Remarques sur la question agraire en France aujourd’hui dans la catastrophe thermo-capitaliste globale. Vincent Présumey.

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10 août 2026 23:43 (il y a 22 heures)

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Remarques sur la question agraire en France aujourd’hui dans la catastrophe thermo-capitaliste globale. Vincent Présumey.

Par aplutsoc2 le 10 août 2026

« Cinquième canicule » ou catastrophe thermo-capitaliste ?
« La cinquième canicule » de l’année 2026 est donc là. Depuis un moment, je suis réticent à écrire « canicule », car il ne s’agit pas d’un évènement ponctuel ou exceptionnel, mais bien d’une catastrophe thermique globale, qui frappe – c’est peut-être là le fait le plus nouveau car l’Inde et d’autres parties du monde ont déjà eu leur compte et plus que leur compte – surtout l’Europe occidentale, et très violemment la France, la Grande-Bretagne, la péninsule ibérique et le Bénélux.
Je crois que même dans notre vie quotidienne perturbée et pénible, nous, les gens, ne comptons plus en « canicules ». Elles s’enchainent de manière continue et ce que l’on sait du « phénomène El Nino » qui arrive interdit d’envisager que cela se calme, et fait craindre un emballement de plusieurs semaines voire plusieurs mois. El Nino est un réchauffement cyclique, mais irrégulier, des eaux de surface du Pacifique central et oriental, qui assèche l’Asie du Sud-Est et arrose l’Amérique latine, perturbant l’ensemble de la circulation atmosphérique mondiale. Le réchauffement rend El Nino plus irrégulier et plus puissant. Il est difficile de dire quel sera son effet sur nos « canicules » n° 6, n° 7, etc., mais il y en aura un …

Les mots sont importants : ce ne sont pas là des « épisodes », comme le dit la télé, c’est une crise globale, qu’un retour de la fraicheur et des précipitations, qui aura lieu plus ou moins trop tard, et sera, lui aussi, un « épisode », ne terminera pas.
Cette crise globale, entièrement prévue par les scientifiques et par le GIEC (Groupes International d’Etudes sur le Climat, constitué en 1988), est entièrement causée par la combustion des fossiles hydrocarbonés sur laquelle repose depuis près de trois siècles le mode de production capitaliste. L’histoire géologique connait des réchauffements, mais point d’aussi rapides.
D’autres dimensions que l’effet thermique, concernant notamment le cycle de l’azote et d’autres pollutions, s’y ajoutent et n’ont rien de négligeable : tout ne se ramène pas au réchauffement climatique, mais c’est bien lui, du point de vue social et politique, le phénomène massivement perçu sur lequel les affrontements vont se produire, et rapidement.

Parmi les rengaines climatosceptiques, l’une de celles qui se parait d’un déguisement scientifique nous susurrait que « la météo n’est pas le climat » et que l’aléatoire quotidien ne saurait être relié que très indirectement aux tendances globales et restait imprévisible au jour le jour  – l’un des tenants les plus croquignolets de cette rengaine, assénée sous forme de sapience prudhommesque à la Monsieur Homais, « esprit fort marxiste » adoré par l’extrême droite, Denis Collin, doit finalement bien admettre, le 7 juillet 2026 (!), que « le réchauffement climatique est à peu près avéré » (à peu près …), et « on discutera » s’il est d’origine humaine, mais que, bon, on en a vu d’autres en matière de canicules, mon bon monsieur, en 1911 rappelez-vous (ça tombe bien : même Denis Collin n’y était pas !), mais c’est là l’arbre qui cache la forêt car le problème, c’est le ca-pi-ta-lis-me, bonne mère !
C’est naturellement l’inverse qui est vrai : les « cinq canicules », C’EST le réchauffement climatique et C’EST le capitalisme, indissociablement – le capitalisme : d’abord un mode de production, pas d’abord un mode de vie.
