« À présent, pour tous, la victoire est possible » : Jean-Luc Mélenchon déploie sa stratégie de l’optimisme

Mediapart

Les universités d’été de La France insoumise ont donné à voir une confiance inédite dans la perspective d’une victoire à l’élection présidentielle. Les cadres de la campagne veulent en profiter pour s’imposer comme la seule alternative crédible à Marine Le Pen et plier le match à gauche.

Ilyes Ramdani

Châteauneuf-sur-Isère (Drôme).– L’affaire a occupé quelques cadres du mouvement, aidés par les moteurs de recherche et l’intelligence artificielle. Et l’on fouilla, mi-badin mi-sérieux, dans les précédents historiques. La rentrée du Parti socialiste (PS) à La Rochelle (Charente-Maritime) en 2011, à quelques mois du retour de la gauche au pouvoir ? Les grands rassemblements de la droite post-gaulliste au sommet de sa gloire ? Battus, si l’on en croit les comptages insoumis.

Avec une affluence revendiquée de 10 000 personnes pour le meeting final de Jean-Luc Mélenchon dimanche 23 août, La France insoumise (LFI) se targue d’avoir organisé les plus grandes universités d’été jamais vues dans le pays. Inutile de se lancer dans une coûteuse bataille de chiffres car elle ne changerait rien à l’essentiel : à huit mois de l’élection présidentielle, la rentrée politique du mouvement insoumis a viré à la nouvelle démonstration de force.

Jean-Luc Mélenchon après son discours de clôture des AMFIS 2026 à Châteauneuf sur Isère le 23 aout 2026. © Photo Alain Guilhot / Divergence

Pendant quatre jours, du 20 au 23 août, la dixième édition des « Amfis », du nom des journées de rentrée qu’organise chaque année LFI à la même période, a été marquée par la profusion. Il y avait beaucoup de tout : de monde, de jeunes, d’intervenant·es, de débats, de conférences, de maillots de l’équipe de France de football floqués « Mélenchon 27 ».

Des cadres, des parlementaires, évidemment, et des maires, dont celui de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), Bally Bagayoko, accueilli en héros. Des invités extérieurs notables, aussi, à commencer par l’homme d’affaires Matthieu Pigasse et la présidente du groupe écologiste à l’Assemblée nationale, Cyrielle Chatelain, qui ont exhibé des convergences telles avec Jean-Luc Mélenchon qu’on imagine mal qu’ils ne rejoignent pas sa campagne d’ici au mois d’avril.

Tout cela a réjoui, forcément, les cadres insoumis, qui rivalisaient d’adjectifs pour qualifier le moment. « C’est historique », soufflait par exemple samedi, assis au bord du lac d’Aiguille, le député Éric Coquerel. Du haut de ses 67 ans, l’élu de Seine-Saint-Denis regarde tout cela avec le souvenir des premiers pas de l’aventure mélenchonienne, dix-huit ans en arrière, avant même que naisse LFI : « Aujourd’hui, on réalise qu’on a créé un mouvement de masse. »

Optimisme croissant

Plus encore que le nombre, la caractéristique la plus frappante de ces journées drômoises tenait, pour le mouvement, à quelque chose de relativement insaisissable. Un sentiment flottant, contagieux parmi les sympathisant·es insoumis·es, vertigineux aussi parce qu’inédit : celui que la victoire est à portée, plus qu’elle ne l’a jamais été.

« Écoutez la foule : on est passés de “Résistance” à “On va gagner”, note Manuel Bompard, le directeur de campagne. Les gens ont le sentiment que les planètes sont alignées. » Mais n’est-ce pas la ferveur naturelle de l’entrée en piste, celle qui marque chaque début de campagne ? « Nonc’était différent en 2022, répond Éric Coquerel. À l’époque, on se disait “Il y a un trou de souris, ce n’est pas impossible”. Là, nous sommes plusieurs crans au-dessus. »

Jean-Luc Mélenchon n’a rien fait, dans son discours de clôture dimanche, pour éteindre cet optimisme croissant. « Oui, mesdames et messieurs qui nous entendez : à présent, pour nous, non seulement comme un objectif mais déjà comme une attente impatiente, la victoire est possible, a lancé le candidat. Le règne du chacun pour soi néolibéral et de l’irresponsabilité écologique est en train de prendre fin. Alors, la responsabilité de cette possible victoire nous fait devoir. »

Dans les esprits, ça y est, Jean-Luc Mélenchon est le candidat de la gauche.

Paul Vannier, député LFI

Les braises de l’espérance sur lesquelles souffle Jean-Luc Mélenchon ne proviennent ni d’un élan incontrôlé ni de l’entre-soi grisant d’une rentrée réussie. Pour le candidat insoumis, l’optimisme naissant dans ses rangs revêt un double intérêt stratégique. D’une part, il permet de recruter de nouveaux électeurs et électrices, en élargissant la base sociale du premier tour. « La force va à la force », répète souvent « JLM ». Autrement dit, plus la dynamique prend, plus elle rend la victoire possible ; plus la victoire paraît possible, plus l’électorat hésitant se décide à voter Mélenchon… nourrissant ainsi la dynamique.

