Des canadairs basés dans le Sud-Ouest : comment l’État a enterré ses promesses

Après les incendies de 2022 en Gironde, Gérald Darmanin avait promis une base aérienne locale pour que des canadairs puissent éteindre au plus vite les feux naissants. Mais rien n’a été fait. Interrogés, le garde des Sceaux et Bruno Retailleau se renvoient la responsabilité de cette annonce.

Hugo Lemonier

Visible sur les images satellitaires, une balafre noire couvre toujours l’ouest de la Gironde. Trois semaines après les incendies qui ont ravagé le massif des Landes de Gascogne, fin juillet, les bois calcinés de cette forêt de résineux rappellent aux élu·es de la région les promesses laissées sans lendemain par l’exécutif.

Ces élu·es n’en démordent pas : si l’État avait tenu ses promesses, le feu qui s’est déclenché dans la commune de Saumos le 22 juillet 2026, aurait pu être stoppé avant qu’il ne cause l’une des plus grandes catastrophes environnementales de ces dernières années.

Depuis le début de la crise, le ministre de l’intérieur n’a cessé de dire que la France était suffisamment bien dotée en matériels : « Oui, nous avons suffisamment de moyens », affirmait, le 20 juillet, le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez, vantant sur France Inter une « flotte aérienne tout à fait importante ».

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Plusieurs courriers échangés par Xavier Fortinon, président du conseil départemental des Landes, avec le gouvernement. © Photomontage Mediapart avec documents

Et pourtant, les moyens aériens ont manqué dans les premières heures de l’incendie de Gironde, comme en 2022 lors de la précédente catastrophe. Tous les signaux étaient alors au rouge : un temps très sec, un vent fort et des températures élevées. Le département était classé en vigilance rouge incendie.

Dans ces circonstances, la doctrine française dite « d’attaque des feux naissants » est formelle : « Pour être traité efficacement, un feu doit avoir parcouru moins d’un hectare lorsque les premiers intervenants commencent à le combattre, rappelle une note de la direction générale de la sécurité civile, que nous avons consultée. Aussi, en période de risque élevé, tout feu doit être attaqué dans les dix minutes suivant sa détection. »

À Saumos, le feu se déclare à 12 h 02. Et ce n’est qu’à 12 h 50 que décolle un premier avion de l’aéroport de Mérignac pour tenter d’enrayer la progression des flammes, selon la chronologie établie par le service départemental d’incendie et de secours de la Gironde (Sdis 33).

Le président du département de la Gironde, Jean-Luc Gleyze (PS), se désole auprès de Mediapart de tout ce « temps perdu ». Un constat que partage de la même manière son homologue des Landes, Xavier Fortinon (PS) : « Nous n’avons pas tiré les leçons de l’incendie de 2022. »

Un projet annoncé en grande pompe

Depuis les grands feux qui avaient détruit plus de 32 000 hectares dans le massif il y a quatre ans, les deux présidents de département plaidaient pour que soit créée dans le Sud-Ouest une base aérienne de canadairs, pour suppléer celle située à l’aéroport de Nîmes, dans le Gard. Ils avaient été entendus.

Le 2 août 2023, Gérald Darmanin, alors ministre de l’intérieur, annonce même qu’une ville a été choisie pour accueillir ce nouvel équipement : Mont-de-Marsan, dans les Landes.

« Nous disposons aujourd’hui d’une seule et unique base à Nîmes, explique alors le ministre dans les colonnes du journal Sud-Ouest. L’installation d’une “base fille” à Mont-de-Marsan permettra une intervention plus rapide [des moyens aériens] dans l’Ouest et le Sud-Ouest»

C’était du flan. Cette annonce n’a pas été suivie par le moindre début de commencement d’exécution.

L’entourage de Bruno Retailleau

Seulement, « cette promesse n’a pas été tenue », déplore Xavier Fortinon. L’élu n’a pourtant pas ménagé ses efforts : en deux ans, à lui seul, il a adressé au gouvernement pas moins de six courriers, que nous avons consultés.

Pour comprendre le sort réservé à cette promesse ministérielle, Mediapart s’est rapproché des équipes des deux ministres qui ont eu la charge du dossier place Beauvau : Gérald Darmanin, jusqu’en septembre 2024, puis Bruno Retailleau, jusqu’en octobre 2025. Aucun des deux ne veut endosser la responsabilité de l’abandon de ce projet.

Une étude de préfiguration

Le 24 avril 2025, le ministre de l’intérieur Bruno Retailleau, qui a succédé à Gérald Darmanin huit mois plus tôt, annonce dans un courrier à Xavier Fortinon que « l’installation d’une deuxième base aérienne pérenne dans le Sud-Ouest n’est pas prévue pour l’instant ».

Contacté par Mediapart, un haut fonctionnaire, qui a officié au ministère de l’intérieur à cette époque, l’assure : « [Ce projet], Bruno Retailleau n’a pas eu à l’enterrer puisqu’il n’existait pas» Et il poursuit : « Honnêtement, c’était du flan. Cette annonce n’a pas été suivie par le moindre début de commencement d’exécution. »

Sollicité, l’entourage de Gérald Darmanin se défend et assure avoir commandé à l’époque une « étude de préfiguration », comme en témoigne un document, daté du 8 septembre 2023, que nous avons pu consulter.