L’imprévisibilité au jour le jour en 2026 ne veut pas dire que nous ne savons pas s’il y a une relation étroite ou non entre l’évènement catastrophique et le réchauffement global, mais au contraire que l’aléa quotidien est la forme de manifestation de la tendance globale ; donc, ce que nous ignorons, c’est si nous subirons les 50 degrés en août 2026, en septembre 2026, l’année prochaine ou dans dix ans … tout en constatant l’accélération …
La catastrophe de 2026 au jour d’aujourd’hui, en France.
Selon l’agroclimatologue Serge Zaka, «  … nous venons de vivre l’équivalent de près de trois canicules de 2003 au cours d’un seul été. » (et ce n’est pas fini). « Notre système alimentaire n’est absolument pas prêt à faire face au changement climatique. Nous ne devons plus le considérer comme une évolution lente et progressive qui assène une claque de temps à autre, mais comme une succession de chocs qui se répètent désormais, plusieurs fois par an. »
Par conséquent, « La situation agricole française n’est plus au bord du gouffre, comme elle pouvait l’être en 2022 : cette fois-ci, elle est dans le gouffre. Il n’est désormais plus inconcevable que nous soyons en train de vivre l’une des plus grandes catastrophes agricoles à l’échelle nationale depuis 1945, voire la plus importante. »
Le bilan provisoire, qui risque de s’aggraver, voire de s’aggraver fortement, est le suivant :
« Maïs : −40,7 % pour le maïs grain non irrigué, −25,3 % pour le maïs grain irrigué et −30,3 % pour le maïs fourrage.
Sorgho grain : −60,5 %.
Blé tendre de printemps : −30,6 %.
Blé dur : −17,6 % pour le blé dur d’hiver et jusqu’à −50,7 % pour le blé dur de printemps.
Orge de printemps et seigle : respectivement −26,5 % et −21,3 %.
Pois protéagineux : −30,3 %.
Tournesol : −19,1 %.
Soja : −24,5 %.
Pommes de terre : −42,1 % pour la pomme de terre de féculerie et −7,2 % pour la pomme de terre de conservation.
Fourrages et prairies : autour de −30 %. Dans une grande partie du territoire, l’herbe n’a quasiment plus poussé depuis mai. Si cette situation perdure, les conséquences pourraient devenir particulièrement graves pour l’élevage : manque de fourrage, consommation anticipée des stocks hivernaux, hausse du coût de l’alimentation et, à terme, risque de décapitalisation des cheptels.
Légumes : les premières estimations font état de pertes pouvant atteindre −30 à −70 % pour certaines productions et certains bassins, mais aucun bilan national officiel consolidé n’est encore disponible. »

A ce premier bilan, il est important d’ajouter l’hécatombe dans les élevages industriels de porcs et de poules, dès juin, qui se chiffre en millions d’animaux morts dans la souffrance.
Donc, « L’agriculture française traverse une grave crise. Il ne serait plus étonnant d’avoir des manques dans les rayons de nos supermarchés. »
Coup d’œil mondial.
Au plan mondial, les projections de production agricole sont totalement incertaines en raison d’El Nino et des « aléas », « évènements » et autres « épisodes » – termes dont on a vu l’usage trompeur – généralisés.
Les inquiétudes officielles de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), reflétant le déni des Etats qui la compose, ne portent cependant pas encore sur une catastrophe climatique globale en terme de production cette année, de plus en plus menaçante, mais sur les perturbations liées à la fracturation du marché mondial, autre aspect de la crise du mode de production capitaliste : tarifs douaniers trumpiens, crise du détroit d’Ormuz, détroit de Bab-el-Mandeb et situation en mer Noire.