D’autre part, sur un terrain plus tactique, ancrer dans les esprits que le bulletin de vote insoumis est la seule alternative progressiste en capacité de se qualifier au second tour contribue à déstabiliser les autres formations de gauche, déjà bien mal en point. « Dans les esprits, ça y est, Jean-Luc Mélenchon est le candidat de la gauche », résume Paul Vannier, député insoumis et responsable des élections au sein du mouvement.

C’est parce que la campagne de Jean-Luc Mélenchon démarre avec une telle dynamique que la pression s’intensifie chez Les Écologistes pour pousser Marine Tondelier à retirer sa candidature, estiment les stratèges insoumis. Le second objectif est de « plier le match »dixit l’un d’eux, avec les prétendants issus de la gauche socialiste, avant même le mois d’octobre et la désignation formelle d’un d’entre eux.

Éviter le piège du triomphalisme

L’affaire fonctionne bien, si l’on en croit la tétanie dans laquelle semblent enlisés socialistes et écologistes. Comme un symbole, l’éditorial du Monde appelait vendredi « les écologistes et les sociaux-démocrates [à] se ressaisir d’urgence pour offrir une alternative à gauche », tandis que celui de La Tribune Dimanche se voulait plus explicite encore : « Qui pour empêcher Mélenchon ? » À droite, Gérald Darmanin a mis les pieds dans le plat dans La Voix du Nord en début de semaine : « Je pense que M. Mélenchon sera à plus de 20 % au premier tour », a pronostiqué le ministre de la justice.

Habituels outsiders, les insoumis·es se retrouvent dans une posture si favorable qu’elle en devient presque piégeuse. « Il ne faut surtout pas faire l’erreur d’Alain Juppé et d’autres, à savoir faire une campagne de second tour avant d’être qualifié », a prévenu Manuel Bompard lors d’une conférence. Et en même temps, l’équation n’est pas tout à fait la même qu’à l’accoutumée : il s’agit à présent, même si les cadres de LFI ne le disent pas facilement, d’éviter les polémiques et les coups, et de laisser la réussite des grands événements faire son effet.

C’est ainsi que Jean-Luc Mélenchon a fait à Châteauneuf-sur-Isère ce qu’il avait fait à Saint-Denis, début juin : du Mélenchon dans le texte, fidèle à la ligne qu’il défend depuis des années, mais sans fioriture, sans excès, sans les sorties de route et les petites phrases qui pourraient éclipser le reste et faire à elles seules des heures d’antenne sur les chaînes d’information en continu. Le leader insoumis a fidèlement lu son texte, comme il le fait désormais à chacun de ses meetings.

De son discours, il faut retenir ce qu’Éric Coquerel appelle « la nécessité d’allier la radicalité et la capacité à gouverner ». Sur le fond, LFI continue de dénoncer « la collusion complète » entre le camp présidentiel et l’extrême droite, dénonce les propositions de Gabriel Attal sur les gens du voyage et celles d’Édouard Philippe sur l’immigration à Mayotte, s’en prend à la loi « Duplomb-poison » et lance : « Qu’ils s’en aillent tous ! »

Mais la forme est plus policée, certains sujets urticants mis de côté et l’accent mis sur une chose : la démonstration que La France insoumise sera prête à appliquer ses propositions. Dans le week-end, Clémence Guetté, la coordinatrice du programme, a longuement évoqué devant la presse le rôle des « Phrygiens », ces 80 hauts fonctionnaires qui préparent secrètement l’éventuel exercice insoumis du pouvoir.

Sur scène, Jean-Luc Mélenchon a critiqué la volonté de Gabriel Attal d’importer en France le spoil system américain – autrement dit, le remplacement des directeurs et directrices d’administration par des cadres plus alignés politiquement avec le pouvoir en place. À la place, l’ancien ministre de Lionel Jospin a rendu un hommage inattendu à la haute fonction publique, à « l’État républicain, son devoir et la gloire de le servir ».

De la même façon, le passage sur la bifurcation écologique, qui a ouvert le discours, a laissé de côté les grands principes pour se concentrer sur les mesures concrètes. La mise en place des écorégions, leur découpage à partir du « bassin-versant des cours d’eau », leurs larges prérogatives – de l’eau aux forêts en passant par l’air, les sols et la santé environnementale – et leur éventuel pouvoir normatif, pas considérable sur le chemin de la décentralisation. « Le changement climatique ouvre une ère totalement nouvelle de la civilisation humaine », a justifié Jean-Luc Mélenchon, promettant en conséquence de « changer la nature de l’État ».

Le ralliement espéré des Écologistes à sa campagne pourrait représenter un jalon important dans la bataille du leadership à gauche. Déjà, les discours insoumis tentent d’imposer dans le paysage le récit d’un duel entre la gauche de rupture et l’extrême droite, réduisant les successeurs d’Emmanuel Macron et les derniers tenants de la social-démocratie au rôle d’arbitres, sinon de figurants.

« La France au pied du mur, dans chaque bureau de vote, dans chaque conscience, fera l’Histoire, la grande Histoire, a prédit Jean-Luc Mélenchon en conclusion de son intervention. Quel principe d’action va la porter ? Chacun pour soi ou tous ensemble ? Le suprémacisme raciste ou le collectivisme ? Répondons à l’appel de ce grand combat. »