Jean-Luc Mélenchon mise sur une démonstration de force à Saint-Denis

La gauche le soutiendra dans sa majorité. De la droite au centre gauche, aucun candidat ne s’imposera. Il n’y aura pas de vote utile possible. Après, j’arrête les pronostics.
Bon weekend quand même.
Un lieu symbolique pour une démonstration de force. Dimanche 7 juin, Jean-Luc Mélenchon tiendra à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) – une ville qui représente la plus grande victoire de La France insoumise (LFI) aux municipales de mars avec l’élection de Bally Bagayoko –, son premier meeting pour l’élection présidentielle de 2027. « Ce [sera], devant la basilique et la mairie de Saint-Denis, l’occasion de faire le lien entre la “nouvelle France” et l’histoire de France », a expliqué le coordinateur du mouvement, Manuel Bompard, à l’Agence France-Presse ; ce dernier n’a pas souhaité répondre aux questions du Monde.
La « nouvelle France », posée pour la première fois dans le débat public par Jean-Luc Mélenchon en 2018, sera au cœur de sa campagne pour 2027. A l’origine, ce concept politique identitaire désignait la France issue de l’immigration. Depuis, l’ancien sénateur socialiste a étendu sa définition au renouvellement des générations, une façon d’élargir les publics concernés et de rendre l’idée moins urticante.
A Saint-Denis, « cela ne sera pas un meeting programmatique au sens pur, mais plutôt l’occasion de développer les grands axes de la campagne », a précisé Manuel Bompard, qui espère « au moins 10 000 personnes ». Outre des personnalités politiques, les écrivains Annie Ernaux (Prix Nobel de littérature 2022) et Eric Vuillard (Prix Goncourt 2017), qui avaient déjà soutenu Jean-Luc Mélenchon dans le passé, seront également sur scène.
Un mois après s’être lancé dans sa quatrième présidentielle, le leader « insoumis » peut s’enorgueillir d’un bon début de campagne. Face au reste de la gauche, incapable de s’entendre sur un candidat commun, son triptyque – « une incarnation », « un programme », « une équipe » – semble faire mouche. Les enquêtes d’opinion le placent sensiblement au-dessus des scores atteints à la même époque il y a cinq ans, à une encablure du second tour.
Même dans un mouvement, qui affirme ne pas « croire aux sondages », on ne boude pas son plaisir et l’on se plaît à pronostiquer une victoire. A l’Assemblée nationale, depuis quelques semaines, les députés LFI se sont mis à ponctuer toutes leurs interventions d’un « vous verrez quand Jean-Luc Mélenchon sera au pouvoir en 2027 ». Comme Bastien Lachaud (Seine-Saint-Denis), qui a affirmé le 4 mai que « nous remettrons de l’ordre dans le pays ». Ou Louis Boyard (Val-de-Marne), qui a promis que l’on pourrait « compter sur [eux] une fois que Jean-Luc Mélenchon aura été élu président de la VIe République ».
Polir son image
Pour le chef de file des « insoumis », il est donc temps de polir son image. Terminées les blagues sur les noms juifs, qui lui avaient attiré des accusations d’antisémitisme, le « bruit et la fureur » et les outrances. Place à un candidat apaisé, calme et rassembleur, une stratégie qu’il avait déjà déployée les fois précédentes. Une photo concoctée par ses équipes, le montrant doux et souriant, illustre désormais toutes ses prises de parole. Plus question non plus que les élus alimentent la presse en polémique : au sein du mouvement aussi, on fait attention à ne pas « être mal compris ».
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Atout non négligeable, Jean-Luc Mélenchon dispose « d’une force de frappe numérique considérable, la plus organisée à gauche, et en France tout court », explique le politiste Rémi Lefebvre. En cinq ans, « le mouvement s’est renforcé et professionnalisé. Il dispose de 40 permanents et d’un réseau d’élus, enrôlé dans la campagne », ajoute-t-il.
La stratégie aussi a changé. L’adversaire n’est plus le Parti socialiste (PS) mais l’extrême droite. Jean-Luc Mélenchon a donc préféré tourner en dérision les attaques du cofondateur de Place publique, Raphaël Glucksmann, qui l’a accusé d’être « un agent électoral de l’extrême droite » ou disant vouloir « le plier ». « Ça, c’est la nuance et la douceur », s’est moqué l’ancien sénateur, jeudi, sur Radio Nova.