Dans ce registre, la crise d’Ormuz, construite par Trump, et prolongée conjointement par Trump et les pasdarans, aura des effets importants si elle se prolonge, car ce ne sont pas seulement du pétrole et du gaz qui passent par ce détroit, mais des engrais. Le directeur de la FAO, Qu Dongyu, est d’ores et déjà affirmatif quant au fait que « les impacts observés aujourd’hui ne se limitent pas aux prix actuels, mais seront transmis aux prochaines récoltes, ce qui resserrerait l’offre de denrées alimentaires dans la deuxième moitié de 2026 et en 2027. »
Ormuz concentre 34% du commerce mondial d’urée et 23% de celui d’ammoniac. Sa place est donc ici plus importante que pour le pétrole et le gaz (20%).  A noter que non seulement en Chine, mais dans les premières zones agricoles d’Europe comme les Flandres, urée et ammoniac (engrais azotés) avaient jusqu’au début du XX° siècle une source passée sous silence, mais abondante, les excréments humains, remplacés par les engrais chimiques importés et envoyés polluer les cours d’eau, nécessitant le traitement des eaux fluviales pour les agglomérations urbaines au lieu de faire pousser des légumes et des céréales, un exemple frappant d’absurdité contre-productive liée à la généralisation des relations marchandes portée par la production de capital …
La hausse des prix des engrais azotés, qui dope momentanément l’économie marocaine sans que la population n’en profite comme on l’a vu à Ceuta, et celle des hydrocarbures, pèsent sur l’industrie agraire capitaliste mondiale, notamment sur le marché du sucre, conduisant les agro-industriels brésiliens à remplacer massivement le sucre par l’éthanol comme débouché aux plantations de canne …
La production céréalière était en léger recul fin juin, les Etats-Unis s’orientaient vers une production record de maïs dont le cours plongeait à la bourse de Chicago, le lieu clef pour les prix céréaliers.
Vers la disette.
A ce stade, de manière tout à fait incertaine, on peut donc supposer que les rayons des supermarchés français seront encore pourvus en produits importés, mais nettement plus chers. Les frites, par exemple, étant donné la taille réduite des pommes de terre, seront dans quelques mois deux ou trois fois plus petites, mais pour le même prix.
La disette prendrait donc d’abord la forme de la hausse des prix et donc de la misère pour les larges couches paupérisées, et pas encore de la disparition pure et simple des denrées – en l’état actuel de ce que l’on peut prévoir.
Le prétendu « monde agricole » exige son dû.
Dans cette situation, que demande « le monde agricole » ?
Le monde agricole, ce ne sont pas les paysans, ce ne sont pas les producteurs de nourriture, ce sont les capitalistes financiers de l’agro-industrie, aux commandes de la FNSEA, bien représentés aussi dans la Coordination rurale, qui, plus orientée vers les moyens et petits producteurs pris à la gorge, fournit des troupes désespérées en soutien aux gros propriétaires et gros capitalistes du « monde rural » censés s’opposer aux « gens de la ville » à présent dénoncés comme « bobos-écolos-bios ». La FNSEA, institution véritable de la V° République supervisant les ministères de l’Agriculure, n’est pas un syndicat, mais un conglomérat de groupements de producteurs dominés par les plus riches, selon un schéma mis en place dans ce qui fut sa matrice : la Corporation paysanne du régime de Vichy.
Arnaud Rousseau, président de la FNSEA, est un magnat du colza, à la tête du groupe capitaliste Avril, leader de la filière des huiles, protéines végétales et biocarburants en France, spécialisé dans les rachats de terre dans près d’une vingtaine de pays, Sénégal, Maroc, Tunisie, Belgique, Allemagne, République tchèque, Slovaquie, Roumanie, Royaume-Uni, et surtout Brésil : il gagne dont sur les deux tableaux avec les accords commerciaux UE-Mercosur : comme exportateurs d’agrocarburants brésiliens et en se faisant subventionner par Macron pour compenser son manque à gagner pour cause d’accord commercial !
La traite des subventions est en effet une composante essentielle des activités financières et des profits des agro-industriels français, dont un autre représentant, le célèbre et bien nomme, puisqu’il est le leader des pollueurs, Duplomb, déclarait récemment son mépris pour les « petits producteurs assistés » : les gros comme lui, qui emploient secrétaires et avocats pour faire leurs dossiers, drainent des millions d’euros d’aides européennes.
Loin de nous « nourrir », l’agro-industrie financière a préempté la production de nourriture soit par sa maitrise de la terre (le foncier), soit par son contrôle des filières bancaires (le Crédit agricole), et, élément décisif, ses liens organiques avec l’Etat et avec la Commission européenne à Bruxelles contre laquelle elle promène sa base avec ses tracteurs pour faire semblant de « défendre les paysans », au moins deux ou trois fois par ans. Il s’agit de l’un des secteurs les plus parasitaires du capitalisme français.
