Mediapart
21 juillet 2026
Militante féministe & enfantiste, autrice de J’avais 15 ans, je croyais l’aimer, je me taisais (Albin Michel)
La perpétuité pour les violeurs d’enfants, c’est une mauvaise idée. La gauche a voté contre. Cela fait débat, et pourtant… elle a raison. En tant que victime de violences sexuelles lorsque j’étais mineure, et en tant que militante des droits des enfants, je suis contre aussi. Voici pourquoi.
Cela fait débat et pourtant… elle a raison.
Après l’émoi de l’affaire Lyhanna, les députés viennent de rejeter une mesure d’un projet de loi sur la protection de l’enfance.
Cette mesure prévoyait la réclusion criminelle à perpétuité pour les auteurs de viols en série lorsqu’au moins une des victimes a moins de 15 ans.
Elle a été rejetée grâce aux votes de gauche. Mais un nouveau vote va avoir lieu.
La gauche est fustigée de toute part pour ce vote. Pourtant, en tant que victime de violences sexuelles lorsque j’étais mineure et militante des droits des enfants, je suis totalement contre cette perpétuité. Et je vais vous dire pourquoi.
Argument pour la perpétuité des violeurs d’enfants : cela dissuadera les agresseur·euses
En fait, ça c’est la théorie. Mais ce n’est pas du tout vrai en pratique. Ce n’est pas la dureté de la peine qui retient le passage à l’acte, mais la certitude d’être pris·e.
Or aujourd’hui on estime que moins de 3% des enfants victimes de violences sexuelles en France voient leur agresseur condamné par la justice. Il ne faut pas des peines plus dures, il faut plus de condamnations.
J’ajoute que mettre la même peine pour un viol que pour un meurtre peut augmenter le nombre d’infanticides, puisque la peine est la même, les auteur·ices peuvent choisir de ne pas prendre le risque que la victime parle.
Source : CIIVISE (Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles Faites aux Enfants), Rapport final rendu en novembre 2023.
Argument pour la perpétuité des violeurs d’enfants : cela les empêche de recommencer
La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) considère qu’une peine perpétuelle sans aucun espoir de réexamen (au bout de 20 ou 30 ans) est un traitement inhumain et dégradant. Pour être conforme aux droits fondamentaux, une peine de perpétuité doit conserver une lueur d’espoir de réexamen, même théorique.
D’autant plus que la France est pointée du doigt pour l’indignité de son système carcéral. Elle a été condamnée en 2020 par la CEDH pour traitement inhumain et dégradant. Les violeurs d’enfants sont particulièrement victimes de sévices (notamment sexuels) de la part d’autres prisonniers.
Source : CEDH, Arrêt Vinter et autres c. Royaume-Uni (9 juillet 2013, requêtes n° 66069/09, 130/10 et 3896/10).
Source : CEDH, Arrêt J.M.B. et autres c. France (30 janvier 2020, requête n° 9671/15).
Argument pour la perpétuité des violeurs d’enfants : c’est une peine à la hauteur des traumatismes commis.
Bien sûr que des violences sexuelles laissent des traces. Surtout quand elles ont été commises dans l’enfance. Bien sûr qu’on peut avoir une haine immense envers son agresseur·euse et une envie de vengeance. Mais la justice existe justement pour cette raison. Parce qu’elle n’est pas là pour venger, mais pour trouver comment réparer le préjudice subi. Si on s’intéressait vraiment aux traumatismes des victimes, on proposerait une prise en charge financière de leurs traumas et de leurs suivis psys. C’est de ça dont nous avons besoin.
Argument pour la perpétuité des violeurs d’enfants : cela encouragera les victimes à dénoncer.
C’est tout à fait faux. La majorité des crimes sexuels sont commis dans le cadre familial. Les agresseur·euses utilisent la peine encourue comme un moyen de pression et de chantage sur les enfants pour leur faire garder le silence.
Promouvoir des mesures telles que la peine de mort ou la perpétuité réelle contribue à faire porter une responsabilité énorme sur les épaules des jeunes victimes. Et donc à les faire taire par peur des conséquences.
Enverriez-vous votre père en prison à vie s’il agressait votre enfant ? Peut-être, même si ça reste à prouver en pratique. Mais votre enfant, condamnera-t-il son papy de la sorte ? Certainement pas.
Source : Rapport de la CIIVISE (2023) & Enquête INSERM / CIASE (2021).
