Les films sur la période de l’occupation sont très nombreux. On peut les classer en diverses catégories, parmi lesquelles on trouve surtout, mais pas seulement, « les films de résistance » à la gloire du patriotisme et les films consacrés aux persécutions antisémites. En revanche, les films consacrées aux figures de premier plan de la collaboration sont très rares. Choisir comme principaux protagonistes le patron de presse Jean Luchaire, sa fille Corinne comédienne et Otto Abetz, ambassadeur d’Allemagne à Paris pouvait donc laisser espérer une approche originale de cette époque.
UN COPAIN DE LA CARLINGUE
A mon avis, le film est raté, sur le plan de la forme comme sur celui du fond. L’utilisation de flash backs et d’une voix off le plus souvent inutile le rend d’autant plus fastidieux qu’il dure 3h 20 et se répète beaucoup. Sur le fonds politique et social, le réalisateur Giannoli a voulu nous démontrer que la situation et la vie étaient complexes et comportaient des zones grises. Mais il a tout de même un peu triché. Par exemple en oubliant de nous montrer que Luchaire fréquentait de très près Bonny et Lafont, les patrons de la sinistre Carlingue, la Gestapo française qui opérait rue Lauriston. On y dansait à l’étage pendant qu’on torturait au sous-sol. Difficile donc de manifester beaucoup d’empathie à l’égard de ce personnage. On peut dire en revanche que sa fille a été victime à la fois de son nom et de son insouciance. Corinne Luchaire a eu beaucoup moins de chances que nombre d’autres stars de la collaboration bien plus impliquées qu’elle – ce qui n’est pas montré. Par exemple Danielle Darrieux, qui participa au célèbre voyage des artistes pour rencontrer Goebbels à Berlin, mais qu’on retrouvera pourtant dans des rôles de résistante dans les années cinquante.
Aucune tentative d’explication n’est apportée à la transition de Luchaire du pacifisme au pétainisme. Ce qui aurait pourtant été intéressant.
Surtout, le film pourrait laisser croire que le ralliement au boucher de Verdun devenu homme de main d’Hitler n’était le fait que de quelques fascistes, de fanatiques antisémites, d’aventuriers des deux sexes, d’escrocs et de lâches. Rien ne nous est montré des aspects les plus importants de cette collaboration entre l’impérialisme français vaincu et l’impérialisme allemand, à savoir celle de l’appareil d’Etat à tous ses niveaux et de la bourgeoisie industrielle.
LE GRAND FILM SUR VICHY RESTE A TOURNER
Idéologiquement, il semble excessif de dire que Giannoli réhabiliterait des collabos, et il se dédouane d’ailleurs par avance avec un plaidoyer moraliste et patriotique du procureur qui réclame la peine de mort pour Luchaire. En revanche, à l’heure où nombre de politiciens tentent de mettre sur pied une large coalition qui n’écarterait que les « extrêmes », ce film ne semble pas complètement étranger à cet objectif. Giannoli a d’ailleurs comparé Doriot (qu’on voit brièvement dans son film)… à Mélenchon. On notera d’ailleurs que les seuls résistants en armes qu’on voit dans le film sont montrés de façon particulièrement déplaisante dans une scène ou un officier français leur donne une leçon de morale.
On attend donc toujours le grand film sur Vichy qui mettrait en scène non seulement de grands commis de l’Etat comme Papon et Laval, mais les ténors de la grande bourgeoisie de l’époque comme les patrons de Renault ou L’Oréal.