Donc, monsieur Rousseau parle, cette année de « catastrophe climatique », mais oui mais oui, et cela pour demander – pour exiger – de l’Etat des aides par milliards, s’ajoutant à celles qui existent déjà, pour maintenir le même système. Bien entendu, il ne s’oublie pas et insiste particulièrement pour le colza !
Que s’agit-il de soutenir en réalité ? Notre nourriture dans nos assiettes ? Non. Il s’agit de soutenir les profits d’un secteur clef du capitalisme français – avec la finance pure, les armements et « le luxe », son secteur le plus important – et ses exportations : 1° rang européen et 5° rang mondial pour le blé, 8° rang mondial pour le maïs, 7° sur le sucre, 2° sur le vin, 3° sur les produits laitiers. Il ne s’agit pas de la « souveraineté alimentaire » de la France comme le dit la totalité des « hommes politiques », mais de compétitivité internationale de formes basées en France. Au total, la France, très moyenne puissance impérialiste, reste, à coups d’aide de l’Etat, au 6° rang mondial des exportations agro-alimentaires.
Pour cela, les aides financières payées par les impôts de la population, et l’irrigation, vont principalement à des produits destinés à alimenter le bétail et les élevages industriels (maïs irrigué), aux agrocarburants (ne pas les appeler « biocarburants », là aussi les mots servent à tromper, ils ne valent pas mieux que le pétrole !), et à des monocultures industrielles ayant éliminé arbres et haies. La production de produits frais et de bonne qualité pour notre alimentation est assurée, mal et de surcroît, concurrencée victorieusement par les produits transformés et addictifs néfastes à la santé, et assumée en grande partie par des moyens et petits producteurs, parfois « bios », qui ne reçoivent que moins du cinquième, en moyenne, du prix de vente au consommateur.
Tout cela pour dire que le discours sur « on vous nourrit, respectez-nous », des dirigeants de la FNSEA et de la Coordination rurale est une très mauvaise plaisanterie, et que ces pourfendeurs de fonctionnaires sont socialement parlant de véritables parasites nuisibles à grande échelle. Ils ne nous nourrissent pas, ils squattent la production de nourriture et, aujourd’hui, ils la compromettent.
La leçon de la forêt landaise condamnée.
Je n’ai pas encore abordé un aspect essentiel : la forêt.
Il y a forêt et forêt et quand Macron parle de planter des arbres, méfions-nous. Les alignements de sapins Douglas en montagne, régulièrement fauchés par des coupes claires d’une sauvagerie sans nom, sans sous-bois et sans champignons, sont une catastrophe écologique. Une partie croissante des forêts ne sont pas des forêts, mais des monocultures, exactement comme des champs de maïs.
La forêt des Landes a été imposée par le Second empire à la place des pâtures communales. Son cas est exemplaire car elle est condamnée, ce qu’il est quasiment interdit de dire, alors qu’elle l’est à brève échéance. Si cette forêt n’est pas socialisée, ce qui passe par l’expropriation de ses exploitants à commencer par les propriétaires rentiers, et en aidant les petits producteurs à se recycler, et en fait à se libérer, qu’ils le comprennent ou non, du piège où ils sont, elle va finir de brûler, c’est tout.
Un article de Médiapart dessine bien le tableau des causes sociales des incendies et de leur répétition. En effet, la forêt des Landes a déjà, en 1949, connu un incendie pire que ceux de 2022 et de 2026. Mais la nouveauté avec le réchauffement, c’est qu’elle est condamnée. Médiapart, Rémi Carayol, 7 août 2026 :
« À l’artificialisation tous azimuts des espaces, validée par les collectivités – entre 2011 et 2015 seulement, 8000 hectares de forêt ont été transformés en lotissements individuels au milieu des pins, ce qui multiplie les risques de départ de feu et complique le travail des pompiers – s’ajoute une gestion forestière aux mains de ses exploitants. Les uns renvoyant la responsabilité des incendies aux autres.
