Son fils est né avec une malformation : une mère en colère contre les pesticides et leurs « lobbyistes sans scrupules »

7 août 2026 à 07h00. Mis à jour le 7 août 2026 à 14h59
Son fils est né avec une malformation : une mère en colère contre les pesticides et leurs «<small class="fine d-inline"> </small>lobbyistes sans scrupules<small class="fine d-inline"> </small>»

Florence Jamault est du genre à se trouver chanceuse, quelles que soient les situations. Ce, même si son fils est né à Amiens (Somme) il y a dix-sept ans avec une malformation au niveau du pénis, potentiellement liée à une exposition aux pesticides avant la conception. « Je nous estime heureux qu’il n’ait pas de cancer comme tant d’autres à cause des produits de l’agrochimie. Nous n’avons pas eu à traverser le calvaire des chimios », confie-t-elle depuis le campement de fortune familial estival. Il est installé à Corbie sur l’exploitation maraîchère bio qu’elle a montée en 2020 avec son compagnon, Julien Pillon.

« Notre salle de bain naturelle ! » s’exclame-t-elle en cette caniculaire journée de juillet en désignant l’Ancre. La rivière rejoint la Somme qui mène à Amiens, 20 km plus loin. Tout autour, des champs géants de blé, de maïs, d’orge et de betteraves à perte de vue. Quelques canards de Barbarie font office de comité d’accueil à l’entrée de la surface agricole, à côté des toilettes sèches.

« Depuis tout petit, je suis en contact avec les pesticides, je les reconnais à l’odeur »

Pas d’accès à l’eau ni à l’électricité dans le mobile home et la caravane où ils dorment pendant les vacances scolaires. Histoire d’allonger, encore, les longues journées à bichonner les pousses de haricots qui montent en torsade et autres fleurs de courgettes qui annoncent de belles cueillettes dans trois longues serres surchauffées par le soleil ardent de cet été… Et toutes les autres cultures, légumières, mais aussi céréalières, étalées sur 1,5 hectare.

Avant ça, Florence Jamault, lunettes aux montures fines argentées, comme quelques mèches de sa chevelure brune, travaillait dans la culture. « J’ai juste ajouté “agri” devant », rit la quadra. Lui était professeur des écoles. Auparavant, il avait passé un bac pro vigne et vin. Leur reconversion n’a rien du hasard.

À la naissance de leur fils, «  les soignants ont demandé le métier de nos parents… Nos deux pères étaient agriculteurs en conventionnel, cela ne les a pas étonnés  », se remémore Florence Jamault. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Peu de temps avant la naissance de leur fils, qui n’était pas présent lors de notre entretien, Julien Pillon a été salarié agricole pendant un an, pour prêter main-forte à son père, aujourd’hui âgé de 75 ans, céréalier dans la Somme… et grand consommateur de pesticides, comme la majorité de sa génération. Ses champs de colza et de betteraves étaient pulvérisés à foison.

« Depuis tout petit, je suis en contact avec les pesticides, je les reconnais à l’odeur. J’ai utilisé le pulvérisateur à main, avec le liquide qui coule dans le dos. Cette exposition a pu jouer dans la malformation. C’est dur de se le dire », livre Julien Pillon, 46 ans, bras taillés à force de désherber.

La maladie des garçons qui se font pipi sur les pieds

Le 11 avril 2009, dans les cinq minutes qui suivent la naissance de leur fils, la nouvelle tombe. Elle porte un nom barbare, l’hypospadias« aussi appelée la maladie des garçons qui se font pipi sur les pieds car sans opération, le jet n’est pas bien orienté », décrit simplement Florence Jamault.

« Tout de suite, les soignants ont demandé le métier de nos parents… Nos deux pères étaient agriculteurs en conventionnel, cela ne les a pas étonnés », se remémore la maraîchère biologique, malgré tout guillerette dans sa combishort noire aux motifs de pâquerettes, « assortis aux ongles noirs », plaisante-t-elle, les mains dans la terre et les chaussures de randonnée aux pieds.

Florence Jamault et son fils ont décidé d’aller témoigner au Parlement européen, fin juin. © Stéphane Dubromel / Reporterre

Enfant, son fils a été opéré à deux reprises, la circoncision a réglé le problème. Le couple a quand même tenu à signaler son histoire au service « pesticides et pathologies pédiatriques » du CHU d’Amiens.

Les spécialistes concluent : « Devant les expositions professionnelles indirectes probables du père de l’enfant durant la période préconceptionnelle, il nous apparaît légitime de recommander aux parents de réaliser une demande d’indemnisation auprès du Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides. » Pour compléter le dossier, il manque la visite de l’exploitation du père de Julien, sujet délicat à aborder. « Je ne lui en veux pas, il était dans le système », assure le maraîcher au regard noisette affirmé.

