Jérôme Baschet à Forcalquier ce mercredi 8 juillet 2026 à 19h

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Jérôme Baschet : « Montrer ce que pourrait être un monde débarrassé du capitalisme »

Un ouvrage collectif ambitieux et original entend penser les mondes postcapitalistes pour faire mentir le célèbre adage selon lequel il serait « plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme ». Entretien avec son codirecteur, Jérôme Baschet.


Mediapart

Joseph Confavreux

Jérôme Baschet est un chercheur au profil singulier. À la fois historien médiéviste et penseur des mondes possibles, susceptibles de dépasser nos enfermements dans le présent et de mettre fin aux dominations et prédations capitalistes, il partage sa vie entre la France et les territoires zapatistes au Mexique, entre l’EHESS et l’Universidad Autónoma de Chiapas, à San Cristobal de Las Casas.

Il codirige avec Laurent Jeanpierre, professeur de science politique à l’université Paris I-Panthéon-Sorbonne, un ouvrage collectif aussi ambitieux qu’original qui cherche à penser et à dessiner, dans leur diversité théorique et expérimentale, les « mondes postcapitalistes ».

Il s’agit pour les auteurs et autrices de cet ouvrage que viennent de publier les éditions La Découverte, venu·es de champs et d’horizons géographiques différents, de faire mentir le célèbre adage du théoricien politique marxiste et critique littéraire états-unien Fredric Jameson, selon lequel il serait « plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme ».

Pour cela, l’ouvrage s’intéresse « aussi bien aux rêves qu’aux psychés postcapitalistes, aux matériaux qu’aux techniques, à la mort qu’aux religions, aux conflits et à la guerre qu’aux fêtes et aux rituels, à l’éducation qu’aux échelles d’organisation de la vie sociale, à l’amour qu’aux arts ou à la famille qu’aux genres ou à la monnaie ».

Entendant façonner « non pas un programme, encore moins une doctrine, mais une pluralité d’images et de chemins pouvant contribuer à bâtir une société plus libre et épanouissante, plus respectueuse de la planète ».

Entretien.

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Jérôme Baschet. © Photo Philippe Matsas / Opale

Mediapart : Il y a plus de dix ans, vous avez signé un livre intitulé « Adieux au capitalisme » ; puis en 2018 un autre consacré aux « futurs inédits » ; puis en 2021 un autre intitulé « BasculementsMondes émergents, possibles désirables ». À chaque fois qu’on vous lit, on reprend espoir et on découvre de nouvelles expériences politiques. Mais on peut aussi se demander s’il ne s’agit pas d’une forme de « wishful thinking », parce que c’est l’emprise autoritaire et prédatrice du capitalisme qui progresse, bien davantage que les moyens de le congédier.

Jérôme Baschet : C’est justement parce que les tendances du capitalisme sont de plus en plus régressives qu’il faut prêter attention aux alternatives qui permettent de sortir de son emprise. Il ne s’agit pas de se détourner du réel, mais de l’affronter aussi avec cette arme qu’est la possibilité de scénarios postcapitalistes. Le moment est si terrifiant qu’on ne doit ni céder à la paralysie, ni capituler devant l’idée qu’un capitalisme moins ouvertement néofasciste et trumpiste pourrait constituer un moindre mal acceptable.

Par ailleurs, si les tendances des années 2020 sont régressives, évaluer les choses par rapport aux années d’hiver de la décennie 1980 permet un regard différent. Le triomphe du néolibéralisme était alors total, les résistances et les alternatives étaient au plus bas, la pensée critique paraissait éteinte. On a assisté ensuite à une réémergence des résistances, notamment avec le mouvement altermondialiste, et à un retour, sous des formes nouvelles, de la pensée critique.

Après la crise de 2008, de nouveaux cycles de mobilisations ont été marqués par les printemps arabes et le mouvement des places. Puis, à la fin des années 2010, une vague de soulèvements populaires a secoué des territoires aussi différents que la France des ronds-points, Hong Kong, le Chili ou le Soudan – avec aussi les mobilisations climat de la jeunesse et l’essor de luttes féministes transnationales d’une ampleur inédite. De manière plus diffuse, se sont multipliés les signes d’une perte de légitimité du capitalisme combinée à une aspiration à d’autres manières de vivre, comme le montre le cas des jeunes diplômés faisant le choix de la bifurcation.