Cherchant peut-être à mieux mettre en scène ce duel dont il rêve avec le Rassemblement national (RN), Jean-Luc Mélenchon a préféré croiser le fer sur X avec Marine Le Pen, la menaçant de porter plainte. Cette dernière avait considéré que la « nouvelle France » constituait « la quintessence du racisme ». En revenant sur leur différend sur Radio Nova, le leader de LFI a aussi estimé qu’elle était « très intelligente ». « Elle n’est pas là par hasard, elle non plus. Ce n’est pas un adversaire dont on peut ricaner », a-t-il apprécié, comme pour désigner une combattante de son niveau, fut-elle menacée d’inéligibilité.
Vu avec inquiétude et envie
Sur le reste de l’échiquier politique, on observe Jean-Luc Mélenchon avec un mélange d’inquiétude et d’envie. « Objectivement, il fait un sans-faute pour l’instant. C’est un général d’armée qui met en place sa stratégie de conquête », constate le député PS de l’Ardèche Hervé Saulignac alors que son propre parti n’a pas encore tranché sa stratégie présidentielle. Les cadres de Renaissance ou d’Horizons perçoivent pour leur part un « dangereux adversaire » et se disent que c’est face à lui qu’ils disputeront la place qualificative pour le second tour. Ils redoutent surtout son « talent oratoire », sa capacité à tenir son camp et à mobiliser un socle électoral « trop souvent sous-estimé ».
Mais les mêmes se rassurent en se souvenant que le patriarche incarne encore une figure de repoussoir pour les électeurs du centre et de la droite, qui peut leur permettre de déclencher un vote utile en leur faveur dès le premier tour. « Jean-Luc Mélenchon part avec un niveau de mobilisation de sa base très fort dans un paysage très fragmenté. Mais ses marges de progression sont faibles », confirme le politologue Jean-Yves Dormagen. A ce stade, dans l’hypothèse d’un second tour, le leader de LFI « génère de l’abstention dès le centre gauche ». Il est probable « que l’électorat qui ne veut pas d’un duel avec le RN cherchera une solution », ajoute le fondateur de l’institut de sondage Cluster17.
Alors pour déjouer les pronostics, Jean-Luc Mélenchon s’attache à se présidentialiser. Dans les rangs « insoumis », on laisse entendre que « deux ou trois gouvernements sont prêts » et l’on met en avant la kyrielle de figures médiatiques du mouvement. LFI affirme aussi pouvoir s’appuyer sur un réseau d’une trentaine de hauts fonctionnaires – baptisé « les phrygiens » –, comme l’avait révélé Le Parisien. Une façon de montrer que la formation est prise au sérieux dans les hautes sphères de l’Etat. Au départ, cette mission revenait à Bernard Pignerol, proche ami de Jean-Luc Mélenchon ; elle est désormais assurée par la vice-présidente (LFI) de l’Assemblée nationale Clémence Guetté.
Le doyen de cette présidentielle – Jean-Luc Mélenchon a 74 ans – tente maintenant d’obtenir des ralliements à gauche, profitant de la cacophonie autour de la primaire. LFI a de nouveau présenté une « offre fédérative » aux écologistes et aux communistes, leur proposant de se ranger derrière la candidature de l’ex-socialiste en échange d’un accord législatif et programmatique.
Le sénateur écologiste du Rhône Thomas Dossus, chargé des relations avec les partenaires, dénonce une « offre de soumission ». Mais il n’exclut pas que les « insoumis » obtiennent quelques ralliements. De fait, fort des bons sondages, ces derniers accentuent la pression en faisant comprendre que cette offre arrivera à échéance à l’automne. Elle pourrait faire réfléchir certains députés, comme la députée écologiste de Paris Sandrine Rousseau qui considère que ce n’est « pas un programme d’être contre Mélenchon ».
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« S’il n’y a pas de primaire, je plaide pour des discussions avec nos partenaires », corrobore la présidente du groupe des Verts à l’Assemblée nationale, Cyrielle Chatelain. L’élue de l’Isère avait été conviée le 21 avril à l’Institut La Boétie pour débattre avec Jean-Luc Mélenchon de « la place de l’écologie dans un monde de guerre ». Trois semaines plus tôt, le président du groupe communiste au Palais-Bourbon, Stéphane Peu, était assis à sa place ; une opération séduction à peine déguisée.
Sandrine Cassini, Marie Pouzadoux et Robin Richardot