Lundi matin #523 | 8 juin

#523 | 8 juin
« Il faut davantage s’inquiéter d’une classe qui se tient sage, que d’une émeute »
Un lundisoir avec Lucile Novat autour de son nouveau roman Voir Venir

Au cœur de la ville de Saint-Denis, jouxtant la basilique cathédrale, un grand portail accueille les filles, petites-filles et arrières petites-filles des décorés de la Légion d’honneur, c’est « la maison d’éducation », internat non-mixte et d’exception. C’est aussi le décor du roman de Lucile Novat, Voir venir (éditions du Sous-sol), celui d’une lente gestation, à l’abri des regards. Sait-on seulement si elles sont protégées ou captives, ces jeunes filles ? Lucile Novat nous fait découvrir l’envers du mythe de l’exception républicaine et nous emmène de l’autre côté de la façade proprette de l’établissement.

La règle du visible
Bolloré, concentration et souveraineté des formes
Sylvain George

Dans la foulée du « scandale » ayant entouré et suivi la parution de la tribune Zapper Bolloré, le réalisateur Sylvain George propose de ne pas se contenter d’une dénonciation conjoncturelle mais d’en profiter pour mettre au jour tout ce que cela révèle du cinéma français : ses dépendances économiques, ses seuils de reconnaissance, les conditions matérielles par lesquelles une œuvre peut, ou non, apparaître.
Il ne s’agit pas seulement de se demander comment arrêter Bolloré, mais de comprendre comment un Bolloré a pu devenir possible. De là, s’ouvre la question de savoir à quoi il tiendrait de faire exister une « politique profane de l’apparition ».

Le portefeuille d’identité numérique (PEIN)
Ce projet européen qui rend complotis

Cette enquête se penche sur le portefeuille (« wallet » en anglais) européen d’identité numérique (PEIN), ce serpent de mer qu’on a tous vaguement en tête depuis quelques années. Ce type d’application, présentée comme une pièce d’identité numérique bien pratique et sécurisée par ses promoteurs, est très souvent décrite comme dangereuse pour la vie privée par ses détracteurs, qui agitent des épouvantails (le crédit social par exemple) plus qu’ils ne mobilisent des arguments.

Cet article poursuit donc les objectifs suivants :

  • décortiquer le sujet pour y voir plus clair et comprendre les risques que présente le PEIN ;
  • identifier les mécanismes par lesquels ce genre d’appli peut s’imposer ;
  • donner des raisons supplémentaires mais objectives de détester le Ministère de l’Intérieur, nos gouvernants, les technocrates, les startupeurs et bien-sûr son smartphone ;
  • proposer quelques pistes pour empêcher que de telles applis soient adoptées par 80 % des Européens en 2030, objectif affiché par la Commission européenne.
Vous ne pouvez rien
Nassera Tamer

Vous ne pouvez rien contre leur fougue
Vous pouvez abattre sur eux vos forces
Les poursuivre, les blesser
Mais vous ne pouvez rien contre leur fougue

En Italie, une jeunesse contre le « post-néo-fascisme »
Entretien avec Marco Rovelli, chanteur, poète et philosophe
[Chroniques italiennes 2]

Ça va vous rappeler quelque chose… « Retourne dans ton pays ! » : lancée lors d’un débat télévisé sur Antenna 3 par un fasciste déclaré contre un représentant de Sinistra Italiana (« Gauche italienne », parti réformiste), l’injonction a d’autant plus de sens qu’elle s’adresse à un Italien, né et élevé en Italie. Mais qui a le tort de s’appeler Saïd. Les agitateurs télévisés, à l’image d’un Cruciani, le Hanouna italien, participent d’un esprit de l’époque où l’on voit un bon tiers de la population italienne lancée dans une radicalisation fascisante. Celle-ci est encouragée par la présence aux manettes d’un gouvernement Meloni qui interdit à l’anarchiste Alfredo Cospito, enfermé dans l’isolement mortifère du 41bisrescapé d’une interminable grève de la faim, de lire des livres de science-fiction parce qu’il y trouverait un « féminisme belliqueux ». Mais ce gouvernement ne pourrait aller aussi loin dans la persécution des voix dissidentes s’il ne trouvait d’obligeants exécutants dans la magistrature et la police.

« Obsessions houleuses »
Réflexions sur l’iconographie et le lexique maritimes de l’extrêm

Partir du continuum lexical entre la rhétorique de la « submersion migratoire » et celle de la « vague bleue marine » permet d’analyser la stratégie iconographique du Rassemblement national à l’aune de son imaginaire maritime. Les termes « vagues », « flots », « marées », « submersion » et « déluges » saturent l’espace public ; mais leur valeur politique s’inverse selon ce qu’ils désignent. Si la « vague bleue marine » est donnée comme un débordement électoral presque naturel, la « submersion migratoire », elle, substitue à l’idée d’un mouvement naturel celle d’un danger collectif à contenir. Une même grammaire maritime permet ainsi de naturaliser la progression du parti tout en dramatisant l’arrivée de l’Autre. Cette stratégie est d’autant plus intéressante qu’elle déplace – sans l’abolir – le cœur doctrinal tellurique du RN, historiquement structuré par l’opposition « sol et sang ».

