’est un narratif contre le « grand remplacement » de l’extrême droite ?
> Nous sommes les seuls à bâtir un récit face au récit de l’extrême droite. La provocation de nos adversaires nous a servi pour obtenir un renversement sur le concept de la nouvelle France. Tous les fachos de la Terre me sont tombés dessus pour dire que je voulais une population immigrée. D’un concept abstrait, on a réussi à faire un objet chaud, brûlant, et ensuite, en provoquant l’ennemi, à obtenir un renversement du sens des mots. Nous n’avons jamais parlé seulement d’immigration. Nous parlons des femmes, des jeunes, des vieux, de tout le monde. La nouvelle France, c’est la France d’aujourd’hui.
Saint-Denis a marqué une première bascule. Avant, tout le monde disait que c’était perdu, que les fascistes avaient gagné d’avance, qu’il fallait une primaire pour trouver qui perdrait au premier tour, « la quiche » pour l’entrée du repas électoral. Et puis j’annonce ma candidature, le rassemblement a lieu, et les gens se mettent à crier « on va gagner ». Il se passe quelque chose au sein de notre peuple.
– Vous avez changé de ton pour essayer d’être plus rassembleur ?
> La stratégie de la conflictualité, c’est aussi vieux que la gauche. Karl Marx et les autres expliquent qu’il n’y a pas de conscience sans conflit. Je pourrais même remonter à Démocrite. Mais maintenant que je suis candidat à la présidentielle, je ne peux plus être seulement l’animateur d’un mouvement politique. Mon rôle est aussi d’animer un débat public dans un pays où le débat est mort, tué par l’information de divertissement.
– C’est votre quatrième campagne présidentielle. Pourquoi pensez-vous pouvoir atteindre le second tour cette fois ?
> La France a été détruite par 40 ans de néolibéralisme. C’est d’autant plus brutal que notre pays, plus que d’autres, s’est construit autour de l’Etat. J’ai toujours pensé que la crise finirait par opposer deux principes : chacun pour soi ou tous ensemble. A la fin, cela se jouera entre les fascistes et nous. La social-démocratie européenne, en acceptant le traité de Lisbonne et les règles néolibérales, a renoncé à écrire un vrai programme de rupture. Les socialistes, les centres gauches et les modérés ont tous suivi cette voie, et partout leurs coalitions ont ouvert la route à l’extrême droite. On l’a vu en Italie avant Meloni, on le voit ailleurs en Europe. En Allemagne, compte tenu de son histoire, cela peut finir particulièrement mal.
– Comment passer du premier au second tour ?
> Je ne crois pas au pronostic d’une extrême droite déjà installée à 33 ou 35 %. Les sondages fonctionnent de plus en plus mal dans une société qui se décompose, où les catégories sociales ne correspondent plus mécaniquement à un vote. A la présidentielle de 2022, les sondages me donnaient vingt points derrière Marine Le Pen au début de la campagne. A la fin, il n’y a eu que 400.000 voix d’écart. A un point près, on la sortait du second tour. Rien ne prouve que la France est devenue plus raciste ou plus fasciste depuis, sinon que la colère contre le pouvoir de Macron est immense.
– L’extrême droite reste-t-elle votre adversaire principal ?
> Oui. Il faut voir d’où nous partons : quand le Front national est né en 1972, la gauche était hégémonique, avec 70 % des ouvriers qui votaient pour les socialistes ou pour les communistes. La dynamique s’est renversée progressivement. Des gens autrefois modérés ont glissé vers la droite à cause du pilonnage continu de la peur. La peur du bandit, du voyou, de l’immigré ou du musulman. Choisiront-ils d’être représentés par Jordan Bardella (RN, NDLR) ? De confier le sort de leur famille à un homme de 30 ans sans consistance ? Nous sommes dans un monde menacé de guerres. Etre président de la République, ce n’est pas une villégiature.
– La droite et la gauche modérées n’existent plus ?
> La droite est vidée de tout projet. Le monde a changé, les Etats-Unis eux-mêmes ont enterré le néolibéralisme avec les droits de douane et la fin du libre-échange tel qu’on l’a connu. La droite n’a donc plus rien à proposer, sinon la peur des musulmans, des Arabes, des Noirs. Ce n’est pas un projet. De Gaulle avait la grandeur de la France, Giscard des réformes, comme le vote à 18 ans ou le droit à l’avortement. Puis il n’y a plus rien eu si ce n’est Sarkozy et le bling-bling. Mais quand la droite se vide de contenu, elle glisse vers le plus facile : la désignation de boucs émissaires.
– Comment rassembler la gauche ?
> Je considère que nous l’avons déjà rassemblée à la présidentielle de 2022. Nous avons fait 22 % des voix, et le Parti socialiste, 1,67 %. Le vrai rassemblement se fera sur le terrain. Je ne crois pas utile de chercher un accord avec des directions qui ont créé un désordre immense à gauche en se définissant d’abord comme « non mélenchonistes ». Elles ont installé de la haine et de la défiance entre les électorats. Pourtant, en 2024, elles sont venues dans le Nouveau Front populaire et ont signé un accord avec 600 propositions venues de notre programme.
