Même la télé en parle ! Un des cas de l’hôpital public défaillant

Témoignage :

« Six jours sans chambre, sans lit » : à 85 ans, elle raconte « l’enfer » vécu aux urgences de l’hôpital d’Orléans

Pendant près d’une semaine, Nino-Anne Dupieux, 85 ans, est restée allongée sur un brancard aux urgences du CHU d’Orléans (Loiret), sans jamais obtenir de chambre. Elle dénonce un système hospitalier à bout de souffle. Le CHU reconnaît une situation « exceptionnellement longue » et annonce la réouverture de 42 lits d’ici la fin de l’année.

« J’ai vécu l’enfer. » Les mots de Nino-Anne Dupieux sont forts. À 85 ans, cette Orléanaise, ancienne élue municipale, ne cherche pourtant pas à accabler les femmes et les hommes qui l’ont soignée. Au contraire, selon elle, les véritables responsables ne portent pas de blouse blanche : elle met en cause le manque de moyens d’un hôpital public saturé.

Dans une longue lettre adressée au CHU d’Orléans, intitulée « Des anges en enfer« , puis dans un entretien accordé à notre micro, elle raconte les six jours et cinq nuits passés sur un simple brancard après son admission aux urgences, le 18 juillet, pour une importante hémorragie digestive.

Image d'Illustration. Centre hospitalier régional d'Orléans.
Image d’Illustration. Centre hospitalier régional d’Orléans. • © France Télévisions

Un brancard pour seul « lieu de vie »

Le 18 juillet, son état est préoccupant. Elle est alors rapidement prise en charge aux urgences, où elle est d’abord installée dans un premier box. « On m’a trouvé une place d’abord le long d’un couloir bordé de bout en bout d’autres brancards occupés de corps en souffrance. Puis on m’a installée dans un box qui, d’habitude, sert aux médecins de salle d’examen. Ce soir-là j’ai eu le privilège d’y être la seule patiente« .

Dans sa lettre, elle décrit également les conséquences très concrètes de son hémorragie, « les infirmières et soignants ont dû éponger mon sang et mes excréments, puis me nettoyer et me mettre au propre une demi-douzaine de fois car le sang ne cessait de jaillir« .

Nino-Anne Dupieux avec son mari.
Nino-Anne Dupieux avec son mari. • © Yves Le Bloa – France Télévisions

Malgré ces conditions éprouvantes, Nino-Anne Dupieux insiste sur la patience, la gentillesse et la bienveillance des infirmières, « elles furent mes premiers anges » écrit-elle.

Des « anges » au milieu de l’enfer

Tout au long de son témoignage, ce mot, « ange« , revient pour désigner les soignants. Elle évoque Claire, l’infirmière qui reste près d’elle pendant une transfusion jusque tard dans la nuit. Chloé, qui lui prodigue une toilette complète. Steve, le brancardier qui, lors d’un déplacement, s’arrête devant une baie vitrée pour lui permettre d’apercevoir enfin un arbre et le ciel après plusieurs jours enfermée.

Elle parle aussi de ces jeunes internes confrontés à des conditions d’exercice qu’ils n’avaient pas imaginées. « L’un d’eux m’a dit : ‘Je ne pensais pas que je ferais de la médecine dans ces conditions-là.‘ Cette phrase m’a bouleversée« . Pour Nino-Anne Dupieux, les soignants sont eux aussi victimes de cette situation. « Il y a deux catégories de personnes qui souffrent dans cet hôpital : les patients… et les soignants« .

Six jours dans un box sans fenêtre

Cette première nuit, elle pense qu’une chambre lui sera attribuée dès que son état le permettra. Mais les heures passent. Puis les jours. Elle est finalement transférée dans un second box, qu’elle partage avec d’autres patients, dont elle n’est séparée que par un paravent. « Donc, on prend ce qui s’offre. Mais il y a toujours des gens qui viennent me rassurer en me disant ‘Attendez, on va bien vous trouver une chambre.’ On m’encourage souvent en me disant que la chambre arrive, peut-être » nous raconte l’octogénaire.

Pendant les cinq jours suivants, son quotidien se résume à quelques mètres carrés.

Un brancard dont je ne savais pas encore qu’il me servirait tout à la fois de lit, de chambre, de salle de soins, de toilettes et d’examen, bref de lieu de vie.

Nino-Anne Dupieux

Le décor qu’elle décrit est oppressant : un petit box fermé, sans fenêtre, au cœur d’un service d’urgences qui ne s’arrête jamais. « On me place au fond à droite et face à moi des murs marrons. A ma gauche un paravent très efficace qui me sépare du déferlement des pauvres humains, mes confrères et consœurs en douleur, nuit et jour » explique Nino-Anne Dupieux.

À plusieurs reprises, notamment lorsqu’elle est transportée vers le service de dialyse, elle aperçoit les couloirs des urgences et mesure l’ampleur de la saturation.

Les couloirs ne s’étaient pas vidés, bien au contraire. Hallucinant, tous ces humains dans leur faiblesse et leur douleur, attendant d’être pris en charge. Et j’ai constaté que, pour beaucoup, le brancard était un privilège car il y avait aussi des patients sur des fauteuils en fer, en attente dans ce service d’urgence qui ne dispose pas de brancards en nombre suffisant.

Nino-Anne Dupieux

« On n’a pas d’anesthésiste »

Sur le plan médical, Nino-Anne Dupieux insiste : elle n’a rien à reprocher aux équipes qui l’ont prise en charge. Lorsque son taux d’hémoglobine chute dangereusement, une transfusion sanguine lui est administrée. « Mon ange, qui ce soir s’appelle Claire, met la transfusion en place et reste avec moi pour surveiller le bon déroulement des choses. Nous bavardons et discutons comme devant une tasse de thé. Puis elle repart en enfer mais revient tous les quarts d’heure, par prudence« .

Les médecins multiplient les examens. Mais pour plusieurs examens invasifs, une anesthésie lui est proposée, sans pouvoir finalement être réalisée. « Les jeunes médecins font leur possible pour me faire accepter ces examens dans ces conditions, mais je refuse fermement. Je dois dire qu’ils ont le plus grand respect pour mon choix, pratiquent quelques examens non intrusifs avec la merveilleuse gentillesse que je rencontre si souvent dans cet enfer« .

Nino-Anne Dupieux, 85 ans, est restée allongée sur un brancard aux urgences du CHU d’Orléans (Loiret), sans jamais obtenir de chambre pendant cinq nuits.
Nino-Anne Dupieux, 85 ans, est restée allongée sur un brancard aux urgences du CHU d’Orléans (Loiret), sans jamais obtenir de chambre pendant cinq nuits. • © Yves Le Bloa – France Télévisions

Elle finit toutefois par accepter l’un des examens. « Je finis par fendre l’armure et par accepter une rectoscopie sans anesthésie. Cela devrait se supporter. Le médecin senior qui doit la pratiquer descend me voir. Rarement rencontré quelqu’un d’aussi pédagogue, rassurant, doux, gentil, humain en somme. Je reçois un léger décontractant. Tout se passe bien« .

Au cours de son séjour, elle raconte également avoir entendu d’autres patients subir des actes douloureux.

J’entendrai des hurlements et des supplications dignes de la Villa Susini ou d’une cave de la Gestapo.

Nino-Anne Dupieux