Au-delà de ces arguments (qui ne sont pas de simples postures morales, mais qui sont prouvés par des études très sérieuses de la Ciivise en France ou d’autres systèmes de prise en charge de criminels sexuels au Canada ou dans les pays scandinaves), il y a aussi un point de vue pratique.
Demander la perpétuité pour les auteurs de violences sexuelles sur enfants est tout simplement impossible car les prisons sont déjà surchargées.
Si on est très pragmatique, c’est tout à fait irréaliste. Doubler les places actuelles ne serait pas suffisant. Rappelons qu’il s’agit d’un crime de masse : on estime que 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année, cela représente au moins 5 millions d’adultes aujourd’hui en France qui ont été victimes pendant leur enfance. Et combien de centaines de milliers d’agresseur·euses ?
Les mettre tous·tes en prison, à perpétuité en plus, n’est pas seulement illusoire, c’est tout simplement impossible. C’est jouer avec les émotions soulevées par une cause qui indigne pour donner l’impression d’agir. Alors que tant que l’on n’écoutera pas les enfants et qu’on ne condamnera pas, avoir des peines plus dures ne servira à rien.
Source : Rapport de la CIIVISE (2023)
Ajoutons également que la justice n’est pas un système juste et neutre.
La justice commet des erreurs, et reproduit surtout les discriminations sociales au sein de ses décisions. On sait aux États-Unis que les personnes racisées sont beaucoup plus durement condamnées que les personnes blanches, à crime égal.
Même sans statistique ethnique, on sait très bien que c’est pareil en France. On a un exemple récent avec l’affaire de viols dans le milieu périscolaire parisien. Remarquez que le criminel condamné est noir et s’appelle Souleymane. Celui qui a été relaxé par la justice est blanc et s’appelle David. Souleymane était accusé par une enfant. David par neuf.
Enfin, cette loi s’en prendra d’abord à celles et ceux qui ont été victimes de violences sexuelles dans l’enfance.
Chez les mineurs qui agressent, 70% ont eux-mêmes été victimes de violences sexuelles.
Chez les adultes qui agressent, c’est au moins la moitié qui a aussi été victime.
Bien sûr, toutes les victimes ne deviennent pas violentes. Mais pour celles qui le deviennent, c’est d’abord une absence de prise en charge de leurs traumatismes qui conduit à un passage à l’acte. Protéger les victimes, c’est éviter de créer de nouvelles générations d’agresseur·euses qui finiraient eux-mêmes en prison ensuite.
Sources :
Étude nationale sur les Mineurs Auteurs d’Infractions à Caractère Sexuel (MAICS), issue des travaux des CRIAVS
Recherches interdisciplinaires en victimologie et psychiatrie légale (ex: travaux du Dr Roland Coutanceau, du Pr Paul Bensussan, et synthèses des CRIAVS)
D’ailleurs, que fait-on des mineur·es qui commettent des violences ?
Un tiers des victimes mineures de violences sexuelles l’ont été par un·e autre mineur·e.
Des sujets qu’on minimise.
Par un frère, une soeur, un·e cousin·e, on tait pour ne pas troubler l’ordre familial.
Par un·e camarade de classe ou de colo, on en rigole en parlant de “touche pipi”.
Par un·e petit·e ami·e, on réduit cela à des amourettes toxiques insignifiantes.
Dans mon cas, j’ai été victime de violences physiques, psychologiques et sexuelles par mon premier petit ami qui avait mon âge.
Un sujet particulièrement invisibilisé car à l’intersection des violences pédocriminelles et des violences conjugales.
Les débats actuels ne semblent prendre en compte que certaines victimes, en prétendant pourtant parler au nom de toutes.
Ils s’appuient sur l’émotion provoquée par le meurtre de Lyhanna. Il faut toujours des Marc Dutroux, Michel Fourniret, ou Jérôme Barella pour que la société soudain feigne s’intéresser à ce que vivent les enfants dans le silence qu’elle-même leur impose. Au nom de ces victimes-là victimes du monstrueux pédocriminel inconnu, on oublie celles victimes d’inceste, et celles victimes par d’autres mineur·es.
Bien sûr, la mesure proposant la perpétuité ne s’adresse pas aux mineur·es. En tout cas pour le moment. Car cette mesure est portée par le RN, qui souhaite criminaliser toujours plus les jeunes auteurs de violences. Récemment, suite au meurtre de Louis par d’autres adolescents, l’extrême-droite a appelé à des peines toujours plus sévères peu importe l’âge des mis en cause. Dans le débat public, on a même pu lire des appels à la peine de mort.