– Dans un hypothétique second tour, vous aurez besoin de tous les électeurs de gauche…
> Oui, bien sûr. Mais cela se fera tout seul. Celui d’entre nous qui arrivera devant ralliera assez mécaniquement les autres. C’est un pari que l’on fait sur les êtres humains. Moi aussi, je n’aurais jamais pensé voter Chirac en 2002.
– Comment allez-vous financer votre programme, notamment la retraite à 60 ans et le smic à 1.700 euros ?
> Le problème n’est pas le manque d’argent, mais la manière dont l’économie est organisée. En France, la consommation populaire représente plus de la moitié du PIB et les gouvernements ont comprimé les revenus populaires, les dépenses socialisées, la santé, le chômage, les droits sociaux. Ils ont allongé la durée de la vie au travail. La vraie saignée du pays n’est pas la dépense publique, c’est la désindustrialisation, les fermetures d’usines, l’absence d’ambition, la vente de la France à la découpe. Il faut arrêter cela, relancer l’activité, redonner du revenu, remettre la production en mouvement. Ensuite, c’est une question de répartition. Il n’y a jamais eu autant d’argent. Le sujet est de savoir où il va.
– Le service de la dette est devenu le premier poste de dépense dans le budget. Cela ne vous inquiète-t-il pas ?
> Il faut que cela change. Ceux qui doivent payer paieront. Nous allons chercher les revenus de ceux qui ne payent pas. Total n’a pas payé d’impôts ces quatre dernières années. On nous dit qu’il ne fait pas de profits en France. Il faut cesser de nous prendre pour des idiots. Et puis il y a ceux qui sont devenus milliardaires mais qui échappent à l’impôt. C’est l’Ancien Régime. On est en 1788. Il y a une dette, mais ceux qui peuvent payer ne veulent pas payer. On va renverser la situation.
– Craignez-vous des violences pendant la campagne présidentielle ?
> Oui, parce que les acteurs de l’extrême droite sont devenus très agressifs et très audacieux. A Saint-Denis, nous avons déjà dû gérer des provocations, notamment de groupes qui viennent systématiquement à nos événements pour nous accuser d’antisémitisme et chercher l’incident. Notre souci est d’éviter la bagarre. Mais il y a aussi, selon moi, un risque d’ingérences étrangères. Les services français nous ont alertés sur des ingérences israéliennes à Marseille et à Toulouse, avec une campagne orchestrée par une agence d’influence liée au gouvernement de Netanyahou. Nous ne pensons pas être débordés, mais nous prenons cela au sérieux.
– Regrettez-vous certaines phrases qui ont été qualifiées d’antisémites ?
> Je subis cette calomnie depuis 2009. Cela remonte à 2009. Certains de mes adversaires, parce qu’ils ne trouvaient pas d’autre angle d’attaque, ont commencé à me traiter d’antisémite et de raciste, sans tenir compte ni de ma vie ni de tout ce que j’ai fait. Donc non, ce n’est pas une affaire qui commencerait avec telle ou telle phrase récente. C’est une construction ancienne, politique, destinée à disqualifier. A force de le répéter, ils finissent par fabriquer une évidence. C’est comme ceux qui répètent en ce moment que je serais « le personnage le plus détesté » d’après les sondages. C’est un mensonge éhonté. Je suis l’homme qui a le plus de soutien de toute la gauche.
– Pourquoi ne pas dire expressément que les attaques du 7-Octobre sont des attaques terroristes ?
> Je vous renvoie à mes tweets, à ce que j’ai dit et écrit après le 7-Octobre. J’ai été très clair. Mais c’est une tactique de mes adversaires de m’accabler sur un mot. La manipulation cesserait si je prononçais tel mot ? Je n’y crois pas. Cela fait trois ans que j’éclaircis, que je dis, que j’explique. Cela fait trois ans qu’il y a un génocide. Et quand on parle de moi, de mes mots, on ne parle pas de Gaza. C’est un moyen de diversion ! On évite la question principale : la masse des crimes commis par Netanyahou. C’est la même mécanique qui a été utilisée contre Jeremy Corbyn, Bernie Sanders, le Pape, le secrétaire général de l’ONU et même M. Macron ! Tous ceux qui critiquent la politique colonialiste et le génocide sont repeints en antisémites.
– Vos adversaires disent que votre position s’inscrit dans une stratégie électorale communautariste. Que répondez-vous ?
> C’est un propos raciste. Ma vision du monde est universaliste. Je suis un homme de gauche ultra-traditionnel. Je ne découpe pas le peuple en communautés électorales. Quand nous choisissons Saint-Denis, quand nous parlons de nouvelle France, de créolisation, de métissage, ce n’est pas pour enfermer les gens dans une origine. C’est pour dire que la France est cela aussi, et que cette France-là est pleinement la France.
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