Regroupant petits propriétaires et grands groupes financiers, la filière bois y représente 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires et 34 000 emplois. Elle bénéficie ainsi directement aux communes les moins touristiques de la région. Leurs élus étant, pour la plupart, eux aussi propriétaires de parcelles.
Un paysagiste qui a travaillé sur le terrain après le feu de 2022 parle d’un enfermement des exploitants forestiers dans le modèle productiviste expliquant leur refus catégorique de réduire le nombre de pins plantés. « Lancés dans une course au profit qui les pousse à replanter plus tôt que nécessaire, à couper les pins au plus vite, à limiter des opérations d’entretien qui coûtent cher ou encore à rogner sur les zones qui devraient être défrichées pour en faire des pares-feux, ils et elles « auront du mal à changer d’eux-mêmes » », constate-t-il. Pour lui, seule la puissance publique pourrait les « pousser » à en sortir.
Or 90 % de la forêt des Landes est privée et le Centre national de la propriété foncière, auprès duquel les propriétaires de plus de 20 hectares doivent déposer un plan de gestion, est lui-même dirigé par des propriétaires forestiers. Même chose au niveau de ses instances régionales. « Ni les élus, ni les scientifiques, ni les citoyens n’y ont leur mot à dire », dénonce ainsi Jacques Pons du Collectif forêt vivante Sud-Gironde.
Bruno Lafon, illustre à lui seul l’emprise qu’exercent les sylviculteurs sur la région. Lui-même propriétaire de plusieurs dizaines d’hectares de forêt, il est à la fois maire de Biganos – siège de l’une des usines de papier kraft les plus importantes d’Europe –, vice-président de la communauté d’agglomération du bassin d’Arcachon Nord, président de l’organisme gouvernemental de prévention contre les incendies (Défense de la forêt contre les incendies) et a dirigé le Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest à trois reprises depuis 2005.
Tant que les propriétaires privés seront aux commandes de la gestion forestière, il y a fort à craindre que le modèle incendiaire actuel perdure et que la collectivité et l’écosystème en payent encore le prix. »
De toute évidence, pour éviter que cette forêt-là ne finisse de brûler, cette année et les années suivantes, il faut la transformer en réorganisant le drainage, en reconstituant des pâtures et en alternant marécages, pâtures, cultures et bois à essences diversifiées. On ne maintiendra pas la situation actuelle comme le veulent les lobbies d’exploitants à la courte vue. Non seulement ils sont condamnés, mais depuis le début du XXI° siècle la forêt des Landes produit plus de CO2 qu’elle n’en séquestre !
Les petits exploitants doivent être sortis, qu’ils le veuillent ou non, du piège dans lequel ils vont cramer, et peuvent être aidés à être transformés, comme l’ont souvent été leurs ancêtres, en éleveurs gestionnaires des milieux, rétribués correctement pour cela. Les profits des entreprises de l’agroforesterie et la rente des gros propriétaires pourrait d’ailleurs être socialisés pour aider à cette reconversion indispensable.
D’une façon générale, la liquidation des monocultures forestières serait une mesure de salut public. Les forêts domaniales par contre, et une grande partie des forêts privées, peuvent être sauvées et même étendues, à condition de planifier, comme l’ONF de plus en plus affaibli essaie de le faire, le remplacement des espèces et la reconstitution de zones humides.
Mais que font les gouvernements Macron, qu’exigent les affairistes aux commandes à la FNSEA et à la CR, et que ferait le RN ? Ils replanteraient des allumettes en favorisant les monocultures arbustives et laisseraient crever les vraies forêts.

Marx a des choses à nous dire.
Comme le dit dans un récent billet le camarade Daniel Tanuro, « Le spectre de Marc hante la forêt landaise dévastée ».