Aujourd’hui la perpétuité est demandée pour les majeurs. Et demain, qu’en sera-t-il ? Si le glissement devait se faire, il visera les mineur·es les plus exposé·es aux violences, les plus précaires, les plus isolé·es, qui auront le moins de moyens pour se défendre.
Un tiers des violences pédocriminelles sont commises par des mineur·es. Alors que fait-on de ces mineur·es là ? Ces mineur·es victimes de violences, livrés à eux-mêmes, qu’on n’a pas cru, écouté ni protégé, et qui trouvent dans la perpétration d’actes violents un moyen d’extérioriser leur souffrance ?
Que fait-on de ces mineur·es victimes qui grandiront et qui dans certains cas deviendront ces fameux violeurs d’enfants qu’on appelle aujourd’hui à enfermer à vie, et si les conditions de détention sont précaires, ce sera aussi bien, qu’ils souffrent !
Des enfants violés violent à leur tour, enfants, ados puis adultes, car personne ne leur a tendu la main, personne ne les a écoutés, personne ne les a crus. Ceux qu’on veut envoyer pourrir en prison sont des criminels sexuels certes, mais ce sont aussi, dans presque tous les cas, des victimes qu’on a laissé tomber.
La société daigne se réveiller seulement au moment de punir, car elle ne sait faire que ça. Punir. Punir. Punir. Et jamais prévenir et tendre la main quand il est encore temps.
Que veulent les victimes ? Que souhaitent-elles ? Qui sont celles et ceux qui parlent en notre nom et occupent le débat public pour dire ce qui sera le mieux pour nous ?
Si mon agresseur avait risqué la perpétuité, ou pire, la peine de mort, je n’aurais jamais parlé. J’ai été en colère contre lui, mais je n’ai jamais souhaité qu’il souffre. J’ai porté plainte pour être reconnue comme victime et pour que lui bénéficie d’un accompagnement pour ne plus reproduire la violence. Mais la plainte a été classée sans suite. J’ai écrit tout un livre sur le sujet pour comprendre ce que j’avais vécu et comprendre les solutions qu’on aurait pu avoir pour éviter ça. J’ai voulu qu’on brise ce foutu cycle. Mais la justice n’a rien fait pour moi, ni pour lui. Et aujourd’hui vous prétendez vouloir nous aider en promettant d’enfermer nos agresseurs à perpétuité ? Quelle blague.
Alors non, ce n’est pas la perpétuité réelle qui protégera davantage les enfants des criminel·les sexuel·les.
Ce qui les protégera, c’est :
- Plus de moyens pour la justice afin de traiter les plaintes rapidement avant que l’auteur·ice ne récidive ;
- Le dépistage et le contrôle systématique des personnes travaillant au contact des enfants ;
- La prévention et la prise en charge précoce des troubles de l’attirance sexuelle pour les mineur·es pour agir AVANT le passage à l’acte ;
- Renforcer l’ASE et l’écoute des enfants lorsqu’ils révèlent des violences, surtout au sein du cercle familial où ont lieu la majorité des agressions ;
- La prise en charge des agresseur·euses via des thérapies cognitive-comportementales qui ont fait leurs preuves dans d’autres pays (beaucoup moins de récidive qu’après une peine de prison)
Source : Meta-analyses scientifiques internationales, notamment la méta-analyse de Hanson et al. (2002, 2009) publiée par l’Association canadienne de psychologie
Dire qu’on veut la perpétuité pour les violeurs est une solution simpliste qui fait du clic et qui génère une adhésion massive. On satisfait l’opinion générale, mais on ne fait rien de concret pour les victimes.
Mais le sujet des violences faites aux enfants est bien trop grave pour se contenter de mesures populistes : il est inutile de se concentrer sur le volet pénal quand les peines actuelles ne sont déjà pas appliquées par manque de condamnation. Il faut voter pour plus de moyens concrets pour empêcher ces violences d’arriver, pas pour punir toujours davantage des personnes qui ne seront de toutes façons pas arrêtées.
En pleine fascisation de notre société, les lois toujours plus punitives sont un signal d’alarme.
Faisons preuve de bon sens, et de vigilance.
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Par Capucine Coudrier, militante féministe et enfantiste
Autrice de J’avais 15 ans, je croyais l’aimer, je me taisais (Albin Michel)
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