Marche en hommage à Lyhanna : « Si la justice avait fait son travail, elle serait encore là »

La marche blanche en hommage à Lyhanna a rassemblé près de 5 000 personnes, dimanche 7 juin, à Fleurance, où vivait la collégienne. Face à ce drame, mais aussi à « la palabre ministérielle », l’émotion et la colère sont à vif.

Prisca Borrel

re le combat #MeToo et les luttes de genre ?

Fleurance (Gers).– La vague blanche a déferlé sous un soleil de plomb, dimanche 7 juin. Dans le cortège, qui a réuni près de 5 000 personnes, des visages bouleversés, des centaines de roses blanches, d’œillets et de lys, des T-shirts sérigraphiés à la hâte à l’effigie de Lyhanna et beaucoup de colère.

« L’innommable a eu lieu et on veut nous faire croire que ce n’est qu’un dysfonctionnement au milieu d’un système qui fonctionne. Depuis trop longtemps, nous tolérons un système qui étouffe au lieu d’entendre », a résumé le maire de Fleurance, Grégory Bobbato, qui voit dans le meurtre de la collégienne le « dernier acte » d’une faillite nationale. Deux jours plus tôt, Lyhanna, 11 ans, a été retrouvée dans un silo agricole désaffecté situé à 15 kilomètres de là. Une exploitation dans laquelle Jérome Barella, principal suspect, avait travaillé par le passé.

Ces derniers jours, la presse a révélé que cet homme de 41 ans, aujourd’hui mis en examen pour enlèvement, séquestration et meurtre d’un mineur de moins de 15 ans, avait déjà fait l’objet d’un signalement dans un lycée de la région – où il travaillait en tant qu’agent d’entretien – après avoir entretenu une relation avec une élève de 17 ans ; mais aussi de deux plaintes pour viol, dont une déposée en août 2025, pour lesquelles il n’avait pas encore été entendu par la police. « Au total, il y a six procédure judiciaires », a indiqué le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez, sur France 2, évoquant d’autres plaintes possibles.

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Les parents de Lyhanna, Martial Bernard et Charly Rameau, lors de la marche blanche à Fleurance (Gers), le 7 juin 2026. © Photo Jean-Marc Haedrich / Sipa

Si tout le monde redoutait une fin tragique après deux semaines de recherches intensives, l’épilogue de l’affaire Lyhanna a plongé Fleurance, petite commune de 6 000 habitant·es, dans la sidération.

« Je suis choquée, en tant que femme, maman, grand-mère… À Fleurance, on est tous un peu traumatisés. On est tristes, et sans défense », regrette Francine, 70 ans, qui se repasse sans cesse le film de la journée du 31 mai, lorsque Lyhanna est montée dans le véhicule du suspect, près de la piscine municipale de la ville. « Je suis allée faire des courses pas loin ce jour-là. Si ça se trouve, je les ai croisés. Elle était dans la voiture, elle venait de monter, elle se serait peut-être agitée. » 

« Il s’agit d’agir »

Dans la foule rassemblée dimanche, les « excuses » et l’analyse du ministre de la justice Gérald Darmanin ne passent pas. Vendredi soir, sur TF1, le garde des Sceaux a redit que sa circulaire sur la priorisation des affaires de pédocriminalité n’avait pas été respectée et annoncé une enquête administrative, à laquelle le ministère de l’éducation nationale compte se joindre. Il a ainsi préféré parler d’une série de fautes « individuelles », plutôt que de reconnaître une défaillance systémique et un manque de moyens.

Un déni qui a fait bondir le maire de Fleurance, très impliqué depuis deux semaines. « Cette famille vaut mieux qu’une énième enquête administrative, qu’une circulaire ou qu’une indignation de façade », a-t-il réagi. « Il s’agit de faire plus que de s’en vouloir. Il s’agit d’agir. Nous attendons des actes et des lois, au-delà de la palabre ministérielle », a ajouté l’édile, soutenu par de nombreux élus locaux, écharpe tricolore en bandoulière. « On a tous été très solidaires… Quand il y a un drame chez les autres, c’est malheureux, mais quand c’est chez nous, c’est vraiment difficile à vivre », souffle François Bouchard, maire de Céran, une commune voisine.

Dans le cortège, cette colère est largement partagée. « La justice savait. C’est la justice qui a tué cet enfant. Les excuses de Darmanin ne peuvent pas suffire », indique Rodolphe, venu des Landes, à près de 100 kilomètres de là. « C’est un peu à l’image de la faillite de la France », balaie aussi Christophe, 50 ans, une rose blanche pressée contre la poitrine.

Dans ce collège, on a deux chaises vides, à cause d’un système défaillant.

Aurore, mère d’une collégienne de Fleurance

Même consternation parmi les jeunes préadolescent·es qui ont côtoyé la victime. « La justice n’a pas fait son travail, sinon Lyhanna serait encore là », s’émeut Chloé, 11 ans. Elle n’était pas dans la classe de Lyhanna, mais dans celle de la fille du suspect, qui était une amie commune. « J’ai pris de ses nouvelles, parce qu’elle n’est pas revenue. J’ai peur que les autres s’en prennent à elle. Je lui ai dit qu’elle n’était pas responsable de tout ça et que je la soutenais aussi », confie encore la collégienne, sous le regard approbateur de sa mère, Aurore. « En fait, dans ce collège, on a deux chaises vides, à cause d’un système défaillant », résume celle-ci.

Quand la longue marche s’est étirée jusqu’au collège Hubert-Reeves, où Lyhanna était scolarisée, la famille et les proches de la collégienne ont fait un arrêt et y ont déposé des bouquets de fleurs, des T-shirts d’hommage, des bougies et des peluches. Depuis le 1er juin, une cellule d’urgence médico-psychologique a été mise à disposition des élèves. « On ne nous pose pas de questions, on nous écoute », raconte un camarade de classe de Lyhanna, un peu déconcerté par la foule.

Au lendemain de la découverte du corps de la collégienne, vendredi 5 juin, les élèves de 6n’ont pas eu cours. Ils ont échangé, écrit, dessiné. Ils peaufinent aussi une fresque en l’honneur de leur camarade. D’où les feuilles minutieusement enroulées ou pliées que certain·es élèves présent·es dans le cortège conservent avec pudeur, dans l’espoir de les offrir à la famille. « Ma petite-fille a besoin de parler de ça tout le temps. Tout la ramène à Lyhanna », confie Murielle.

Ces derniers jours, l’affaire a pris une nouvelle tournure. Trois nouvelles plaintes ont été déposées pour des accusations de viols et d’attouchements sur mineures. Ce qui porte le nombre de victimes potentielles et de procédures à cinq, selon France Info. Engagée dans la lutte contre la pédocriminalité, la comédienne Andréa Bescond a aussi lancé un appel à mobilisation devant les tribunaux de France et devant le ministère de la justice lundi 8 juin, pour protester et en soutien à la famille.

Protégés par une chaîne humaine, les proches sont quant à eux restés discrets dimanche, pendant le rassemblement. Ils ont néanmoins rédigé un message collectif, lu par la tante de Lyhanna, pour partager leur tristesse, pointer « un drame surréaliste » et dire combien leur « petit monde tout entier s’est écroulé ».