Le moment régressif actuel peut donc aussi se lire comme une forme de réaction à ces tendances qui ont inquiété les puissants. Le rouleau compresseur conservateur et néofasciste entend mettre tout cela sous cloche. Il prétend nous détourner de notre capacité à l’action et à la réflexion, en occupant nuit et jour nos esprits, comme le fait Donald Trump. Il nous faut déjouer ce piège.

Qu’apporte la notion de postcapitalisme par rapport à celle d’anticapitalisme ?

Il s’agit d’un déplacement majeur. L’anticapitalisme, c’est la critique du capitalisme. Elle a déjà été très largement faite, sur des registres divers, et il faut continuer à la mener en saisissant les transformations les plus récentes du capitalisme.

Mais nous ne voulions pas nous contenter d’un énième état des lieux du capitalisme et de ses méfaits. La perspective qui a guidé la conception du livre était de montrer ce que pourrait être un monde débarrassé du capitalisme, de rendre palpables des mondes postcapitalistes à la fois désirables et possibles.

Le capitalisme a réussi à imposer un monopole des imaginaires sociaux. Même des personnes très critiques du capitalisme, convaincues de son caractère insoutenable et mortifère, ont souvent bien du mal à penser qu’on puisse réellement en sortir.

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« Mondes postcapitalistes. » © Éditions La Découverte

Nous avons donc voulu prendre cette question à bras-le-corps, en entraînant des auteurs et des autrices venant de trajectoires, de géographies et de pratiques très différentes, dans un exercice de figuration de ces possibles postcapitalistes, non pas en nous livrant à une imagination pure et sans contrainte, mais en associant des formes d’imagination contrôlée et des analyses raisonnées s’appuyant à la fois sur l’identification des caractéristiques du capitalisme dont il faut se défaire, sur le caractère préfiguratif des expériences alternatives déjà existantes, et sur l’examen de certains traits des sociétés historiques non capitalistes, qu’il ne s’agit pas de reproduire tels quels mais qui peuvent être des points d’appui pour la réflexion.

Le postcapitalisme nomme donc à la fois un effort théorique qui oriente déjà de nombreuses équipes de recherche, des pratiques de terrain, et des mondes à faire advenir.

Quels exemples de mondes postcapitalistes pouvez-vous nous donner ?

Par définition, l’ouvrage parle du futur, donc de ce qui n’existe pas encore. Mais il en existe des préfigurations, même partielles et limitées. Pour ne parler que de la France, la ZAD de Notre-Dame-des-Landes a su contrer un grand projet d’aménagement nuisible tout en inventant des formes de vie alternatives.

Le quartier libre des Lentillères à Dijon, qui sauvegarde des terres agricoles à l’intérieur de l’agglomération, est aussi un lieu qui lutte pour s’affranchir des pratiques capitalistes. On pourrait encore évoquer le Syndicat de la montagne limousine ou la coopérative Longo Maï dans les Alpes-de-Haute-Provence.

Ceux qui défendent une option étatique, censée être la seule en mesure d’affronter le capitalisme, n’ont pas davantage trouvé la recette qui marche.

Jérôme Baschet, chercheur

Par ailleurs, il existe aussi un très grand nombre de collectifs, d’associations, qui développent des pratiques d’entraide et de soin, qui sont essentielles pour rendre la vie quotidienne moins difficile, surtout dans les périodes de crise. Cet ample tissu de pratiques, qui existe aussi bien au nord qu’au sud, n’a pas de forme stabilisée et reste très peu visible. Il passe sous les radars, ce qui peut donner l’impression trompeuse d’une hégémonie complète des modes de vie soumis aux injonctions capitalistes.