Qui ne dit mot
Ghassan Salhab

Tu me survivras
Bassam Hajjar

Les Free Parties au carrefour des obsessions sécuritaires
Comprendre le projet de loi RIPOST (Réponses Immédiates aux Phénomènes troublant l’Ordre public, la Sécurité et la Tranquillité)

Le 26 mai, le sénat adoptait le projet de loi RIPOST (Réponses Immédiates aux Phénomènes troublant l’Ordre public, la Sécurité et la Tranquillité) porté par le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, qui le présente comme un « choc d’autorité ». En ligne de mire, la répression des free parties, des rodéos urbains et la consommation de protoxyde d’azote. Comprendre les tenants et aboutissants de cette énième lubie sécuritaire.

Un film n’arrive jamais seul
Boycott, FID Marseille, Nadav Lapid et la vieille théologie de l’art
Sylvain George

Invité à participer au jury du festival international du cinéma de Marseille (FID), le réalisateur Nadav Lapid vient d’annoncer l’annulation de sa participation à la suite d’appels au boycott. Des personnalités du cinéma s’émeuvent qu’un cinéaste ouvertement critique du régime israélien se retrouve « censuré » au nom de la contestation du régime en question [1]. D’autres au contraire, estiment que les milieux culturels ne peuvent faire exception, c’est l’avis défendu ici par le cinéaste Sylvain George qui propose une réflexion sur cette « vieille théologie de l’art », c’est-à-dire l’idée bourgeoise et réactionnaire selon laquelle les œuvres, les artistes et les institutions culturelles pourraient être soustraits aux conditions politiques, économiques et historiques de leur existence. Il propose ainsi de déplacer la discussion du terrain des personnes vers celui des institutions, des financements, des régimes de visibilité et des responsabilités qui accompagnent toujours la circulation des œuvres.

Mujawara : tisser un voisinage révolutionnaire par-delà les frontières
25 pays, 5 continents, des rendez-vous, une invitation
[Les Peuples Veulent]

Tout au long du mois de juin, en France mais aussi dans plus de 25 pays sur 5 continents, une série d’actes internationalistes vont avoir lieux : discussions, projections, fêtes, banquets, tournois de foot, rituels, etc. L’objectif du réseau internationaliste Les Peuples Veulent : continuer de tisser un voisinage révolutionnaire entre territoires et lieux d’auto-organisation aux quatre coins du monde en mutualisant les efforts afin de soutenir des camarades soudanais.ses et syrien.nes du réseau. Voici leur invitation (le programme pour l’île-de-France est ici.)

Spirale et perte
Dao, un film d’Alain Gomis

« — Je suis d’accord pour faire le film. (…) La cérémonie, ce sera pour de vrai ou simulé ?
— Simulé ». </quote
L’étymologie de simulacre renvoie, entre autres, au signifiant « fantôme ». Simulé, ou, aussi, hanté. La perte hante le film Dao, réalisé par Alain Gomis (2026).

Anatomie d’une puce
STopMicro
[Note de lecture]

Ce livre collectif est issu des actes du colloque international « Semi-conducteurs : l’impossible relocalisation » organisé par STopMicro et les Soulèvements de la terre les 28 et 29 mars 2025 à Grenoble. On ne présente plus les Soulèvements de la terre. Le collectif StopMicro, lui, mène la lutte « contre les projets d’agrandissement des usines de puces électroniques, dans les environs de Grenoble ». Comme le disait le premier intervenant du colloque, le but de celui-ci était « de parler de la matérialité du numérique et du caractère intrinsèquement mondialisé de cette production ». Ces derniers jours, à l’occasion du sommet Choose France 2026, le groupe japonais Softbank a annoncé 75 milliards d’euros d’investissement dans les infrastructures liées à l’intelligence artificielle, dont 45 milliards d’ici à 2031 dans les Hauts-de-France, pour la construction de trois énormes data centers… Voilà qui illustre bien la « matérialité » du numérique et son « caractère mondialisé ».

Un Angel para tu Soledad
Hommage à El Indio, l’ange de la solitude multitudinaire

Hommage benjaminien à Indio Solari, figure du rock argentin.

Une vie de fêlé de Jonathan Boismard
Heurs et malheurs d’un patient ordinaire
En librairie
[Éditions lundimatin]

En France, 20% de la population présentent un trouble psychique et plus de 8 millions de personnes sont prises en charge pour une maladie psychiatrique ou un traitement chronique par psychotropes. Notre effondrement intérieur est massif, documenté, administré mais toujours désemparé.
Jonathan Boismard, diagnostiqué bipolaire, nous plonge dans le quotidien léthargique et violent d’un patient ordinaire en désaffiliation psychique d’avec l’ordre des choses. Le récit explosif et éclaté d’une vie cernée par la psychiatrie, les molécules et les injonctions à être — à peu près — fonctionnel.

Taf, à la recherche du prolétariat perdu – Paul Martel
En librairie[Vidéo de présentation]

Taf, à la recherche du prolétariat perduvient de paraître, le livre est désormais disponible dans toutes les bonnes librairies et directement sur https://lundi.am/livres. Imaginez L’établi de Linhart mélangé à l’humour caustique de Fabcaro, la littérature prolétarienne de Joseph Ponthus propulsée dans les backstage de défilés de mode absurdes autant que dans l’univers impitoyable des missions dans le BTP. Une enquête sociologique sur travail écrite comme un roman d’aventure, un pamphlet drôle et ludique pour survivre dans l’univers impitoyable des boulots de merde, un manifeste pour tous les ouvriers et taffeurs qui rêvent d’abolir le travail. Taf, c’est un peu tout cela à la fois.