Julien Pillon et Florence Jamault sur leur exploitation maraîchère bio installée à Corbie. © Stéphane Dubromel / Reporterre

« Ils n’écoutent plus les ONG, ni les scientifiques »

« Mon gamin va bien, d’autres parents dont les enfants souffrent de leucémie auraient davantage besoin de dédommagements. Mais pour faire reconnaître le statut de victime et essayer de faire avancer les choses, il faut réaliser une demande, alors on le fait. Les pesticides sont pulvérisés partout dans les champs. Les voisins jouent dans les jardins alentour avec leurs enfants. Certains en deviennent malades et ne peuvent même pas faire reconnaître leur statut de victime », déplore-t-elle.

Le fonds prend en charge les victimes professionnelles du secteur agricole ainsi que leurs enfants exposés aux pesticides pendant la période prénatale, mais pas les simples riverains. C’est pour une meilleure reconnaissance des maladies environnementales que Florence Jamault et son fils ont décidé d’aller témoigner au Parlement européen, fin juin. Comme deux autres parents dont les enfants luttent contre le cancer, ils ont accepté l’invitation des Amis de la Terre à le faire.

«  Mon témoignage de maman d’un enfant né avec une malformation a plus d’écho que celui de maraîchère bio  », considère Florence Jamault. © Stéphane Dubromel / Reporterre

« On n’écoute plus les ONG ni les scientifiques, pour preuve, la loi Duplomb… Je me suis dit qu’on allait tenter de tirer une petite larme à certains politiques pour changer leur façon de voir et de voter », lâche-t-elle. Elle pense notamment au projet Omnibus X sur la sécurité des aliments, en ce moment en débat à Bruxelles et qui prévoit d’allonger la durée d’autorisation des pesticides, même toxiques. « Mon témoignage de maman d’un enfant né avec une malformation a plus d’écho que celui de maraîchère bio », considère Florence Jamault.

Trois jours à découvrir les arcanes du quartier européen « avec des lobbyistes qui discutent ouvertement avec des politiques aux yeux de tous, sans scrupules, lors de rencontres informelles, des sortes de Happy hour sur le gazon devant le Parlement », décrit-elle.

Horrifiée par l’influence de l’industrie agrochimique

Avec son fils, ils ont raconté leur vécu à une dizaine d’eurodéputés de tous bords. « L’un d’entre eux m’a dit qu’on avait le choix entre nourrir la population avec un risque de la rendre malade ou bien cultiver uniquement en bio mais sans que ce soit suffisant pour alimenter tout le monde, c’est aberrant », dénonce celle qui, avec son compagnon, s’acharne tous les jours à prouver que le modèle du biologique est viable, même si moins rentable.

Elle a été horrifiée par l’influence du discours de l’industrie agrochimique. Elle se serait crue dans le film Goliath, qui raconte le combat d’une autre femme contre des fabricants de pesticides. « Je suis en colère contre ces industriels qui vendent à la fois des produits qui nous rendent malades et des remèdes, c’est très malin », ironise-t-elle.

Jamais elle ne pointe du doigt les agriculteurs conventionnels « qui ont un sentiment de culpabilité alors qu’ils sont les premières victimes du système, beaucoup développent des maladies professionnelles ». Elle a de bonnes relations avec ses voisins qui le sont. Même si elle s’estime heureuse que son potager soit abrité par de grands arbres qui font un minimum barrage aux produits pulvérisés.

Pour installer ses cultures, le couple a repris le terrain de chasse du propriétaire d’une ancienne usine. La vente à la ferme du vendredi après-midi a lieu dans un des bâtiments administratifs en brique rouge. Avant de planter, elle a d’abord fait tester le sol pour s’assurer qu’il n’était pas pollué en métaux lourds. « Quand une femme enceinte vient m’acheter mes produits, je veux être sûre de lui vendre des légumes sains », commente-t-elle.

Florence Jamault : «  Quand une femme enceinte vient m’acheter mes produits, je veux être sûre de lui vendre des légumes sains.  » © Stéphane Dubromel / Reporterre

Son compagnon vante le courage de Florence, d’aller dénoncer jusqu’à Bruxelles le modèle dominant, ce « sujet tabou »« si ça peut aider à donner du crédit à l’agriculture biologique »… Et elle celui de Julien, tant physique que mental, à s’évertuer treize heures par jour à prouver qu’un modèle sans produit est possible. Ils ont fini par investir dans une machine pour planter leurs 15 000 poireaux. Les années précédentes, c’était à la main.

Quand le quotidien dans les rangs de légumes se fait trop dur, elle pense à son frère, mort d’un cancer il y a une quinzaine d’années, à sa meilleure amie qui a vaincu le sien et elle se dit, encore une fois, qu’elle est chanceuse. Le soir même, elle se rendra à l’enterrement d’un ami du coin, lui aussi victime d’un cancer.