Marx en effet, notamment dans le livre II du Capital, estimait que « Tout l’esprit de la propriété capitaliste, orientée vers le profit monétaire immédiatement proche, est en contradiction avec l’agriculture, qui doit prendre en compte l’ensemble permanent- durable des conditions de vie de la chaîne des générations humaines. Les forêts en sont un exemple frappant, qui ne sont administrées dans une certaine mesure en accord avec l’intérêt général que là où elles ne sont pas soumises à la propriété privée mais à la gestion étatique. »
Je pense d’ailleurs qu’il faut aller beaucoup plus loin dans l’exploitation de cette mine, assez largement inexploitée alors qu’elle ne dégage pas de CO2, que Marx nous a laissée sur ce sujet. Il ne s’en tient pas, en effet, à une prise de position contre la propriété privée, mais il est également critique envers la propriété étatique du sol, qui pourrait très bien convenir au capital non attaché la terre, soucieux de « liquidité » et se contentant de payer des loyers : le rapport foncier est en effet une précondition du salariat, car il effectue l’expropriation des producteurs, individuels ou collectifs, de leurs propres conditions de vie, donc par excellence de la nourriture, et imposer le fait de devoir payer, un loyer, un fermage, une rente, un impôt, pour pouvoir simplement avoir « le droit » d’être là. Marx ne considérait absolument pas l’étatisation du sol comme le dernier mot du socialisme, mais comme le dernier mot du capitalisme, et cette partie de son œuvre (Théories sur la plus-value, sections VIII à XIV). Voilà pour la « collectivisation » stalinienne ou maoïste …
Mais alors, que préconisait-il comme étant la « propriété sociale » non étatique ? Nous ne trouverons pas de recette dans Marx, mais nous pouvons concevoir ce qui existe et dessine une gestion sociale des biens fonciers communs. Très génériquement, je distinguerais trois formes sociales.
La petite production marchande, mais incapable de tenir sans des « communs », d’une part des communaux et des biens municipaux, d’autre part des structures bancaires : ce fut le modèle illusoire de la paysannerie française après sa victoire en 1789-17993. Illusoire car dans le cadre capitaliste, la rente et les taxes ont largement relayés et remplacés les droits féodaux et aidé à l’enrégimentement des petits paysans par les agro-industriels qui les ont liquidés progressivement. Une bonne partie des véritables héritiers de ce type social historiquement et culturellement très important est constitué aujourd’hui par les producteurs bios qui en ont pris le relais et peuvent très bien être d’origine urbaine. Avec ses contradictions, la Confédération paysanne s’appuie sur cette base sociale là contre les corporations réactionnaires au service des parasites de l’agro-industrie, FNSEA et Coordination rurale.
La possession commune du sol et des « communs » issues des sociétés dites traditionnelles, encore très importante, car elle est une condition de survie, dans de vastes zones de l’Afrique à l’Amérique du Sud en passant par l’Inde et l’Indonésie, et qui perdure probablement aussi sous des formes plus ou moins occultées, mais incontournables, en Chine et en Russie.
Troisième type, généralement oublié : la production alimentaire urbaine, soit par l’introduction à la ville de jardins et de cultures par des populations migrantes qui y ont rapidement affluées, comme, dans de très mauvaises conditions, dans des quartiers de Lagos ou d’autres villes africaines, soit en situation d’effondrement – en Russie dans les années 1990, on défonce le trottoir pour y planter des patates.
La petite agriculture marchande mais insérée dans des réseaux démocratiques-collectifs, les « communs » au sens traditionnel (du mir russe à l’ujamaa tanzanienne et l’ejidio mexicain, pour citer les cas-types d’ailleurs tous dépassés aujourd’hui, et l’agriculture en contexte urbain, sont trois formes toutes également rejetées par «l’agriculture » des prétendus « agriculteurs » capitalistes, dont la fonction sociale réelle, à l’échelle de la production capitaliste, n’est pas de nous nourrir, mais de nous empêcher de nous nourrir collectivement par les moyens dont nous disposons. Cette fonction sociale prolonge le rôle du rapport foncier et la rente foncière comme condition de la production capitaliste. La privation de l’accès à la terre et aux moyens de production se prolonge donc dans la privation de la production de nourriture. Monsieur Rousseau prétend qu’il nous donne à manger, alors qu’il nous prive des conditions de la nourriture humaine. Et ce rôle réactionnaire devient aujourd’hui directement destructeur.