Comment éviter le risque que ces mondes postcapitalistes ne soient qu’un archipel, une constellation d’expériences, relativement impuissante face à un projet hégémonique, totalisant et uniformisant ?

Dans les mondes postcapitalistes dont traite le livre, ces manières de vivre ne seraient certainement pas de petits îlots mais se déploieraient sur des continents entiers, dans leur diversité et leur hétérogénéité constitutives.

Mais si on revient à la situation actuelle, il est évident que les expériences alternatives présentes n’ont pas la force suffisante pour renverser le capitalisme. Ce serait néanmoins une erreur de les enfermer dans cette idée d’archipel, comme si elles étaient, par nature, vouées à demeurer microscopiques et isolées.

Notons aussi que ceux qui défendent une option étatique, censée être la seule en mesure d’affronter le capitalisme, n’ont pas davantage trouvé la recette qui marche. De plus, ils négligent le fait que l’État n’est pas non plus à la bonne échelle, face au capital devenu une force transnationale capable de briser des expériences menées à l’échelle des appareils d’État, comme le cas de la Grèce l’a montré.

Parmi les scénarios qu’envisage le livre, on peut mentionner la triple conjonction des multiples formes de résistance aux politiques associées aux logiques capitalistes, la multiplication des espaces alternatifs en partie libérés de ces injonctions capitalistes et enfin les difficultés croissantes que rencontre le capitalisme lui-même. Dans des situations de crise, dont on peut faire l’hypothèse qu’elles ne vont faire que s’accentuer, compte tenu notamment des effets croissants du dérèglement climatique, la délégitimation du capitalisme pourrait s’amplifier encore et rendre à la fois plus désirables et plus nécessaires les autres manières de vivre dont l’expérimentation ne ferait alors que croître.

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Manifestation de soutien au quartier libre des Lentillères à Dijon, le 28 avril 2018. Ce quartier est autogéré depuis 2010 par des habitants qui refusent la construction d’un écoquartier à la place des logements et du potager existants. © Photo Nicolas Liponne / NurPhoto via AFP

Ce n’est sans doute pas le scénario le plus probable. Toutefois, si nous sommes bien dans une période de bifurcation historique, comme le soutenait le sociologue Immanuel Wallerstein, alors même les plus grandes évidences deviennent incertaines et l’improbable devient de moins en moins impossible.

Suffit-il de parler de « communs », terme devenu un sésame dont on en vient à se demander quelles portes il ouvre vraiment, pour congédier l’échec des projets dits « communistes » du XXe siècle ?

Saisir les mondes postcapitalistes dans un livre exploratoire pour le XXIe siècle suppose qu’ils ne ressemblent pas aux propositions communistes et socialistes du XXe siècle.

De mon point de vue, le communisme réel n’a pas été un simple dévoiement bureaucratique ou autocratique d’une idée communiste dont on devrait retrouver une forme de pureté originelle. Les utopies communistes ont échoué dans le sang et le totalitarisme, et il faut mener une critique radicale des principes qu’elles ont mis en œuvre. On pourrait ainsi discuter de la centralité de l’État comme moyen de la transformation révolutionnaire.

Mais une autre rupture indispensable tient au rapport à la production. Le « communisme » – soviétique ou maoïste – est resté fondamentalement productiviste et ne s’est pas émancipé de l’idée même d’économie, alors que dépasser le capitalisme suppose de briser la centralité des logiques économiques et la domination qu’elles exercent sur l’ensemble des aspects de la vie sociale, traits qui se sont mis en place au tournant des XVIIIe et XIXe siècles.

Il convient aussi de se démarquer de l’idée de progrès, qui permettait de faire du communisme l’aboutissement du sens même de l’Histoire. Le postcapitalisme que nous explorons ne peut plus se prévaloir d’une telle nécessité historique, ni d’aucune forme de certitude.

Enfin, ce postcapitalisme doit aussi rompre avec l’universalisme issu des Lumières. C’est là un changement majeur, mais difficile à inscrire dans les habitudes de pensée. Cela suppose d’admettre qu’il n’y a pas une seule voie de sortie du capitalisme, ni une seule manière de concevoir le postcapitalisme, celle qui marquerait le plein accomplissement des valeurs de la modernité. Il faut plutôt concevoir une pluralité de mondes postcapitalistes : des choix productifs, des manières de vivre et des façons de se lier aux autres et au monde profondément différentes les unes des autres.