Signée par le directeur général de la sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC), Julien Marion, cette note commence par une analyse de « l’évolution des dangers feux de forêt sur le territoire métropolitain ».

« La “campagne feu de forêt” s’étend désormais dans le temps et dans l’espace, relève le haut fonctionnaire. Naguère majoritairement cantonné dans les espaces proches du bassin méditerranéen, le risque se propage et touche indistinctement les régions françaises avec notamment une sensibilité accrue sur la zone Sud-Ouest et en particulier la forêt des Landes de Gascogne. »

Dans « le contexte défavorable du dérèglement climatique », la stratégie française doit alors s’adapter. « La mise en place d’une structure en capacité de recevoir un détachement d’avions dans la zone Sud-Ouest permettrait de disposer d’un ancrage dans l’ouest de la France », estime alors Julien Marion.

La DGSCGC identifie un lieu qui pourrait accueillir cette nouvelle installation : la base aérienne 118 « Colonel-Rozanoff » de Mont-de-Marsan, présentée comme « l’une des bases majeures de l’armée de l’air et de l’espace ».

L’ouverture d’une deuxième base pérenne […] nécessiterait davantage d’aéronefs, davantage de personnels navigants et davantage de soutien.

Julien Marion, directeur général de la DGSCGC

D’emblée, des « points de vigilance » sont néanmoins relevés, à commencer par l’absence de plans d’eau se prêtant parfaitement au rechargement en vol des canadairs à proximité du site – un élément qui « devra être pris en compte par l’étude de faisabilité » que la DGSCGC recommande de mener en complément de cette première note.

Après avoir passé en revue les principaux obstacles à la concrétisation de la promesse du ministre, le directeur Julien Marion conclut que « la mise en place d’une seconde base de la sécurité civile dans le Sud-Ouest représente autant une indéniable opportunité qu’un véritable défi pour notre direction générale ».

Le haut fonctionnaire insiste pour qu’une « analyse plus poussée » puisse être menée. Car ce projet paraît d’autant plus ambitieux, résume la note, que « l’ouverture d’une deuxième base pérenne qui ne viendrait pas affaiblir le site de Nîmes nécessiterait davantage d’aéronefs, davantage de personnels navigants et davantage de soutien ».

Autrement dit, pour qu’elle ait une utilité, il faut que la France s’arme de nouveaux avions pour combattre les incendies. Or, le gouvernement s’apprête justement à ce moment-là à faire tout l’inverse : en février 2024, le premier ministre Gabriel Attal remet en cause l’achat de deux canadairs dans le cadre de son vaste plan d’économies.

« On a le droit de ne pas être d’accord avec ce projet, on a le droit de considérer qu’on n’a pas l’argent, mais dire que, de notre côté, on n’a rien fait : c’est un procès pas très honnête », souffle l’entourage de Gérald Darmanin, à l’endroit de son successeur. « C’était à eux de poursuivre ce travail. »

Des moyens insuffisants

Dans l’équipe de Bruno Retailleau, on raille un projet dispendieux, qui aurait coûté, d’après eux, « aux alentours de 400 millions d’euros ». Une somme que d’aucuns ne manqueront pas de comparer dans les prochains mois aux coûts des dégâts et réparations causés par les feux de cet été.

L’élu vendéen avait alors choisi de prolonger la solution transitoire mise en œuvre par Gérald Darmanin à la suite des incendies de 2022 : des avions seraient placés à Mérignac le temps de la saison des feux.

En nombre insuffisant pour faire face à un incendie de l’ampleur de celui parti de Saumos, ces appareils n’ont pas permis d’endiguer les flammes qui ont causé la destruction de près de 200 habitations, dont 183 sur la seule commune du Porge (Gironde).

Paysage calciné à la suite d’un incendie de forêt qui a ravagé une partie de la Gironde, à Lège-Cap-Ferret, le 4 août 2026. © Photo Christophe Archambault / AFP

« Cette affaire est dans la logique de la dramatique inaction de ces gouvernements Macron : des annonces, pas de budget, aucune action. Et c’est un scandale », cingle la députée écologiste Sandra Regol, autrice d’une récente proposition de loi sur la modernisation de la protection civile.

Alors que l’été 2026 s’annonçait à haut risque dans les Landes avec vingt-sept départs de feux recensés sur les six premiers mois de l’année, le président du département, Xavier Fortin, avait exhorté, dans une lettre datée du 24 juin, le premier ministre, Sébastien Lecornu, à donner des garanties quant aux moyens aériens disposés dans le massif, « en particulier les avions bombardiers d’eau de type canadair ».

Le 22 juillet, les sept canadairs alors disponibles étaient pris par les feux qui sévissaient dans le Var et en Corse. Il aura donc fallu des heures pour que deux appareils puissent attaquer le front des flammes en Gironde.

Dans son courrier, le président des Landes demandait au gouvernement de réexaminer le dossier de la base de Mont-de-Marsan. Le 30 juillet, huit jours après que les flammes ont commencé à consumer la Gironde et la ville de Biscarosse, dans les Landes, Sébastien Lecornu a fini par accuser réception. Et par renvoyer vers le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez.

Relancé par Mediapart, le 13 août, le ministère de l’intérieur indique à présent que « l’examen de cette demande est en cours ».