Quelle politique ?
Dans cet article, je ne prétends nullement résumer ce que serait une politique foncière, agricole et forestière fondée sur les besoins sociaux réels, mais ouvrir la discussion en en donnant quelques grandes lignes.
Il s’agit de rompre avec la production capitaliste agro-industrielle et financière, pas par idéologie mais parce que c’est une question de survie, et de promouvoir à la place la petite production marchande insérée dans un tissu coopératif et démocratique, la gestion démocratique des communs, la reconstitution d’une ONF comme grand service public et la percée de la production alimentaire en contexte urbain, élément de l’indispensable végétalisation du bâtimentaire. Trois domaines demanderaient une action urgente immédiate.
La forêt, en liquidant la monoculture arboricole et en sauvant la forêt véritable comme il a été indiqué. Là, il doit s’agir d’une politique publique massive et planifiée – et elle est d’ailleurs facilement planifiable, à condition de s’y prendre à temps …
L’eau : FNSEA et CR ont déclaré la guerre de l’eau en voulant préempter des réserves. Or les vraies réserves, ce sont les nappes phréatiques et les zones humides. L’     abrogation des deux « lois Duplomb » est un passage obligé. Une gestion rationnelle de l’eau serait concentrée sur les nappes et les zones humides, sans exclure les petits barrages.
La réorientation des productions : les élevages industriels ont montré leur inadaptation à toute autre fonction sociale qu’un profit rapide pour des pollueurs qui veulent nous gaver de mauvaise viande. Il est évident que la production doit être réorientée vers des fruits, légumes, céréales de qualité, et aussi des viandes de qualité (sur ce sujet, mais c’est un libre débat social et démocratique nécessaire, je suis plutôt de l’avis de l’écoféministe Val Plumwood que des végans, en tout cas pour éviter toute contrainte sociale).
Quel pouvoir pour cette politique ?
Ce ne sont ni des gouvernements Macron, ou Philippe et autres partisans de « l’accélération » comme Attal, qui feront un traitre mot de tout cela, ni le RN et l’union des droites. Ils nous diront de nous « adapter » tout en incendiant la nature. Ils deviennen, littéralement, des assassins.
Mais en même temps, l’urgence est là. Comme le dit l’appel aux rassemblements du 26 septembre, reflétant la colère qui monte, il ne s’agit pas d’attendre l’été prochain !
Autrement dit, il ne s’agit pas non plus d’attendre les présidentielles. Une loi d’urgence climatique, comportant a minima la réorientation agricole et foncière radicale dessinée dans cet article, demande à être imposée à cette Assemblée nationale, ou à ce qu’une assemblée nouvellement élue, se donnant le pouvoir constituant de la réaliser, s’en empare.
Tel est le niveau réel des besoins présents. L’urgence vitale, climatique et agricole peut et doit submerger le calendrier de la V° République qui nous mène à Le Pen !
Qui sont les adversaires ?
N’ayons aucune illusion : les dirigeants FNSEA et CR sont parmi les composantes les plus nuisibles, les plus parasitaires et les plus dangereuses de l’ennemi de classe dans ce pays. Nous n’allons pas seulement les trouver sur notre chemin : ils s’y mettent à l’avance, déclarent la guerre de l’eau, piétinent ouvertement les lois, préconisent la violence.
Quelle base sociale pour ce  combat ?
L’un des enjeux pour les battre est de leur enlever leur base de masse « rurale » et « paysanne ». La campagne dans sa diversité, ce que l’on appelle maintenant « la ruralité », n’est pas le seul terrain du combat, lequel est national. Mais les ressources de la jeunesse rurale paupérisée, de cette « ruralité » qui comporte aussi les zones de vieilles industries, qui est le terrain des plus grosses batailles pour le service public, école publique, santé publique, sont considérables. C’est là que la bataille directe avec la FNSEA et la CR, et une grande partie de la bataille directe avec le RN et l’union des droites, va se mener. Et l’exigence de survie et de préservation du monde et de la verdure en sera un vecteur essentiel.
Vincent Présumey, 10 août 26.