Les zapatistes ont été les premiers à dire qu’ils ne constituaient pas un modèle à reproduire. Mais une telle expérience constitue, depuis trente ans, une source de réflexion et d’inspiration.

Jérôme Baschet, chercheur

Cela suppose notamment de ne pas considérer les peuples indigènes comme des reliques du passé, mais comme des modes d’existence qui ont toute leur place dans un futur postcapitaliste, comme le suggère notamment la contribution de Davi Kopenawa, chaman yanomami et grande voix des peuples indigènes brésiliens.

Dans ce contexte, le commun, dont Pierre Sauvêtre propose une analyse forte, apparaît comme un concept crucial pour le postcapitalisme du XXIe siècle. En termes très simples, le commun suppose à la fois l’égale participation de toutes et tous aux décisions collectives, et l’égal accès de toutes et tous aux ressources nécessaires à la reproduction de la vie. Il s’oppose donc conjointement à deux sources majeures de la domination au sein des sociétés humaines : les asymétries de pouvoir et les asymétries dans le contrôle des ressources vitales.

L’Amérique latine est-elle encore un territoire privilégié d’expérimentation de mondes postcapitalistes, comme elle a pu sembler l’être au début des années 1990 ? Ou est-elle surtout aujourd’hui un terreau fertile pour la droite la plus extrémiste ?

Au niveau des politiques étatiques, les exemples de l’Argentine et du Chili sont certes terribles. Mais les luttes populaires, notamment paysannes et indigènes, se poursuivent partout sur le continent, en affrontant une répression qui n’est pas seulement le fait des dirigeants d’extrême droite mais existe aussi sous les gouvernements progressistes, comme en Bolivie ou au Mexique, où les logiques modernisatrices et extractivistes sont violentes.

Malgré tout, les luttes visant à défendre des formes d’autonomie et d’auto-organisation populaire persistent dans de nombreux pays, par exemple au Guatemala et en Colombie, mais aussi au Pérou, où se sont formés une quinzaine de gouvernements autonomes des peuples indigènes, ou au Brésil, où le mouvement des paysans sans terre demeure vivace.

Que devient l’utopie concrète du Chiapas, où vous vivez la majeure partie de l’année, plus de trente ans après sa mise en place ?

Les mondes postcapitalistes ne vont évidemment pas tous suivre l’exemple du Chiapas, et les zapatistes ont été les premiers à affirmer qu’ils ne constituaient pas un modèle à reproduire. Mais une telle expérience, qui vient de fêter le 32e anniversaire du soulèvement armé du 1er janvier 1994, peut constituer une source de réflexion et d’inspiration.

Et ce, alors même qu’ils ont affronté, depuis, toutes les formes possibles de contre-insurrection : armée fédérale, paramilitaires, et, depuis cinq ou six ans, une présence croissante des cartels de la drogue, dont on peut dire qu’elle est la forme la plus efficace de la contre-insurrection.

La situation des zapatistes est très difficile, d’autant que le mouvement n’a plus tout à fait la même force et le même impact qu’il y a trente ans, ce qui est inévitable sur une telle durée et dans un contexte aussi adverse. Mais sa capacité de résistance et sa persistance à faire vivre des formes d’autogouvernement populaire à une échelle importante, municipale et régionale, en tenant à distance les logiques étatiques et capitalistes, et en faisant prévaloir les choix de vie collectivement déterminés, sont exceptionnelles et tout à fait impressionnantes.

Cela s’explique en partie par une grande capacité à se renouveler. Ainsi, fin 2023, les zapatistes ont annoncé une réorganisation complète de leurs gouvernements autonomes. C’est le signe d’un mouvement qui ne s’enferme pas dans les solutions établies et cherche en permanence à répondre aux difficultés externes et internes qu’il doit affronter.